LETTRE A MON GRAND PERE

Il y a bien longtemps que mon phare dans la nuit s'est éteint , 31 ans que tu nous a quitté et que je suis restée désemparée avec un grand vide à la place de la douceur de ta présence .

Toi , mon seul vrai repère d'enfant , mon ilot de tendresse dans cette association de malfaisants qui nous servait de famille.

Dire que tu me manques serait faire offense à ce sentiment d'isolement qui m'étreint depuis ton décès . J'ai du mal à respirer depuis , tu étais mon oxygène , mon guide es nature .

 

J'aurais voulu grandir à tes cotés tous les jours , pouvoir m'abreuver quotidiennement à la source de tes connaissances et me réchauffer à la chaleur de ton amour moi qui ai toujours si froid .

 Mais mon géniteur ne supportait pas notre complicité et il m'a empêchée de te voir , toi mon grand père , son beau père honni car adulé par sa progéniture .

Pourtant je garde en mémoire de merveilleux moments où tu m'as appris la valeur de la vie et le respect qui lui est dû . Ces moments sont dans l'écrin de mon coeur à l'abri des regards et des convoitises .

Nous étions 7 petits enfants et tu nous aimais tous autant , mais notre complicité était unique . Mes frères et soeurs et mes cousins en bons citadins , ne goutaient pas ta vie rude dans ta campagne montagneuse comme j'ai pu le faire .

 La nature ne leur parlait pas ou bien ils n'avaient pas envie de l'entendre ...

moi j'ai bu tes paroles , toi la seule personne que je trouvais sensée dans tout ce troupeau .

 

Depuis la prime enfance je ne trouvais rien à dire à ces gens que je trouvais indignes et méchants .

Ils vivaient dans le non respect le plus total et s'y complaisaient , je l'ai compris sans doute trop jeune .

 Découvrir à 4 ans que l'on ne peut pas aimer sa famille ni se reconnaître dans celle ci fait très mal , on est perdu et l'on se sent si seul !

Seul ton amour  et ta bienveillance m'ont fait survivre à cette chienlit . Après ton départ , je savais que rien d'affectif n'existait plus pour moi dans cette famille. Alors j'ai continué sur ta voie , sur celle que tu m'avais montrée, celle du respect de la vie et de  la sincérité .

J'ai préféré continuer à être hors norme selon leurs critères que de vendre mon âme pour leur ressembler .

Et ils me l'ont fait payer très cher , me projetant leur boue pour essayer de me salir , de m'avilir , pour que je leur ressemble .

Peine perdue , j'étais sous la protection de ton amour qui perdure dans mon coeur . Je savais que mes seuls biens précieux étaient ma conscience et ma liberté .

Cela les a rendus enragés et de plus en plus violents dans leur haine de ne pouvoir atteindre leur but .

Et même si j'avais mal et même si je me sentais horriblement seule , tu étais là , en moi , toi mon charmeur de murènes . Je fermais les yeux et ta masse de cheveux blancs et tes beaux yeux gris venaient illuminer ma peine . J'entendais ta voix par dessus leurs hurlements , leurs insultes et leurs coups .

 Je revivais dans le plus grand secret tous les moments que nous avions passés ensemble , tout cet enseignement dont tu m'avais éclairée .toi grâce à qui où que j'aille sur cette planète je me sens en osmose avec la nature , toi qui m'a appris à voir plus loin que mes yeux ne peuvent regarder , qui m'a enseigné à ouvrir mon âme à la nature et à recevoir ce qu'elle a de plus subtil à nous donner .

 

Tu m'as enseigné la simplicité dans un monde de parvenus qui ne vivaient que pour l'opulence ,

tu m'as appris à ne pas détourner le regard même devant la souffrance et à rester droite dans l'adversité . Et tu m'as donné des leçons de courage jusque dans ton dernier souffle .

Tu étais né à la fin du 19eme siècle et tu as toujours gardé cette noblesse des gentelmen de l'ancien temps , je relis souvent tes missives si jolies avec leurs pleins et leurs déliés tels qu'on les apprenait à l'école à ton époque .

 Ton écriture était si élégante et ton discours si clair .

