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En France et au Royaume Uni, des obsessions bien différentes pour leur(s) voisin(s)
La France et le Royaume-Uni entretiennent tous deux des relations complexes avec leurs voisins, mais ces relations s’expriment de manière bien distincte. Alors que la tendance française consiste souvent à se comparer pour appuyer les changements ‘nécessaires’ dans l’Hexagone, l’obsession anglaise semble plutôt servir à excuser les difficultés du pays.
« Quand je m’examine, je m’inquiète. Quand je me compare, je me rassure » aurait déclaré Talleyrand. L’habitude française est pourtant d’inverser la célèbre citation attribuée à Talleyrand. Est-ce une propension à la dévalorisation (qui apparemment a été étudiée), ou plus simplement une facilité utilisée dans le champs politique permettant de justifier des réformes douloureuses ? C’est en tout cas l’argument d’autorité bien connu utilisé en rhétorique pour qui veut gagner un débat, le stratagème n°30 dont parle Schopenhauer dans son ouvrage « L’art d’avoir toujours raison » .
Au début des années 2000, le pays qui attire le regard des Français, c’est le Royaume Uni de Tony Blair. Tout semblait y être meilleur, au point où même le président du Medef en 2006, Ernest-Antoine Seillière, déclarait : « Je suis un socialiste anglais ! » . C’est l’époque de la financiarisation arrogante de l’économie, les bonus qui pleuvent sur la City de Londres, de la livre Sterling qui dépasse les 1,60€ (pour information, le taux de change est actuellement autour de 1,15€). Tout s’effondre en 2008 avec la crise des supprimes, l’austérité et le Brexit, qui sert maintenant de repoussoir dans le discours français (une pensée ici pour François Asselineau et son Frexit, emporté avec la tourmente).
Depuis, la comparaison avec l’Allemagne semble servir d’exemple ultime pour illustrer toute argumentation politique.
Sur France Inter, Dominique Seux, le journaliste économique de la matinale, est adepte des comparatifs avec notre voisin d’outre-Rhin pour argumenter ses chroniques. Ici, il cite des données Eurostat pour explique que la France (comprendre « ces fainéants de salariés français ») travaille moins que l’Allemagne et « donc nous avons un problème » . Là, il nous explique qu’en comparant le système de retraite, l’Allemagne offre plus de flexibilité.
Au sommet de l’Etat, on ne manque pas une occasion de justifier une réforme à venir par une comparaison avec l’Allemagne. Lorsque le nouveau Premier Ministre Gabriel Attal fait son discours de politique générale à l’Assemblée Nationale ce jeudi 30 janvier, il ne peut s’empêcher de se référer à l’obsession française:
« En France il faut 17 mois en moyenne pour implanter un projet industriel, en Allemagne c’est deux fois moins ; ça ne peut pas continuer ».
Et si le Royaume Uni a bien été cité dans ce même discours, c’est plus pour servir d’avertissement à ceux qui seraient tentés de critiquer l’Union Européenne.
La semaine dernière, à cause du Brexit, les derniers hauts-fourneaux de Grande-Bretagne ont fermé. On ne produit plus d’acier au Royaume-Uni ! En France, au contraire, grâce aux investissements européens, l’industrie revient !
Du côté Français, le voisin d’outre-Manche est actuellement au mieux ignoré, au pire cité en exemple de ce qu’il ne faut surtout pas faire. Le modèle qu’il convient de suivre, et qui justifie les réformes gouvernementales, se situe clairement de l’autre côté du Rhin.
Au Royaume Uni, l’obsession du fauteur de trouble français
L’attitude est bien différent du côté anglais. On ne retrouve pas de comparaisons visant à déterminer ce qu’il faudrait faire ou éviter. La France est plutôt mentionnée lorsqu’il s’agit d’expliquer un ratage dans le pays. Le Royaume-Uni semblerait presque paisible s’il n’était pas constamment provoqué par les Français, du moins c’est le message que semble véhiculer une partie de la presse anglo-saxonne.
