Assange - Un black site au cœur de Londres

Si Assange disparait, ce sont tous les disparus de l’Exception qui disparaissent un peu plus. C’est le monde qui sombre plus profondément encore dans le mensonge, l’arbitraire, la tyrannie, les crimes de masse impunis, la destruction. Ce monde qui conserve pourtant des capacités de civilisation, de communauté, de création. Il faut défendre Julian Assange, maintenant !

Leurs corps fondent à l’ombre de la prison et leurs esprits se désorganisent.

Un pêle-mêle de combattants ennemis illégaux des États-Unis se meurent dans l’obscurité et la solitude, dépouillés de leurs droits fondamentaux par l’Exception. Cela au prétexte de la Guerre contre la Terreur, qui persévère depuis 2001, sourde aux réprobations.

Ils ont été capturés, vendus, confondus avec un autre ou kidnappés dans des restitutions extraordinaires2. Ils ont été torturés, ont fait des « aveux », et maintenant ils attendent.

La prison militaire américaine de Guantánamo, qui dans un temps pas si lointain comptait 779 hommes, en retient toujours une quarantaine dans ses murs sur la côte sud Est de Cuba. Un territoire de souveraineté Cubaine, sous contrôle exclusif des États-Unis depuis qu’un traité de 1903 leur a donné un bail à perpétuité – pratique, pour fabriquer de l’exception. Ni inculpés, ni libérables, les détenus de Guantánamo sont des suspects à durée indéterminée. Soi-disant de grande valeur, ils ne sont pourtant pas vaillants, au bord de l’effondrement physique et psychique. Les tenanciers s’inquiètent, se renseignent auprès d’autres pénitenciers du continent : Comment amener les soins palliatifs dans une prison qui se transforme en mouroir ?3 4

En nommant sa réponse aux attentats du 11 Septembre « guerre » contre la terreur, en parlant des suspects de terrorisme comme des « combattants ennemis5 », les États-Unis se sont autorisé les coups permis par les règles de la guerre (capture de prisonniers, détentions préventives le temps indéterminé de la guerre, tribunaux militaires spéciaux, surveillance des populations...). Mais dans le même temps, en qualifiant d’« illégaux » ces combattants, les terroristes présumés, l’Empire s’est aussi permis de s’arranger avec ces lois, refusant à leurs détenus des droits fondamentaux (notamment l’habeas corpus, le droit d’une personne de pouvoir contester la légalité de sa détention) et autres droits réservés aux prisonniers de guerre dans le cadre de la Convention de Genève.6

Ni tout à fait ennemis, ni tout à fait combattants... Ce sont pourtant des Hommes.

Julian Assange, enlevé sur le lieu de son asile politique

Au même moment de l’autre côté de la planète, un homme subit un sort devenu de plus en plus semblable.

Le fondateur de WikiLeaks Julian Assange dépérit, enfermé dans un état de santé critique dans l’aile médicale de la prison de haute sécurité de Belmarsh à Londres. Cette prison est surnommée le Guantánamo Britannique, pour avoir été le lieu d’une justice anti-terroriste arbitraire au début des années 20007. Parmi les détenus actuels figurent des personnes reconnues coupables d’attentats meurtriers. Que fait emprisonné là un journaliste plusieurs fois primé, qui a certes fait couler beaucoup d’encre mais jamais une goutte de sang ?

Assange est enfermé à Belmarsh depuis son arrestation en avril 2019 par les autorités britanniques. Ces dernières étaient venues le chercher à l’ambassade d’Équateur, où il avait pourtant asile politique depuis 2012, en protection des persécutions politiques par les États-Unis - ces derniers n’ayant jamais toléré les révélations de WikiLeaks sur leurs crimes de guerre. Au lieu d’une arrestation, la capture d’Assange serait donc plutôt un kidnapping8 ou une restitution extraordinaire offerte par l’Équateur aux États-Unis via la Grande-Bretagne alliée9 10 . Au milieu d’une capitale européenne, ces États s’autorisaient ainsi un pied de nez aux règles internationales en matière de droit d’asile. Assange doit rester emprisonné jusqu’au procès d’extradition programmé en février 2020, lequel déterminera si la Grande-Bretagne accepte ou non de le livrer aux États-Unis comme demandé.