Quelle tristesse de ne plus pouvoir recevoir de lettres de toi . Elles me mettaient tellement de baume au coeur , elles étaient ma bouffée d'air et la seule façon que nous avions en ce temps là de nous dire notre besoin d'être ensemble .

 Celle que tu m'as envoyée après l'obtention de mon bac me tire toujours des larmes car j'y lis ta fierté et ta tendresse qui transparaissent à chaque ligne .

Etre digne de ta fierté et de ton affection étaient les seules choses qui comptaient . Après l'avoir lue les quolibets des autres et leurs petites mesquineries quant à la mention pas assez remarquable , me glissaient dessus . Peu m'importait leur opinion puisque je les méprisais avec une force frisant le dégout .

J'ai cherché longtemps un lieu de vie me permettant de me retrouver près de toi , un lieu où je sens ta présence à chaque pas dans la forêt et les champs .

Peu importait la maison ce qui comptait c'était l'extérieur , la nature aussi sauvage que possible sans que la main de l'homme ne l'ait touchée .

Quand je suis arrivée dans ce coin perdu et que je l'ai visité , je sentais à chaque pas dans cette forêt , ton accord .

Oui ici , nous pouvions à nouveau communiquer . Depuis 15 ans quoique je fasse ici avec les chevaux ou même seule , tu m'accompagnes à chaque pas , à chaque geste . Toi le rebouteux de ton village , tu m'aides à chaque fois à soigner mes chevaux ou mes chiens et chats . Je me souviens de ton enseignement et je le suis à la lettre .

Je fabrique encore tes remèdes et je les utilise au quotidien , rien n'a su les remplacer efficacement .

Tout comme tes leçons de vie .

Il y a 21 ans j'ai commencé à faire de la plongée sous marine en mer tropicale et j'ai souvent rencontré des murènes .

 J'ai bien sûr appliqué tes préceptes et j'ai voulu t'imiter , les faire sortir de leur tanière pour qu'elles s'enroulent sur mon cou comme elles le faisaient sur le tien en méditerrannée .

 Mais je n'ai pas ta maîtrise tant s'en faut et si j'arrive effectivement à les faire sortir de leur trou pour qu'elle montent le long de mon bras , à l'instant où elles arrivent près de mon visage , une peur irraisonnée m'étreint et elles le sentent et reculent .

 Je n'ai jamais réussi à leur faire faire le tour de ma tête . J'ai beau travailler sur ce moment où je perds ma concentration , je ne peux depuis 21 ans vaincre cette crainte .

 L'élève est vraiment loin du maitre et tu n'es plus là pour me guider .

 Ta maitrise des relations et de la communication avec les animaux m'a toujours laissée admirative .

 

Je me souviens encore du taureau furieux du village que tu avais calmé en posant trois doigts sur sa tête en des points connus de toi seul , et je vois encore la tête des villageois qui te regardaient comme un sorcier .

 Je me souviens des 17 truites sorties à la main de la rivière en une heure et demi , tu m'avais emmenée à la pêche ce matin là en me disant que toute la famille serait là pour déjeuner et  qu'il fallait une truite par personne .

 Ne te voyant prendre aucun matériel j'ai cru que tu avais tout préparé sur place et que tu m'avais réveillée au dernier moment .

 Quelle ne fut pas ma stupéfaction de ne voir aucune canne à pêche à l'arrivée . Tu es rentré dans l'eau avec tes grandes bottes de pêche , les mains nues .

J'ai souri , pensant que tu bluffais mais 5 mns plus tard la première truite gigotait à mes pieds sur la berge , les autres ont suivi à un rythme si rapide que je restais sans voix .

Je me souviens de ton sourire devant mon regard ébahi , tu étais si content de l'effet produit , peut être encore plus que de ta pêche .

Depuis ce jour j'ai essayé des centaines de fois d'attraper un poisson à main nue en eau vive et jusqu'à aujourd'hui je n'ai jamais réussi .

Tu me disais qu'il fallait se concentrer , être calme et ouvrir son coeur mais je pense qu'il fallait plus que cela , il fallait ton talent , ta magie . Tu étais touché par la grâce dans ces instants là . En communion complète avec la nature . Et que tu sois en montagne ou en mer , tu ne faisais qu'un avec elle .

