Médicalement vôtre,

Il est dimanche, 9h. Une jeune femme vient toquer à la porte du dispensaire de Talhuen. «Mon mari ne va pas bien, il faut m’aider». Stéthoscope et saturomètre en main, je la suis au milieu des maisons sur pilotis. Elle me montre un homme allongé. Dyspnée, fièvre, sueurs, malaise… Il sera gardé quelques heures au dispensaire avant d’être transféré à Maripasoula en pirogue. Je dis bien pirogue.

Il est dimanche, 9h du matin. Une jeune femme vient toquer à la porte du dispensaire de Talhuen. « Mon mari ne va pas bien, il faut m’aider ». Stéthoscope et saturomètre en main, je la suis au milieu des maisons sur pilotis. Elle me montre du doigt un homme, la quarantaine, allongé dans un hamac. Dyspnée, fièvre, sueurs, malaise…  La bouteille d’oxygène est ramenée rapidement par l’infirmier sur les lieux. L’un de nous deux porte la bouteille, l’autre soutient le patient et l’aide à marcher vers le dispensaire. Il sera gardé quelques heures au dispensaire avant d’être transféré dans la ville voisine, Maripasoula, en pirogue. Je dis bien pirogue, car c’est le seul moyen ici, dans ce territoire (excepté l’hélicoptère) pour transférer un malade ayant besoin d’une surveillance à l’hôpital. Le lendemain, le patient au souffle court sera admis dans le service de maladie infectieuse de Cayenne après un transport d’une heure en avion.

Cette histoire est inhabituelle pour un interne fraichement débarqué de métropole. Mais dans cette zone reculée, à 1h d’avion de Cayenne, capitale de la Guyane, il en existe des milliers chaque année. Moi, je suis un interne parisien de passage en Guyane. Comme mon collègue Arthur qui s’est exprimé dans le journal Libération quelques jours auparavant. Loin de vouloir contester ses propos, je souhaitais partager avec vous une autre vision de la Guyane.

Une mission de renfort médical COVID m’est tombée dessus, du jour au lendemain. Après la ville de Cayenne, puis Saint-Laurent-du-Maroni, la région du Haut-Maroni flambait. De nombreux patients suspects COVID arrivaient aux dispensaires de Maripasoula. Pas de route pour y arriver, l’avion ou la pirogue sont les deux moyens d’accès. La santé en Guyane, en plus des 3 hôpitaux principaux situés sur le littoral, celui de Cayenne, celui de Saint-Laurent-du-Maroni et celui de Kourou, a une organisation unique en son genre. Plus de 95% des ses 84 000 km2 de surface sont recouverts par la forêt amazonienne. 17 dispensaires, dont celui de Maripasoula, assurent le maillage médical du territoire. 8 d’entre eux sont médicalisés H24, 9 autres ont une présence infirmière continue. Plus loin, sur le fleuve Maroni, après avoir dépassé Maripasoula en pirogue, vous voici chez les wayanas, un des sept peuples amérindiens vivant en Guyane. Quelques paisibles villages aux noms exotiques se font face : Elahé, Talhuen, Palassissi, Antecume-Pata … La mission COVID consistait à visiter ces villages amérindiens et s’assurer qu’aucun cas grave n’était à déclarer. Cette mission ponctuelle s’ajoutait à un dispositif régulier de consultations médicales organisées tout au long de l’année.

L’équipe médicale, ayant embarqué sur la pirogue, était hétéroclite. Deux piroguiers, qui assuraient la conduite sur le dangereux Maroni ; une médecin venue de Paris et deux médiateurs, parlant couramment la langue locale. A l’approche d’un village, seul le médiateur entrait et discutait avec le capitaine afin de savoir si nous étions autorisés à consulter. Parfois il fallait revenir, car il n’était pas l’heure pour un étranger au village d’arriver. Ainsi, après accord, un bureau médical était monté à l’entrée du village. C’était tout comme une consultation à Paris. Seul le décor changeait. Au lieu d’armoire et de porte, des palmiers wassay et le fleuve Maroni nous entouraient et nous donnaient quelques moments de fraicheur. Seuls les patients volontaires attendaient leur tour, près du modeste bureau en bois où trônait un stéthoscope et quelques gélules de paracétamol. Quelques cas graves ont été transférés en pirogue à Maripasoula. Mais déjà, nous pouvions constater la diminution des consultations COVID.

Certes, il reste beaucoup à construire. Le COVID joue le rôle de révélateur de faille dans une organisation déjà très complexe. Le matériel dans les dispensaires est en mauvais état, la logistique tousse de temps en temps. Certains traitements essentiels font défauts. Car rappelons-le, il n’existe pas de route. Toute la marchandise, du médicament au matériel médical en passant par le sommier dans les maisons du personnel médical, est transportée par avion ou pirogue. Le défi logistique se double d’un défi humain. Comment attirer des médecins dans des zones aussi reculées ? Je connais la problématique des déserts médicaux en France, ici la situation est encore plus difficile. Comment assurer le suivi des pathologies chroniques comme le diabète, les maladies hépatiques, l’insuffisance cardiaque lorsque les examens complémentaires se font dans les hôpitaux du littoral ? D’autant plus si le patient est de nationalité brésilienne ou surinamaise. Le Maroni sert de frontière entre le Suriname et la Guyane et peut être facilement traverser pour l’étranger qui recherche des soins de qualité. Des autorisations pour soin doivent être demandées et prennent parfois du temps.