Il faut reconnaître à l’Angleterre une constance : depuis des siècles, elle entretient une obsession particulière pour son voisin du continent, son « meilleur ennemi ». On raconte ainsi qu’un jour un officier anglais aurait engagé avec le corsaire Robert Surcouf le dialogue suivant :
– « Au fond, ce qui nous distingue, nous autres Britanniques, de vous autres Français, c’est que nous nous battons pour l’honneur et vous pour l’argent. »
– « Hé oui », aurait répondu le corsaire, « chacun se bat pour ce qui lui manque. »
Il est peu probable que cela se soit exactement passé ainsi (d’autres attribuent la citation au corsaire René Duguay-Trouin qui vécu un siècle avant Surcouf), mais cet échange illustre bien les relations tendues qu’entretiennent les deux pays depuis longtemps.
Pour une grande partie de la presse d’outre-Manche, la France serait plutôt la cause de bien des soucis qui affectent le royaume.
Lorsque la cheffe du gouvernement britannique négocie, c’est Macron qu’il faut convaincre semble indiquer la photo – Copie d’écran https://www.standard.co.uk/
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Mais soit, le Brexit a été un évènement majeur, la France ayant une position significative au sein de l’Union Européenne, pourquoi pas. Là où l’obsession est encore plus perceptible, c’est dans le récit de faits qui semblent pourtant bien loin de préoccupations majeures de politique internationale.
Le chaos dans le traffic aérien britannique serait-il un coup des Français ?
Prenons par exemple la perturbation majeure dans le traffic aérien au dessus du Royaume-Uni fin août 2023. Des centaines de milliers de passagers qui avaient prévu de voyager à destination ou en provenance du Royaume-Uni ont vu leurs vols annulés ou retardés après que le système de contrôle de la circulation aérienne ait été touché par un problème technique. Et qui est responsable de toute cette cacophonie ? Les Français probablement, selon des informations relayées par The Times dès le 28 aout, qui écrit:
« Des sources ont suggéré que le problème pourrait être le résultat d’un plan de vol mal déposé par une compagnie aérienne française »
« Interrogé sur les rapports selon lesquels un plan de vol soumis par une compagnie aérienne française pourrait être à l’origine du problème, M. Rolfe a déclaré qu’il ‘ne souhaite pas spéculer à ce stade’. »
« Selon certaines spéculations, la défaillance du contrôle de la circulation aérienne a été causée par une compagnie aérienne française soumettant un plan de vol à la NATS avec un mauvais format. »
Puisque nul ne semble donner le début d’une confirmation d’une implication française, The Independent, journal considéré comme sérieux et modéré, décide d’enquêter. Neuf jours plus tard il fait pourtant lui aussi de son mieux pour trouver un rapport en écrivant:
« Le vol qui correspond le plus aux horaires [donnés par le rapport d’enquête de la NATS] et qui a survolé l’espace aérien britannique est le vol Air France AF85 de San Francisco à Paris CDG. […]. Ceci est une spéculation de The Independent et n’a pas été confirmée. »
On n’en saura pas plus. Mais dans le doute, toujours stigmatiser les Français !
La Une du Independent le 30 aout 2023
En fait, peu importe la nationalité de l’avion, française, états-unienne ou chinoise. Pour la petite histoire, sachez qu’au final il s’agit uniquement d’un problème informatique d’un système mal programmé et mal testé, utilisé par le contrôle aérien britannique, rien de plus. En informatique lorsqu’un champs doit être saisi, on vérifie le format entré avant de manipuler les données. Si celui ci ne convient pas, on renvoie une erreur (un ‘exception’) pour cette donnée (un ‘try/catch’ pour les initiés), on n’éteint pas l’ordinateur. C’est pourtant ce que le système gérant le contrôle aérien anglais a plus ou moins fait. Un problème uniquement informatique, expliqué en détail par la revue spécialisée ComputerWeekly, qui n’implique en rien la nationalité d’une compagnie aérienne. L’article de The Independent doit bien le reconnaître et cite un spécialiste informatique :
« Le problème semble avoir été entièrement causé par un logiciel défectueux écrit par un sous-traitant pour NATS. L’algorithme était fondamentalement mauvais. »
Caramba ! C’est pas grave, titrons tout de même sur les Français !