Tu me manques Pepico , et chaque jour qui passe , tu me manques davantage .

 

Dans mon coin perdu il y a une chose que j'aime particulièrement et qui me fait penser à mon enfance dans ton moulin c'est à l'automne et au printemps que cela se produit .

 Je place toujours une boule de foin et un seau de sels minéraux dans la prairie qui longe la rivière pour que les chevreuils qui vivent ici puissent manger et faire leur litière sous les arbres .

 Le matin au point du jour dans la brume due à l'humidité que cause la rivière le soleil irise la brume et lui donne des couleurs extraordinaires allant du violet à l'orange puis au jaune à mesure que les minutes passent et que le soleil se lève .

C'est l'heure où les chevreuils quittent leur litière pour s'enfoncer dans les bois pour se mettre à l'abri des chasseurs .

 Ils remontent toute la prairie dans la brume leurs corps cachés par la brume mais leurs têtes et leurs bois illuminés par le soleil .

Le spectacle est majestueux et irréel , comme sorti du “Songe d'une nuit d'été “ et comme Obéron je pense que tu aurais adoré voir cela .

 Comme le cerf qui venait tous les ans depuis la montagne te présenter ses faons et ses biches fier de traverser la cour du moulin lentement à l'aube et de pousser son brame pour que tu l'admires et que tu fasses attention à eux .

 Je profitais de ces instants bénis depuis la fenetre de ma chambre dans le moulin, retenant mon souffle de peur qu'il ne les fasse fuir ,

Te regardant autant que je regardais le cerf et sa famille .

Il n'y avait pas que la harde qui était belle , il y avait aussi une communion d'esprits , un respect et une reconnaissance de la part du cervidé pour l'homme qui les protégeait sur ses terres où nul ne pouvait chasser .

Et il y avait surtout pour l'enfant que j'étais et qui admirait son idole au sommet de son art , la vision du plus grand respect pour la vie , la nature .

 Et au dessus de tout cela il y avait la sensation d'un amour immense pour tout ce qui vit et pour moi aussi , petite parcelle de vivant qui avait l'immense honneur et la chance d'être ta Joconde puisque c'est ainsi que tu me nommais .

Jusqu'à ton dernier jour où tu m'as appelé ainsi .

 Tu étais sur ton lit d'hopital à Marseille dans une chambre de 3 lits . Je suis arrivée là , horrifiée et terrorisée à l'idée de te perdre .

 Tu avais dis : “venez lundi , mardi matin il sera trop tard “ et ce fut vrai . Ma tante et mes cousines étaient là avec ma grand mère et toi .

 Ma mère et moi sommes arrivées avec mon oncle venu nous chercher à l'aéroport . Nous sommes entrées , tu as tourné la tête et tu as dis :”oh Joconde” .

Mes cousines ont craqué car tu ne reconnaissais plus personne depuis le matin et tout d'un coup tu as choisi de me reconnaitre moi .

Christine est sortie en larmes avec sa soeur et je les ai accompagnées . Elle me reprochait d'avoir été là tous les jours depuis deux ans où moi j'étais absente et d'être la seule que tu reconnaisses .

Elle souffrait beaucoup de ce qu'elle prenait pour du désamour de ta part Pepico et surtout pour ce qu'elle pensait être ta préférence alors que c'était seulement notre complicité qui t'avait fait dire mon surnom .

 Je sais que tu nous as tous aimés de la même façon , avec la même force mais sans te faire aucune illusion sur nos différents caractères et tempéraments .

 Tu me disais que chacun était ce qu'il pouvait être et qu'il ne fallait pas attendre de chacun plus qu'il ne pouvait faire . Tu n'étais pas indulgent , tu étais fataliste . Toi mon érudit préféré , tu avais su tirer la quintessence de l'œuvre de Diderot et bien avant que je l'étudie au collège , j'avais grâce à toi , approché sa pensée ainsi que celle de Voltaire ou Rousseau .