Oui c’est agaçant d’entendre le préfet de Guyane, entre deux consultations médicales, exprimer sa satisfaction de la gestion de la crise lorsqu’il manque des médicaments essentiels dans des villages amérindiens. C’est encore plus agaçant d’entendre le ministre de la santé dire que la réanimation de Cayenne n’a jamais manqué de lit au pic de l’épidémie alors que des patients ont été transférés dans d’autres réanimations hors de Guyane. Cependant les crises sanitaires s’accompagnent de querelles politiques qui ne doivent pas cacher l’expression exacerbée des valeurs humaines du personnel de santé. Loin des hôpitaux traditionnels, le personnel se soutient et ne compte pas les heures aux chevets des patients. Une ambiance d’équipe règne à Maripasoula. La terrasse du dispensaire est le lieu où infirmiers de la réserve sanitaire et infirmiers sous contrat, internes en formation et médecins de passage racontent leur expérience. Un lieu de simplicité où, malgré le chassé-croisé du personnel, des liens forts se créent. Une infirmière installée pour quelques mois me racontait en souriant «je ne passe pas une seule soirée sur ma terrasse avec les mêmes personnes ».

La nature plane au-dessus des discussions de chacun. Ici, la nature est hostile pour celui qui ne la maîtrise pas. Les infections tropicales sont un enjeu de santé publique. Des cas de lèpre sont encore diagnostiqués chez les orpailleurs brésiliens. La navigation sur le fleuve est impossible pour celui qui n’est pas né dessus. Seuls les piroguiers connaissent le chemin pour traverser le fleuve, et peuvent nous transporter de village en village. Le SAMU a dû s’adapter à ces contraintes et jongle entre la pirogue ou l’hélicoptère selon les urgences. Les malades descendent des pirogues sur le débarcadère de Maripasoula et s’assied dans le pick-up conduit par les médecins urgentistes. Des situations étonnantes pour un interne habitué à une autre organisation à Paris.

La vague de suicides chez les amérindiens ces dernières années a levé le voile sur le malaise des amérindiens face à la culture occidentale. Soigner un patient wayana, c’est comprendre sa culture et son histoire. Il n’est pas étonnant que certains refusent leur transfert médical pour Cayenne de peur de quitter leur famille. Car pour celui qui souhaiterait lui rendre visite, c’est au minimum 2h de pirogue et 1h d’avion. Autant vous dire difficile pour des familles à faible ressource. Le médecin doit convaincre le patient de la nécessité d’un transfert médical mais aussi respecter le choix de la famille. On pourra alors observer une foule d’enfant assis sur un tronc d’arbre, près du dispensaire, assister au départ d’un des membres de la famille. La confiance entre le personnel de santé et les wayanas se construit progressivement. Il n’est pas rare d’entendre un père nous dire, que son fils a été soigné grâce a nous et qu’il nous amènera son autre fils le lendemain. J’en profite pour insister sur le rôle des médiateurs santé. Ces derniers font le lien entre la population locale et l’équipe médicale et permettent l’échange entre soigné et soignant. Ils ne sont pas seulement traducteurs. Ils nous apprennent la culture et les sensibilités de ces peuples. Je me rappelle cette phrase de Victor Cherbuliez qui résume la fragilité du fil sur lequel on marche : « La confiance est une plante très délicate, elle ne repousse pas à volonté ». La santé n’est pas le seul défi dans ces régions, l’éducation en est tout aussi fondamentale. Il est surprenant de découvrir, après 1h30 de pirogue, dans le petit village de Pedima, une jolie maison sur pilotis, face au fleuve, où vit la directrice d’école-professeure d’école.  Après l’école primaire, les élèves prennent la pirogue pour rejoindre le collège de Maripasoula. Pour ceux qui souhaitent poursuivre leurs études, il faut aller en internat, à Kourou ou Cayenne. Autant vous dire que le décrochage scolaire est important. Le défi de l’éducation pour tous reste immense.

Je voulais dépeindre un autre tableau de la Guyane, celui de ma propre expérience d’interne en médecine dans la région du Haut-Maroni. Cela pourrait être perçu comme de la naïveté. Ça n’en est rien. La crise COVID que la Guyane traverse ne doit pas faire oublier le travail réalisé par tout le personnel médical, notamment celui des Centres Délocalisés de Prévention et de Soins, rarement mis en avant sur la scène médiatique, mais dont l’investissement fait honneur à la santé en France.

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