La France ciblerait les maisons secondaires des britanniques
Et pour renforcer l’idée que le président français est derrière tout cela, le Telegraph, le grand quotidien de droite anglais, ne choisit pas une résidence secondaire en illustration mais un gros plan d’Emmanuel Macron à côté du blason français.
Macron en illustration de l’article du Telegraph
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Le titre n’est pas seulement une présentation fallacieuse de la mesure (oui, certains Britanniques sont impactés, mais comme les autres nationalités, et en immense majorité des Français) mais aussi mensongère : la hausse n’est pas de 60%, mais varie entre 5% et 60%. Cette mesure n’est pas non plus étendue à toutes les villes, mais seulement à 2.200 communes supplémentaires (celles qui « n’appartiennent pas à une zone d’urbanisation de plus de 50.000 habitants, mais qui sont néanmoins confrontées à un déséquilibre marqué entre l’offre et la demande de logements et entraînant ainsi des difficultés sérieuses d’accès au logement sur l’ensemble du parc résidentiel existant » nous explique legiFiscal.fr).
Les Anglais possédant une résidence dans le Gers seront assurément moins concernés que ceux ayant un logement sur Saint Tropez, Grenoble ou Paris et il y a sans aucun doute plus de résidences secondaires anglaises à La Baule (qui a décidé de ne pas appliquer la majoration) qu’à Saint Nazaire (qui devrait appliquer le maximum de la surtaxe de 60% selon le quotidien Les Echos).
Il est vrai que si l’article avait été précis, il serait probablement devenu anecdotique. Dans une étude sur la présence des Britanniques en France, l’INSEE explique que ces derniers « s’installent plus souvent dans les territoires les moins denses » , donc non touchés par les récents changements de fiscalité sur les résidences secondaires. Et pour ceux qui ont un logement dans les grandes villes comme Paris, Lyon, Bordeaux… etc, ils sont impactées par la hausse de la fiscalité depuis 2014, ce n’est guère nouveau !
Le comble, c’est que cette mesure n’a rien d’exceptionnel et le Telegraph le sait très bien. En remontant quelques mois en arrière, on retrouve en effet sur leur site des articles concernant la décision similaire du gouvernement britannique, annonçant même que les impôts locaux devraient non pas augmenter de 60% mais doubler pour de nombreuses résidences secondaires en Angleterre à partir de 2025 (apparemment près d’un quart des municipalités auraient l’intention d’appliquer le taux maximum). Au Pays de Galles la mesure existe depuis quatre ans et des discussions sont en cours pour renforcer l’imposition.
Cette fois ci, pas de Premier Ministre ni de drapeau pour illustrer la mesure du gouvernement britannique sur les résidences secondaires anglaises, mais des images bucoliques et des paysages de cartes postales.
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Pourtant, rien dans la presse française annonçant que la perfide Albion prévoyait de tripler les impôts locaux des Français possédant un logement sur l’île (allons, il doit y en avoir…).
Dans la presse britannique, ce type d’article a surtout un objectif : confirmer que l’autre coté de la Manche est perclus de haine à l’égard des Anglais, et ainsi susciter un sentiment réciproque du lectorat conservateur (au passage, le réconfortant dans son choix du Brexit). Les commentaires sont révélateurs, il suffit de citer les deux derniers publiés :
Commentaires sous l’article dans The Telegraph: – Remo Williams: « Les Français détestent les Britanniques – comme toujours. » – Ian Carpenter: " ‘C’est la destinée d’un Anglais de combattre les Français’… "
Je m’étonne d’ailleurs de ne pas avoir vu un article du type : « Paris supprime les trottinettes électriques en libre service utilisées par les Britanniques » , car au final l’Anglais en visite ne peut plus utiliser ce moyen de transport dans la capitale française depuis cet automne. À mon avis, il y avait de quoi écrire un bel article montrant la persécution dont sont victimes les citoyens d’outre-Manche !