 Tu avais avec ton beau frère Gaston des discussions passionnées que j'écoutais religieusement , assise près de l'âtre dans “la cuisine à cochon” ancienne pièce à vivre du meunier au 17ème siècle et lieu de hautes discussions philosophiques entre vous deux aussi bien que de simples récits de vos souvenirs d'Algérie .

 2 Piedsnoirs l'un d'origine espagnole , toi , et l'autre d'origine italienne . Tonton Gaston fumait de temps en temps la pipe et tu entreprenais de le convaincre d'arreter .

C'était aussi le lieu où vous fabriquiez ces merveilleux plats mijotés au feu de bois dont vous régaliez toute la famille.

 Gaston était un cuisinier hors pair , j'ai encore le goût dans mes papilles de son sorbet à la fraise et de son pain d'épices et tu étais le roi de la paella valenciana , de la shorba et de la zarzuela .

Ma grand mère et tata Marie n'étaient pas en reste dans la cuisine du moulin , nous préparant de la pastère pour le dessert ce délicieux gateau napolitain que l'on fait pour Pâques à base de cheveux d'anges . Il fallait négocier longuement pour qu'elles acceptent de le faire aussi en été mais elles finissaient par céder en souriant .

 Gaston , l'autre phare de cette famille , les yeux aussi bleus que les tiens étaient gris . Ton beau frère puisque vous aviez épousé deux soeurs et ton ami .

Il était fou d'opéra et te faisait partager sa passion ainsi qu'à nous tous . Il avait une belle voix et étant italien il nous chantait des passages entiers avec un talent de composition indéniable . Vos cultures se complétaient et vous vous enrichissiez mutuellement .

 Quand il arrivait pour les vacances avec Marie et mon cousin Richard , il amenait des disques et sur le vieux phonograme nous passions les soirées à entendre  Verdi ou  Mozart .

J'étais si heureuse de les voir arriver car dans ces moment là , tu étais détendu .

 Tu avais enfin un interlocuteur à ton niveau et tu pouvais enfin échanger des idées sans avoir à subir les péremptoires jugements de ton gendre ou du mari de ta soeur qui s'entendaient très bien pour t'être désagréables .

 Ces gens là pensaient toujours que leurs idées étaient meilleures quel que soit le sujet et qu'ils avaient raison sur tout puisqu'ils étaient riches et toi pauvre . Ils pensaient que l'intelligence se mesure au nombre de billets qu'il y a sur ton compte en banque .

 Toi le poète tu n'en avais cure , il te suffisait de nourrir ta famille et de pouvoir leur faire une vie décente . Mais tu savais faire tant de choses , tu avais tant de talents que dans chaque domaine ou tu as travaillé , tu as excellé. Tu as été un merveilleux pecheur professionnel en Algérie quand tu tenais le club nautique sur le port et ma mère et sa soeur pouvaient choisir avant que tu partes , leur menu du soir , tu ramenais toujours le poisson commandé par chacune .

Apnéiste confirmé , tu faisais peur à ma  mère en restant au fond plus de trois minutes trente avec ton harpon pour lui ramener tel ou tel poisson .

 Pendant la guerre , tu es parti dans la montagne pour faire du charbon et laisser tes cartes de ravitaillement à ta famille . Tu revenais les voir de temps en temps leur portant un jambon de sanglier des montagnes et du charbon pour le poele . Tout ce chemin tu le faisais à pied  , des dizaines de kilomètres dans les montagnes algériennes , pour pouvoir leur apporter à manger .

 Puis vint l'indépendance et l'arrivée en France . Marseille comme beaucoup puis les hautes pyrennées et le Moulin .

 Le Moulin , lieu magique et chargé d'Histoire avec ses tiroirs secrets cachés dans les cheminées ,avec ses pièces romaines trouvées dans la rivière et les ruines du premier moulin cachées dans la végétation plus haut sur la rivière.

 Un moulin à eau  du 17ème siècle avec de grosses meules en pierre qui fonctionnaient toujours et dans lequel tu faisais la farine pour les cultivateurs de la région .Ce que j'adorais c'est que  tu te faisais payer en sacs de son et en lait pour nourrir tes cochons .