En effet, immédiatement après l’enlèvement d’Assange, les États-Unis ont abattu leurs cartes, concrétisant une menace que trop peu de monde avait prise au sérieux jusque là : ils veulent la peau d’Assange, et à la suite de son exemple, réduire à l’impuissance tous les contre-pouvoirs, à commencer par une presse libre et indépendante ; les journalistes, les sources, les lanceurs d’alertes, les désobéissants, considérés comme des traîtres.

175 ans de prison pour faits de journalisme

Ainsi, après des années d’enquête d’un Grand Jury spécial à huis clos, après des années de persécutions politiques multipartites qui ont gravement atteint sa santé physique et psychologique11, le journaliste australien - que certains avaient traité de parano ou accusé de fuir la justice suédoise12 - se retrouve inculpé aux États-Unis de 17 chefs d’accusations au titre de l’Espionnage Act13, pouvant déboucher sur une peine totalisant 175 ans de prison.

Les 17 chefs d’accusation retenus contre Assange par la justice étasunienne sont liés aux activités journalistiques de WikiLeaks. En cause, la publication d’informations authentiques, dans l’intérêt du public, en collaboration avec de nombreux journaux de plusieurs pays14.

En particulier, les accusations sont liées à la publication par WikiLeaks et ses partenaires de documents confidentiels de l’armée américaine, transmis par la lanceuse d’alerte et ancienne analyste militaire Chelsea Manning afin de faire connaître au monde entier la réalité des crimes de guerre commis par les États-Unis en Irak et en Afghanistan. Comme toutes les publications de WikiLeaks, les documents sont classés dans une base en ligne avec moteur de recherche, formant une archive sans précédent sur la fabrique de l’Histoire, accessible à tous les civil·e·s, journalistes, chercheur·se·s et citoyen·ne·s.

Bien qu’il n’existe aucune preuve reliant directement Manning à Assange, il est accusé d’avoir conspiré avec elle et de l’avoir assistée dans l’obtention des documents militaires, et par les publications de WikiLeaks, d’avoir aidé l’ennemi (pas moins que Osama Bin Laden) et mis en danger la sécurité nationale. Ces accusations sont le premier usage historique de la loi anti-espionnage américaine contre un journaliste, risquant d’atomiser le premier amendement américain sur la liberté d’expression et d’information - selon le vétéran lanceur d’alerte Daniel Ellsberg, il s’agit de la pire attaque sur la presse depuis ses Pentagon Papers en 197115.

Chelsea Manning, qui a déjà été condamnée pour ces faits, emprisonnée puis libérée, est de nouveau en prison pour une durée indéterminée, cette fois pour outrage au tribunal : incorruptible, elle refuse de témoigner devant le grand jury de l’état de Virginie, instance spéciale qui enquête et formule ses accusations à huis clos sur Assange. Elle est rejointe dans sa résistance au grand jury par l’également incorruptible anarchiste Jeremy Hammond, à qui la « justice » a fait le même tour alors qu’il parvenait vers la fin de sa peine16.

Jeremy Hammond avait exposé les dessous de la sous-traitance du renseignement pour le compte de grandes entreprises et du gouvernement américain via les mails piratés de la firme privée Stratfor, lesquels sont archivés par WikiLeaks. Dans cette collection de mails, on trouve une discussion édifiante de 2010 sur la meilleure stratégie pour anéantir Assange : « Pilonnez-le. Bougez-le de pays en pays pour répondre à des accusations différentes pour les 25 prochaines années. Saisissez tout ce qui est à lui et sa famille, sans oublier toutes les personnes associées à Wiki »17.

Des Guantánamo files au Guantánamo Britannique : Assange à Belmarsh

Chelsea Manning serait également la source des Guantánamo Files18, publiés par WikiLeaks en 2011. Il s’agit de milliers de pages de documents datés de 2002 à 2008 détaillant les cas de 765 des 779 détenus de Guantánamo, qui sont des « évaluations » rédigées par les forces spéciales de la Joint Task Force. Les dossiers contiennent une profusion d’informations sur chacun d’entre eux, parfois des photos, des éléments recueillis par les services de renseignement, des recommandations quant à la continuation souhaitable ou non de leur détention. Dans les premières années de la prison, le secret était maintenu sur le nom des détenus et même leur nombre. Les Guantánamo Files jettent une lumière sans précédent, intenable pour les États-Unis, sur ce honteux centre de détention. Parmi les dangereux présumés terroristes, la population de Guantánamo comptait des vieillards et des enfants.