Pour être honnête, certains lecteurs semblent plus éclairés que d’autres, puisque l’un d’eux commente plus loin :
Anthony Lovegrove : « Pourquoi ce titre fait-il semblant de montrer que la France s’en prendrait aux Britanniques seuls ? Absurde tentative dans le but d’attiser le sentiment anti-français. »
« Comment les ressortissants britanniques doivent vendre en raison de la folie des règles en France suite au Brexit »
Pourtant, il s’agit simplement de la règle qui impose un visa ou un titre de séjour pour toute personne non résidente de l’Union Européenne et qui souhaiterait rester en France plus de 90 jours sur une période de 180 jours. Rien ne cible les Britanniques, il s’agit simplement d’une règle générale, et ils ont d’ailleurs la réciproque chez eux. Personne n’a décidé unilatéralement de leur retirer le droit de demeurer en France, ce sont eux (et en priorité les Anglais) qui ont voté pour le Brexit en 2016. Et comme ils l’ont répété si souvent « Brexit means Brexit! » ( « Brexit veut dire Brexit » dans la langue de Molière).
Les députés français sont toutefois si accommodants que certains ont voulu légiférer afin d’accorder au Britanniques une dérogation. Pas de chance, la mesure a été introduite dans cette fameuse loi immigration dont nous parlions dans un article précédent, et un été retoquée par le Conseil Constitutionnel qui a considéré que cela n’avait rien à y faire, comme d’ailleurs 31 autres articles censurés. Rien n’interdit de réintroduire la mesure dans une future loi plus appropriée.
Mais le Daily Mail semble persuadé que c’est une preuve supplémentaire de la rancœur des Français, rappelant dans le même article la taxation dont nous parlions plus haut : « Plus tôt l’an passé, la France a frappé les propriétaires britanniques avec une augmentation allant jusqu’à 60 % des frais de taxe d’habitation, ajoutant ainsi à leurs problèmes » .
Les Français auraient-ils même corrompu l’intelligence artificielle anglaise ?
Décidemment, les Français n’en manquent pas une quand il s’agit de gêner les Anglais. Fin janvier, le Telegraph, toujours à la pointe lorsqu’il s’agit de viser la France, nous apprend avec fracas que le chatbot (une application qui peut imiter une vraie conversation avec un utilisateur dans sa langue naturelle) basé sur l’Intelligence Artificielle ChatGPT et qui devait être installé sur le site officiel dédié aux services publiques (l’équivalent de service-public.fr) se mettrait à répondre … en français. Honnêtement, cela à tout l’air d’un complot de mangeurs de grenouilles !
Copie d’écran de The Telegraph du 24 janvier 2024
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L’article cite le ministre en charge de la mise en oeuvre du système :
« Nous avons progressé assez loin avec cela… et il a fait des choses étranges. Si vous posiez des questions d’une certaine manière au début, il répondait en français… ce qui était inattendu. »
Inattendu certes et surtout cocasse (je ne sais pas si un chatbot français qui glisserait des mots anglais serait un problème dans la startup nation d’Emmanuel Macron)!
Encore une fois, c’est la seule mention d’une quelconque implication « française » , le vrai problème, explicité par un chercheur du gouvernement, étant plutôt la véracité des réponses : « Nous avons observé quelques cas d’hallucination – où le système générait des réponses contenant des informations incorrectes présentées comme des faits« .
Une certaine presse anglo-saxonne voudrait-elle populariser l’adage : « la France est un paradis terrestre, malheureusement elle est habité par les Français » (citation d’origine incertaine détournée plus récemment par l’écrivain Sylvain Tesson) ? Est-ce une tentative absurde, une manoeuvre à visée politique permettant de dégager une responsabilité (à défaut d’accuser les migrants) ou plus simplement une stratégie des journaux pour améliorer leur traffic ? En tout cas il semble de bon ton d’entretenir le ressentiment anti-français outre-Manche.
Finalement, les Français pourront se réconforter en explorant les rubriques sur l’art de vivre et voyages, où cette tendance n’a pas encore pris racine… à moins que cela ne soit simplement une version des habituels clichés véhiculées d’une manière plus amicale, à la façon Emily in Paris.