 Tes trois cochons , mes copains Marianne , Charlot et Astrid je crois mais je ne suis pas sûre .Tu avais les cochons les plus propres du monde au point que lorsque tu as voulu vendre au marché de la petite ville d'à coté tes porcelets , tu es revenu dépité et furieux avec tous les petits .

Personne n'en avait voulu parce qu'ils étaient trop propres et  que “ c'était pas normal “ .

Alors tu en as offert un au restaurateur du coin et le dimanche suivant où rituel hebdomadaire tous les villageois allaient manger à la table d'hote il leur servit du porcelet roti . De ce jour les petits furent réservés avant même d'être nés .

 J'étais si fière à 3 ans quand tu me disais d'emmener les cochons au pré . Je me sentais investie d'une grande mission , tenant la ficelle au cou de Charlot , le véra , pour mener ma troupe la tête haute et m'acquitter au mieux de cette marque de confiance .

Le pré et les chênes où je les conduisais étaient à 50 mètres de là où tu travaillais et tu me voyais à tout instant mais moi j'avais l'impression d'avoir traversé la moitié des pyrennées et de vivre une aventure extraordinaire à chaque fois .

C'est cela que tu m'as donné , c'est le goût de l'aventure et  du dépassement .

Tu m'as enseigné les vertus du courage et l'envie d'aller vers d'autres horizons .

 Tu étais un conteur merveilleux et dans tes récits de méditerrannée je revivais Henri de Monfreid , dans le gris de tes yeux je revoyais la couleur d'une mer en colère , dans la douceur de ta voix je ressentais la chaleur des rivages d'orient et la richesse de leur senteurs d'épices .

Ce merveilleux été de mes 3 ans où tu as commencé à m'apprendre à lire et à nager .

Je m'ennuyais déjà beaucoup dans mon cercle familial quand nous n'étions pas chez toi avec un père très souvent absent , une mère que le médecin de l'époque traitait avec des coupes faims pour lui faire perdre le poids dû à ses grosseses et au traumatisme du rapatriement et des horreurs de cette guerre .

Qu'ils étaient mornes les mois loin du Moulin , et combien je t'ai remercié en mon coeur de m'avoir ouvert la porte de la lecture pour pouvoir m'évader et supporter tout cela .

Bien sur les premiers livres étaient des livres de petits enfants mais je pouvais les lire seule sans avoir à les supporter et imaginer ce que je voulais ensuite .

 Puis en grandissant toute la bibliothèque rose et verte y est passée . Combien de fois ai-je lu et relu Les enfants du capitaine Grant ou 20000 lieues sous les mers .Jules Verne me conduisit bien sûr à lire de la science fiction , moi qui revait de m'échapper de cette famille , mes rèves et mes lectures me conduisaient vers d'autres mondes .

Je ne revenais à la réalité quotidienne que lorsque j'étais chez toi . C'est le seul endroit où je ne jouais pas un rôle , où je n'avais pas besoin de me construire une carapace , le seul lieu où je ressentais considération et amour . Mon havre de paix avec toi pour veiller sur mon bonheur .

Bien sur il m'est arrivé de me faire mal et meme gravement pendant ces séjours campagnards mais à chaque fois , tu me regardais dans les yeux , tu me consolais et tu me disais : “ne t'inquiète pas , je suis là , je vais m'occuper de toi et je vais te guerir “

je n'ai jamais douté de toi . Dès que tu étais là , meme si j'avais mal , j'étais apaisée . J'avais confiance .

Je n'ai pas connu depuis avec qui que ce soit , ce sentiment et la quiétude qui en découle .

Je pouvais tout te dire et tu pouvais tout comprendre sans juger et sans reproche ni traitrise . Par respect pour la volonté de ta fille , ma mère , tu t'es tu devant les exactions de ce qui m'a servi de père . De voir ce qui se passait et de lire ce que je t'ecrivais , te ravageais mais tu n'es pas intervenu car elle ne l'a pas voulu .

Cela t'a rongé jusqu'à la fin mais tu n'en as fait porter le fardeau à personne .

Seule cette abjection sur pattes pouvait ressentir ton degout et il te haissait pour cela . Pour cela et parce que je t'aimais . Lui qui adorait faire la roue comme un paon et vanter sa réussite professionnelle  exceptionnelle pour monopoliser l'attention , il ne supportait pas ton indifférence incapable qu'il était de comprendre que tu n'étais indifférent que pour éviter de le hair .