WikiLeaks a également publié les Detainee policies19, des procédures standards pour la gestion de centres de détention militaires américains, tels Guantánamo à Cuba et Abu Ghraib en Irak – haut lieu de tortures - incluant notamment des manuels de techniques d’« interrogation ».

D’une certaine manière, en enfermant aujourd’hui Assange à la prison de Belmarsh à Londres, les États-Unis et ses alliés le replacent au point de départ de ses intentions. Le héros de la transparence rejoint les rangs des détenus fantômes et des centaines d’humanités abusées dont il aidé à faire connaître le sort au travers de WikiLeaks.

Il s’agit d’assimiler le journaliste aux « pires du pire », the « worst of the worst »20, pour reprendre l’expression fallacieuse consacrée par Dick Cheney à propos des détenus de Guantánamo.

Londres, un black site pour Assange

Depuis le jour où il a publié les premières révélations sur les agissements criminels des États-Unis, Julian Assange est pris dans les mailles d’une vaste chaîne internationale d’abus commis au nom de la Guerre contre la Terreur. Une guerre qui se trame de services secrets en sites clandestins en tribunaux spéciaux en exécutions sommaires en restitutions extraordinaires en disparitions forcées en interdictions de communication... Une guerre sans fin à plusieurs foyers, à laquelle peut être imputée directement la mort de 800 000 personnes, selon une analyse publiée cette année21.

Pour Assange, au fil des années, Londres s’est elle aussi transformée en black site. Journaliste réfugié politique à l’ambassade d’Équateur, il est vite devenu un captif sans issue, reconnu en situation de détention arbitraire et donc abusive par un groupe d’experts de l’ONU22 puis reconnu victime de torture par le rapporteur de l’ONU contre la torture Nils Melzer23. Lui, ses proches et visiteurs à l’ambassade ont été surveillés 24h sur 24h par la CIA et leurs sous-traitant espagnols, qui ont même lmé des discussions con dentielles avec ses avocats24. Il a été privé de visites et de communications25 sur une longue période, la nationalité écuadorienne qui lui avait été donnée a été révoquée et finalement, son asile politique. Il a été capturé et mis à l’isolement en prison de haute sécurité. Ses affaires personnelles ont été confisquées par l’Équateur, qui les a transmises aux procureurs Étasuniens26, sans que les avocats d’Assange aient pu être présents le jour de la saisie.

L’acharnement contre Assange est proportionnel au défi qu’il a lancé à la raison d’État et aux affaires de l’Empire. Plus rien n’est ici digne de se réclamer de la justice, tout relève de l’exception. À l’image des personnes toujours détenues de Guantánamo, il n’en sortira peut-être pas vivant, tant sa santé est au aujourd’hui en péril.

Le rapporteur de l’ONU contre la torture Nils Melzer et un collectif de médecins ont alerté : Assange est en danger de mort27.

Extension du domaine de l’Exception

Depuis presque 20 ans, de glissements sémantiques en pratiques exceptionnelles finalement entérinées par des lois - aux États-Unis, en Europe - c’est tout le rapport entre l’Empire et celles et ceux qui s’y opposent qui est désormais appréhendé comme une guerre, aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur des frontières. L’autre face de l’exception est l’impunité des puissants. Elle se retrouve partout, à tous les niveaux : agents de la CIA coupables de kidnapping en Macédoine28, soldats US torturant en Irak, ou policiers français éborgneurs, aucun geste de personnes chargées d’ordre et d’autorité n’est assez ahurissant de violence pour être puni dans ce régime de pouvoir.

Le traitement subi en ce moment par Julian Assange montre à quel point le rapport guerrier s’est encore étendu, et menace de s’étendre encore si nous ne le défendons pas.