J'admirais ta maitrise encore une fois car moi je n'étais pas capable d'être indifférente , et je le haissais de toutes mes tripes .

Il est des gens qui sont doués pour répandre le bonheur autour d'eux et d'autres le malheur .

Il était aussi doué dans la deuxième catégorie que toi dans la première .

Tu avais un respect immense pour la vie , il était marchand de mort .

Tu étais la modestie meme et il était un vantard et un "m'as tu vu ?"

Tu étais la fidelité incarnée et il n'était pas capable de tenir parole plus de 5 mns .

Tu étais franc comme l'or et il mentait comme un arracheur de dents .

Tu aimais rendre les gens heureux , il tirait sa jouissance du mal qu'il pouvait faire aux autres .

 Comment ne pas t'aimer ? et comment ne pas le vomir ?

Impossible dans les deux cas .

 

Et je t'ai aimé si fort ...

Il nous suffisait d'un regard quand je descendais de la voiture familiale, en début d'été pour que tous mes doutes s'estompent . J'étais chez toi , à l'abri . Rien ne pouvait plus m'atteindre ,j'étais sous ta protection .Cachée sous l'aile étendue de ton amour et je me sentais enfin heureuse . J'avais retrouvé ma lumière , mon soleil .

 Gaston disait que le Moulin était un sucre , c'était sa façon de dire à quel point il l'aimait , moi je trouvais que c'était le paradis .

Un paradis où vivait mon ange gardien et où j'avais la chance de passer les plus beaux moments de ma vie.

 C'est dans ce village que tu m'as enseigné tout ce que je sais aujourd'hui , c'est là qu'à 3 ans tu m'as appris à traire une vache et quand nous allions tous les deux à l'étable de nos voisins sur la colline, j'avais le droit de traire mon bol et de le boire chaud au pie de la vache . Quel délice ! Quand je ferme les yeux et que je repense à ces moments bénis entre tous , j'ai encore le gout et le velouté sans pareil de ce lait sur mon palais , il avait le gout du bonheur et de l'authentique cher à Pagnol .

Longtemps après ton décès , et peu de temps après celui de mon géniteur , je suis retournée dans notre village et je suis allée voir les fermiers qui nous donnaient ce bon lait . Venant pour la première fois en voiture , par un autre chemin , je fus assaillie par un doute quant à la direction de leur ferme . Je m'arretais pour me renseigner auprès d'un vieux monsieur qui conduisait ses vaches sur le bord de route . Je n'avais pas fini de lui poser ma question qu'il m'a regardée avec un sourire en disant : “ toi tu es la petite fille de Pepico ! “ j'ai souri et lui ai demandé comment il m'avait reconnue et il m'a répondu qu'on oubliait pas un visage qu'on avait autant vu  et que j'étais l'ombre de mon grand père qui était son ami . Tu te souviens de François ? Il était toujours là à faire de qu'il avait toujours fait , comme les gens qui avaient les vaches où je trayais mon bol .

Ils avaient 87 et 88 ans et si leur fille et leur gendre géraient maintenant la ferme , ils avaient bon pied , bon oeil . Nous avons longuement parlé de toi , du Moulin et bien sur des autres . Nous avons beaucoup ri car j'ai adoré leur vision de ce qu'était pour eux notre famille . Personne n'était dupe dans le village et les rotomontades des “parisiens” ne les impressionnaient pas du tout .

Ils me disaient qu'ils attendaient depuis longtemps que je revienne , comme si pour eux c'était une évidence . Ton décès les a beaucoup peiné , ils auraient aimé te revoir , te dire leur amitié. J'espère que ma visite leur a permis de te dire au revoir d'une certaine manière .