Combattants ennemis... et journalistes militants

Pour les États-Unis et leurs alliés Assange n’est pas un journaliste. Selon des personnalités politiques publiques US il est un « terroriste hi-tech », un « cyber-terroriste », pratique un « terrorisme informationnel » et doit être traité comme un « ennemi combattant »29. Il n’y a pas de journalistes dans l’Empire. Il ne peut pas y avoir de contre-pouvoirs, ni de séparation des pouvoirs – on est avec, ou on est un traître et une menace. Toute personne dont l’action n’est pas alignée, pour peu qu’elle soit efficace, est rapidement assimilée à un ennemi. « L’ennemi perd tout caractère objectif, il est un simple produit de la parole du pouvoir. »30 On pourrait l’assassiner – « un homme mort ne peut pas sortir de fuites »31 - mais il faut encore pouvoir se gargariser de quelque procédure pour conserver une apparence de légitimité, donc on procède autrement (notamment plus lentement).

Le terme journaliste combattant n’a à priori pas été posé, mais l’opération de sémantique tactique qui prépare et rend possible l’érosion des libertés et les violations de droits va partout bon train. En France, nous avons vu fleurir le qualificatif « militant ». Journaliste militant32. Féministe militante. Avocat militant. Les « avocats militants », pouvions-nous lire en France, il faudrait les « supprimer ».33

Logiquement, il n’y a même plus vraiment de différence de traitement entre enfant de l’Empire et étranger. « En confondant ennemi et criminel, il fusionne les souverainetés externe et interne »34 ; la sécurité intérieure et extérieure ont fusionné dans un continuum. Qu’importe qu’Assange soit blanc et Australien, célèbre, son travail apprécié. L’Empire provoqué ne tolère de refuge dans rien, et surtout pas dans un asile politique donné par des Équatoriens. Les nombreux prix de Journalisme attribués à Assange ne le protègent pas plus. Ceci étant, si Assange n’avait pas un restant de notoriété, nous ne saurions probablement rien de son cas. À l’heure qu’il est, il ne nous resterait sans doutes qu’à demander : « Où est-il ? 35 » Comme tant d’autres cherchant leurs proches, disparus aux mains d’un pouvoir violent et arbitraire.

L’extradition : No place to Hide ?

Cesare Beccaria, criminaliste italien, avait des réserves sur la notion d’asile de son époque et pensait que l’extradition pouvait être un instrument juridique pour réduire le crime. Il théorisait en 1764 : « Savoir qu’il n’y a nul endroit sur terre où les vrais crimes puissent être pardonnés pourrait bien être la manière la plus efficace de s’assurer qu’ils ne soient pas commis »36. Nul part où se cacher, No place to hide37 ? Oui mais, avant qu’un tel outil soit utile, Beccaria arguait que les lois devaient être justes et garantir une sécurité à « l’innocence opprimée ». Or voir Assange arraché à son asile politique un triste 11 avril, c’est comme si les États-Unis et leurs alliés avaient tronqué cette réflexion, pour la prendre au pied de la lettre, au mépris des principes de légalité et d’humanité.

En effet selon les penseurs humanistes de l’extradition, les traités doivent, en contrepartie de l’effort transnational contre le crime, fournir l’assurance qu’ils ne pourront pas être utilisés par les États pour commettre des abus de pouvoir ou mettre la main sur leurs opposants politiques (à la manière de Louis XIV réclamant la restitution des protestants fuyards). Ainsi, la plupart des traités actuels mettent en œuvre des principes protecteurs, comme l’interdiction de poursuivre la personne extradée pour d’autres faits ensuite, ou pour des faits antérieurs, que ceux stipulés dans la demande d’extradition (« principe de spécialité »). D’autre part, la teneur politique des accusations et le risque de procès injuste figure parmi les exceptions autorisant un pays à refuser l’extradition demandée. Une autre exception est liée à l’existence d’un risque que la peine capitale soit prononcée dans le pays demandeur (reste toujours la perpétuité...).

C’est par exemple pour protéger le dissident Tchechène Ahmed Zakayev38 de représailles en raison de sa nationalité et de ses opinions politiques que la Grande-Bretagne a refusé en 2003 de l’extrader vers la Russie, et qu’elle lui a accordé l’asile politique.

Dans le cas du dictateur Pinochet - responsable de milliers de morts et de « desaparecidos »39 au Chili - c’est un état de santé jugé trop fragile pour se présenter à un procès que le secrétaire d’État britannique Jack Straw avait invoqué pour refuser son extradition en Espagne, exigée par le juge Baltazar Garzon en 1998. Pinochet avait ensuite été libéré et autorisé à rentrer au Chili.

Baltazar Garzon a également enquêté et tenté de poursuivre en justice des officiels de l’administration Bush pour leur responsabilité dans les abus de droits de l’homme commis à la prison de Guantanamo. Mais l’Espagne a préféré ne pas aller de l’avant avec cette affaire, cédant aux pressions venues des États-Unis (comme en témoignent une analyse des câbles diplomatiques publiés par WikiLeaks40). Ce même Baltazar Garzon est aujourd’hui le responsable de l’équipe juridique de Julian Assange.

La Guerre contre la Terreur et le traité d’extradition américano- britannique

Le traité d’extradition entre les États-Unis et la Grande-Bretagne a été révisé entre 2003 et 2007, date de son entrée en vigueur. L’exception pour crime ou délit politique y figure toujours. Elle est désormais assortie d’une liste de cas dont il est exclus qu’ils puissent être invoqués en vertu de cette exception. Des exceptions à l’exception politique, en quelque sorte. Il s’agit des faits d’accusation impliquant le meurtre, la prise d’otage, l’utilisation d’explosifs ou d’objets incendiaires pouvant détruire des biens ou des personnes, et enfin, toute « tentative ou conspiration en vue de commettre, participer, aider ou encourager, conseiller ou être le complice, avant ou après, de faits d’accusation listés précédemment » 41. Association de malfaiteurs terroristes42, en somme.

Ce nouveau traité est donc adapté pour la lutte anti-terroriste, tout en offrant une surface d’accusation plus grande, qui permettrait d’obtenir le transfert d’opposants politiques en tout genre.

L’exception à l’obligation d’extradition serait pleinement justifiée dans le cas d’Assange : Accusations à motivation politique, violations de ses droits et des droits de la défense laissant entrevoir un procès fabriqué injuste, continuation des traitements déshumanisant et de la torture déjà constatés, état de santé très critique... Pourtant, tout porte à craindre que les États-Unis mobiliseront ces brèches juridiques dans le nouveau traité d’extradition pour obtenir qu’il leur soit remis. Les alliés transatlantiques déploient un effort considérable pour assimiler le journaliste à un terroriste, pour criminaliser et dépolitiser son travail et WikiLeaks. Lors d’une audience préparatoire, à laquelle participaient des agents Étasuniens43, la juge Baraister a annoncé que le procès d’extradition programmé en février ne se tiendrait finalement pas au tribunal de Westminster mais au tribunal attenant à la prison de Belmarsh, de petite capacité et situé en périphérie de Londres. Une manière de limiter le public pouvant y assister, et de tout faire pour éviter la médiatisation de procès politique.

Relativement au fait d’exception, un double mouvement opère :

Le traitement exceptionnel, guerrier, qui est fait au journaliste comme si il était un terroriste présumé, se combine à une volonté affichée de ne pas lui permettre de plaider l’exception politique, historiquement garante de protections.

L’exception pour punir plus, pas l’exception pour protéger.

Ce même double mouvement se retrouve dans les évolutions du chef d’inculpation pour Association de malfaiteurs en France44. Criminalisez chaque fois davantage des (petits) actes de contre-pouvoir tout en niant leur teneur politique et vous avez le « droit commun d’exception ». Manifestants, désobéissants civils, Gilets Jaunes : il n’y a plus des opposants politiques, seulement des malfaiteurs à la petite semaine...Pire, en risquant de faire de toutes et tous des complices coupables, il s’agit bien entendu aussi de saper les solidarités.

Il faut sauver Assange de la disparition forcée

Nier le caractère politique des actions d’une personne ou d’un groupe et leurs potentiels de changement social, c’est avant tout les faire taire, les faire disparaître. D’où il ressort que le minimum pour les protéger, c’est de protéger leur visibilité, la visibilité de leurs récits, de leurs actes, de dire leurs noms.

Depuis l’image de son visage blême arraché à l’ambassade, enjoignant de toutes ses forces la Grande-Bretagne de résister aux pressions états-uniennes, nous n’avons quasiment pas vu et ni entendu Julian Assange.

Quelques images volées à l’arrachée à des fourgonettes le conduisant aux audiences... Un dessin réalisé au tribunal... Des nouvelles au compte-goutte, données sous la pluie par des proches au sortir de leurs visites à Belmarsh, lesquelles sont limitées par l’administration.

La flamme d’Assange diminue de jour en jour.