Dix ans plus tard , je suis revenue encore une fois à Soublecause et je suis allée voir ton ami , le maçon . Nous avons passé une après midi délicieuse à nous remémorer nos souvenirs . Lui qui t'avait aidé dans tous les travaux du Moulin et qui t'avait vu te débattre avec les problèmes que te faisait ton gendre , savait à quel point tu avais enduré stoïquement les injures et les humiliations de ce qu'il a appelé le “ jeune con “ . je lui ai dit que le jeune con était devenu un vieux con et que maintenant il fertilisait les chrysanthèmes . J'ai adoré sa réponse ! “en voilà un qui a bien fait de mourir , il n'y a personne pour le regretter “

 c'est là que réside une de vos différences , toi tout le monde regrette ton départ , tu nous manques à tous alors que lui ...

 le fatidique mardi matin de ton départ , ma mère et sa soeur sont allées te voir à l'hopital et je suis restée avec ma grand mère .

La veille tu me regardais en te frappant la poitrine et en me disant “cette putain de pile” .

Rongé par un cancer du foie qui n'en finissait pas de te tuer , ton pace maker  te maintenait en vie et tu souffrais atrocement sans que les médecins veuillent te donner de morphine ou quelque autre analgesique pour ne pas perturber les résultats d'analyses disaient ils .

Toi tu voulais que cela cesse et le mardi matin quand à neuf heures les infirmières sont venues te poser une sonde urinaire , ton coeur a enfin laché prise et tu as fini de souffrir . Tu as fini de souffrir et moi j'ai commencé .

Ma mère et ma tante sont revenues chez toi pour nous prévenir , pour prévenir leur mère et elles sont vite reparties avec un costume pour t'habiller avant que la raideur cadavérique ne leur rende la tache impossible . Elles sont passées comme deux tornades , pleurantes et gémissantes mais nous laissant ma grand mere et moi seules et dévastées . Mamy s'est mise à tourner dans l'appartement , allant de pièce en pièce , t'appelant desespérée et te disant :” Pico t'es un salaud , me laisse pas , viens me chercher “ elle répétait ces quelques mots sans cesse et elle les a répétés jusqu'à la fin , sept ans plus tard .elle qui ne voulait plus voir la nouvelle année et qui s'est éteinte un 31 decembre à 22 heures 30 . 71 ans plus tot , à seize ans , elle était tombée amoureuse de son danseur de tango et elle l'aimait toujours aussi fort .

Je la suivais de pièce en pièce de peur qu'elle ne se jette par une fenetre , qu'elle commette l'irréparable .j'avais la sensation à cet instant là que tu me disais de veiller sur elle.j'avais cette sensation et je ne me sentais pas du tout à la hauteur , perdue que j'étais dans mon propre chagrin , dans ma propre angoisse d'être sans toi pour toujours . Je me souviens qu'à cet instant j'ai réalisé que plus jamais ton beau regard ne se poserait sur moi , que plus jamais ton sourire ne viendrait réchauffer mes peines et apaiser mes souffances .

J'ai voulu t'embrasser dans ton cercueil et tu étais glaçé , toi qui avait toujours été une bouillote et qui rentrait dans nos lits avant nous pour nous les réchauffer l'hiver . Le thanatopracteur ayant plus que baclé son travail , tu avais du coton qui sortait des narines et de la bouche .comme j'ai haï cet homme qui ne t'avait pas respecté . J'ai suivi ton cercueil seule à l'écart du reste de la famille. N'étaient présents que ceux qui t'aimaient mais malgré cela je me sentais toute seule , ils venaient de perdre leur mari , père , grand père , oncle ou ami , moi je venais de perdre l'amour de ma vie , mon soleil et mon idole , ma lueur d'espoir en ce monde .

 Quand le caveau fut refermé , nous sommes reparties ma mère et moi pour la Gironde où l'autre nous attendait avec un petit air satisfait .

Il croyait que ton décès le débarrassait définitivement de toi .

Il ne se rendait pas compte dans sa petitesse de la dimension que tu venais de prendre .

Il ne pouvait plus comme avant te mettre à la porte sans te laisser nous voir comme il l'avait fait bien souvent . Maintenant tu étais présent en permanence , immuable .

Il aurait voulu te chasser de ma mémoire mais il n'avait aucune chance d'y parvenir, tu étais ma mémoire , tu habitais mon ame et tu m'accompagnais en toutes choses .

Et tu es toujours là dans mon coeur et mon esprit.

je t'aime si fort mon ange gardien.

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