Au moment où celles et ceux qui ne connaissent pas encore la contribution de WikiLeaks au monde libre - de révélations en révolutions - et où celles et ceux qui avaient mal suivi l’affaire Assange devraient être en mesure de correctement s’informer

Au moment où tout le monde devrait être en capacité de comprendre les enjeux, de mobiliser les connaissances et les volontés dans l’affaire historique Assange et WikiLeaks contre l’Empire Américain et ses crimes

Au moment où tout le monde devrait, en en faisant usage, faire honneur à la gigantesque archive pour laquelle des lanceur·se·s d’alerte ont sacrifié leurs vies,

il ne se passe presque rien. Silence radio.

Les médias sont silencieux, se bornant à relayer à contre-temps les résultats d’audiences et les alertes du rapporteur de l’ONU, renforçant le sentiment d’indifférence et d’impuissance.

Où êtes-vous ?

En octobre dernier, une performeuse se faisant appeler Cleaning Woman lessivait les murs extérieurs de la prison de Belmarsh45. Ce geste se faisait l’écho de vies effacées quotidiennement derrière des murs. Ce geste nous rappelait en même temps qu’il y a des taches et des crimes que nul ne pourra faire disparaître ; des consciences qu’on ne pourra jamais blanchir, quand le temps d’agir sera passé.

Il faut défendre Assange !

Cleaning Woman fait partie d’un groupe informel d’artistes46, de personnes concernées, qui se sont organisées, en Grande-Bretagne, en Europe, dans le monde, dans la résistance vibrante contre l’ignominie. Le 5 novembre la chanteuse star M.I.A a donné un concert contre l’extradition d’Assange devant le ministère de l’intérieur britannique.

Là bas, ici, il faut rallumer les projecteurs et les braquer sans arrêt sur le procès qui doit être le procès du siècle, et ce jusqu’au refus par la Grande-Bretagne d’extrader Assange aux États-Unis et sa libération.

D’où que nous soyons, à notre manière, nous pouvons contribuer à faire que soit connu le journaliste Julian Assange, prisonnier politique au cœur de l’Europe - que ses droits et sa vie soit défendus. Il ne devrait pas se passer une semaine sans que les journaux témoignent de l’intérêt pour cette a aire historique. Leurs destins en dépendent aussi, et tellement plus.

Il ne s’agit pas juste de sauver la vie d’un homme qu’on ne connait pas, ou qu’on prétexte parfois ne pas « aimer » - comme si une inimitié avec un présupposé caractère pouvait justifier que des droits soient niés et qu’une vie soit assassinée. L’intensité inouïe et inédite de l’effort contre cet homme en Occident devrait à elle seule mobiliser notre attention, à la manière d’une alarme stridente. Assange et WikiLeaks sont une avant-garde, un foyer de mémoire et de contre-pouvoir passé-présent-futur que les États-Unis et leurs alliés veulent à tout prix abattre. Cela créerait un précédent dangereux, voie impériale pour toutes les répressions à venir. Or sans contre-pouvoirs, sans rien ni personne pour observer et tenir les comptes de l’Histoire, sans éléments factuels pour imputer des responsabilités, pour se connaître et se déterminer en tant que peuples, comment faire humanité ?

Si Assange disparait, ce sont tous les disparus de l’Exception qui disparaissent un peu plus. C’est le monde qui sombre plus profondément encore dans le mensonge, l’arbitraire, la tyrannie, les crimes de masse impunis, la destruction. Ce monde qui conserve pourtant des capacités de civilisation, de communauté, de création.

Il faut défendre Julian Assange, maintenant !

 

Voltairine MacFadyen est chercheuse indépendante, active sur les questions de la liberté d’expression et de la dissidence à l’ère du numérique. Elle défend WikiLeaks et Julian Assange, notamment au travers d'initiatives collectives informelles comme emergeheart.info

 

 Notes :

1  En langage militaire un black site ou « site noir » est site clandestin sous contrôle de la CIA servant aux détentions et interrogations des combattants ennemis illégaux des États-Unis dans la Guerre contre la Terreur. 


2  Extraordinary rendition, rendition ou restitution extraordinaire, désigne un transfert de prisonnier d’un pays à un autre hors les procédures légales de l’extradition. 


3  Guantanamo, un scandale fait pour durer à perpétuité, François Bonnet, Mediapart, 12/10/2019 


4  Guantanamo : a 16 years retrospective (infographic), association CAGE 


5  Terme employé par l’administration Bush, combattant ennemi ou combattant illégal ou combattant ennemi illégal n’existe pas en tant que tel dans les textes internationaux encadrant les lois de la guerre. Il se réfère à des personnes engagées dans, ou soutenant, des hostilités armées contre l’État en dehors des règles traditionnelles de la guerre. Par un acte administratif en 2001, le président des États-Unis a autorisé le jugement de telles personnes par des tribunaux militaires spéciaux. Ce statut a fait l’objet de nombreuses dénonciations relative aux abus de droits auxquels il est associé. Des contestations par la Cour Suprême et rétaliations par le Congrès américain se sont notamment succédées autour de la question de l’habeas corpus. 


6  Voir Ennemi de l’Empire, Jean-Claude Paye, Multitudes 2008 1 


7 Belmarsh, Britain’s Guantanamo bay ? Denise Winterman, BBC news, 6/10/2004


8 Police arrest of Assange was kidnap, former diplomat says Fidel Narvaez à la Press Association,26/04/2019

9  L’arrivée au pouvoir du nouveau président Lenin Moreno en 2017 a coïncidé avec une hostilité envers 
le réfugié politique Julian Assange et une dégradation de sa situation à l’ambassade à Londres. Les relations avec les États-Unis semblent à l’inverse s’être améliorées. À noter, quelques semaines avant l’arrestation-kidnapping d’Assange, l’Équateur se voyait alloué une aide nancière importante du FMI : IMF Executive board approves 4.2 billion US dollars extended fund facility for Ecuador 


10  Un résumé en clip par le satirique The Juice Media Honest Governement Ad:Julian Assange 


11  Au terme d’une évaluation menée avec des experts médicaux (incluant une visite à Belmarsh) le rapporteur de l’ONU contre la torture Nils Melzer a livré en mai 2019 sa conclusion selon laquelle Julian Assange montre des signes certains de dégradations physiques et mentales attribuables à de la persécution psychologique et aux abus prolongés sur l’intégrité et la dignité de sa personne ces dernières années. Nils melzer n’a pas mâché ses mots et dénoncé comme responsable les États-Unis, la Grande-Bretagne, la Suède formant ensemble un « gang de pays démocratiques unis de manière inédite en Occident pour isoler, démoniser et abuser un homme, faisant preuve de très peu de respect pour la dignité humaine et les lois ». Voir UN expert says collective persecution of Assange must end 
now, United nations Human Rights O ce of the High Commissioner, 21/05/2019. 2 


12  Une source de polémiques et d’incompréhensions est l’a aire des accusations d’agressions sexuelles faites contre Assange par deux femmes en Suède. En réalité dans cette a aire Julian Assange a toujours collaboré avec la justice suédoise et cherché à continuer à le faire depuis son asile politique d’une manière qui ne l’exposerait pas à l’extradition vers les États-Unis. D’autre part, il existe des anomalies dans le traitement de cette a aire par les justices Suédoise et Britannique, lesquelles n’ont servi ni les femmes plaignantes ni Assange, mais ont contribué à la détention arbitraire de ce dernier. Ces faits sont documentés, se référer par exemple aux travaux de la journaliste Italienne Stefania Maurizi. À noter, l’enquête a été à nouveau o ciellement fermée en novembre 2019, le procureur estimant qu’il n’y pas d’éléments pour prouver qu’Assange aie commis un crime. 


13  Lien vers Julian Assange indicment

14  Lien vers les médias partenaires de WikiLeaks à travers le monde. 


15  Espionage charges against Assange are the most signi cant attack on the press since the Pentagon 
papers Daniel Ellsberg & Amy Goodman, Democracy Now, 24/05/2019 


16  Jeremy Hammond issues statement explaining why he is resisting the Grand Jury, The Sparrow Project, 
11/10/2019 


17  Lien vers WikiLeaks Global Intelligence Files Re :Discussion – Assange arrested 


18  Lien vers WikiLeaks Guantanamo Files

19  Lien vers WikiLeaks Detainees policies 


20  Cheney : Gitmo holds "worst of the worst" NBC News, 6/1/2009 


21  Analysis nds US led wars since 9/11 killes 801000 at the cost of $6.4 Trillion, Democracy Now, 15/11/2019 


22  Au terme de leur évaluation, le Groupe de Travail de l’ONU sur la Détention Arbitraire a conclu en février 2016 que la situation de Julian Assange - jamais inculpé mais obligé de rester con né dans l’ambassade d’Équateur à Londres sous peine de se faire arrêter - était assimilable à une détention arbitraire par la Grande-Bretagne et la Suède, responsables d’un statu quo juridique néfaste. Le Groupe avait enjoint aux deux pays de laisser aller libre Assange, et même, de le compenser. Voir The Working Group on Arbitrary Detention Deems the deprivation of liberty of Mr. Julian Assange as arbitrary 


23  cf Note 11 


24  Spanish security company spied on Julian Assange in London for the United States, El Pais, 26/09/2019 


25  Ten weeks incommunicado : conspiracy builds to force Assange out of Ecuadorian Embassy James 
Cogan, World Socialist Website, 6/6/2018 


26  Julian Assange’s belongings to be con scated by US authorities, the Independent, 19/05/2019 


27  UN expert on torture sounds alarm again that Julian Assange’s life may be at risk, United Nations 
Human Rights O ce of the High Commissioner, 01/11/2019 et Julian Assange’s health is so bad he 
could die in prison, say 60 doctors, The Guardian, 25/11/2019 


28  Voir le cas de Khaled El Masri, cas de kidnapping par erreur (mauvaise identité), raconté à travers une 
analyse de câbles diplomatiques dans le chapitre Europe du livre The WikiLeaks files.

29  Lien vers vidéo compilation d’interventions de personnalités politiques US préconisant d’assassiner Assange https://www.youtube.com/watch?v=ZuQW0US2sJw 


30  Ennemi de l’Empire, Jean-Claude Paye, Multitudes 2008 


31  Voir 29 


32  Comme a pu être décrit le journaliste Gaspard Glanz, par exemple dans cet article du Parisien 


33  Avocat et militant, Arié Alimi, 5/08/19 


34  Ennemi de l’Empire, Jean-Claude Paye, Multitudes 2008 


35  Référence à la disparition et mort de Steve Caniço, noyé, tombé dans la Loire lors d’une charge 
policière dans une fête de la musique à Nantes en Juin 2019 - Où est Steve ? 


36  Cité dans The practice of extradition from antiquity to modern France and the United States : A brief 
history, Christopher L. Blakesley, Boston college international and comparative law review 1981 


37  No place to hide est le titre du livre de Glenn Greenwald retraçant l’histoire des révélations du lanceur 
d’alerte de la NSA Edward Snowden. 


38 Akhmed Zakaiev

39 Les « disparus » de la dictature Pinochet au Chili, des centaines de personnes enlevées par les forces militaires pour lesquelles les familles cherchent encore les traces et des réponses, desaparecidos.

40 WikiLeaks: US pressured Spain over CIA rendition and Guantanamo torture, The Guardian, 01/12/2010

41 « an attempt or a conspiracy to commit, participation in the commission of, aiding or abetting, counseling or procuring the commission of, or being an accessory before or after the fact to any of the foregoing o enses. » Voir Extradition treaty between the government of the United Kingdom of Great Britain and Northern Ireland and the governement of the United States of America.

42 Article 421-2-1 du Code Pénal français : « Constitue également un acte de terrorisme le fait de participer à un groupement formé ou à une entente établie en vue de la préparation, caractérisée par un ou plusieurs faits matériels, d'un des actes de terrorisme mentionnés aux articles précédents. » Article 450-1 du Code Pénal français « Constitue une association de malfaiteurs tout groupement formé ou entente établie en vue de la préparation, caractérisée par un ou plusieurs faits matériels, d'un ou plusieurs crimes ou d'un ou plusieurs délits punis d'au moins cinq ans d'emprisonnement. »

43 Assange in court, Craig Murray, 22/10/2019

44 Association de malfaiteurs, de Napoléon aux Gilets Jaunes, histoire et ré exion autour d’un outil juridique et policier, Lundi.am

45 The Cleaning woman à Belmarsh
46 International artists act to say Don’t Extradite Assange ! Emergeheart.info     

46 International artists act to say Don’t Extradite Assange ! Emergeheart.info

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