A l'école, le seul masque inclusif qu'on a vu est celui de Sophie Cluzel

Les discours mensongers sur l'école inclusive font autant de dégâts que l'absence de politique concernant le handicap à l'école. Témoignage.

À en croire les chaines d’information continues ou de service public, à l’école de la confiance «nous sommes prêts » à faire face aux difficultés sanitaires engendrées par la covid-19, » sans laisser les handicapé.e.s sur le bord du chemin. Car l’école de la confiance est aussi une #ecoleinclusive.

Depuis la sortie du confinement et jusque récemment, différents (publi)reportages ont, en effet, relayé la doxa ministérielle et présenté avec force émerveillement les bénéfices des masques inclusifs à destination des personnes sourdes et malentendantes. Étonnamment on a vu très peu d’images de leur usage en situation réelle, l’avis de personnes sourdes ou malentendantes les ayant utilisés n’a pas été recueilli.  D’aucun.es, par mauvais esprit, pourraient conclure que les sourd.es, on les aime surtout muet.te.s.

Dans les pas de figures féministes inspirantes, puisqu’on ne nous donne pas la parole, autant la prendre. Je m’abstiendrai toutefois de décrire les affres et les difficultés de certain.e.s élèves qui sont dans la même situation que la mienne. Les jeunes voient assez souvent leur parole confisquée sans que j’en rajoute, mais, peut-être, qu’à travers mon témoignage vous pourrez en entrapercevoir les contours.

Je suis enseignante d’histoire-géographie en banlieue parisienne. Atteinte d’une dégénérescence auditive héréditaire, je suis double implantée cochléaire bilatérale depuis 2016. Après 4h sur le billard, du métal glissé sous mon crâne, et quelques mois à ressembler à une pomme de terre heurtée par un râteau, je vis désormais 12 heures par jour avec deux aimants sur la tête, des blocs électroniques derrière les oreilles et des électrodes pour stimuler intérieurement mon audition. Mon taux de handicap est de 80%.

Si je peux encore exercer mon métier et avoir une vie professionnelle quasi normale, c’est essentiellement grâce à ma chirurgienne, à la bienveillance de ma cheffe d’établissement, au soutien de mes ami.es et collègues, et un peu à ma colère et ma persévérance. Avec mon handicap et la RQTH[1] qui l’accompagne tant attendue, je bénéficie généreusement chaque année d’un aménagement de service mis en place à la discrétion du chef d’établissement (pas plus de 4h de cours par jour) et d’un allègement de service de 3h30 (l’équivalent d’une classe en moins dans ma discipline). Certifiée, j’assure 14h30 de cours par semaine. Pour cela chaque année, je dois arpenter inlassablement le circuit des démarches administratives et fournir à mon autorité de tutelle un bilan post-opératoire et un certificat médical demandant ces aménagements/allègements, un bilan auditif qui n’a pourtant aucune chance de s’améliorer, et un courrier justifiant mes demandes, le tout sans garantie de résultats. J’ai actuellement 4 classes de 26 élèves et une section à petits effectifs évolutifs regroupant des élèves allophones.

Quelles sont les autres difficultés que je rencontre dans mon métier au quotidien ?

Tout d’abord, une heure de cours m’occasionne double ou triple fatigue qu’un.e valide. Je dois communiquer en classe souvent dans un cadre de multi-sollicitations et je ne peux le faire qu’en m’y consacrant pleinement (par exemple, je ne peux comprendre une question posée si je suis de dos, ce qui est à la portée de n’importe qui). Je dois supporter des bruits qui parasitent ma compréhension (en classe, mais aussi en réunion) et me fatiguent nerveusement. Le son restitué par des implants cochléaires est quelque peu nasillard et synthétique, ce qui est facilement agressif et pénible. La lecture labiale devient alors une aide précieuse pour combler tout ce que mes oreilles n’entendent pas. Sauf que, faites cet exercice : prononcez « me », « be », « pe » et conscientisez le mouvement de vos lèvres. Que remarquez-vous ? C’est exactement le même mouvement !

La lecture labiale ne me suffit pas pour tout comprendre, les sosies labiaux sont mes ennemis et c’est alors à mon cerveau d’effectuer la suppléance mentale. Autrement dit quand un.e valide entend instantanément, un.e sourd.e implanté.e comme moi doit identifier l’obstacle, choisir comment l’affronter et le dépasser, en mettant en place parfois plusieurs stratégies simultanément. Le tout pour 4 classes de 26 élèves a minima, soit autant de voix, de timbres différents.

Depuis 2016,  je dissèque et entraine les mécanismes compensatoires de mon audition à raison de quatre heures par mois (deux désormais), avec mon orthophoniste. Le reste du temps je prépare mes cours, corrige mes copies, rédige une thèse d’histoire culturelle et me persuade que je vis dans une société où j’ai ma place.

Mais en cette rentrée, la réalité me rappelle que la place que j’occupe est bien celle d’un.e handicapé.e dont le monde politique aime volontiers tirer des « leçons de vie » à moindre frais. Je suis certaine que vous me voyez arriver avec mes gros sabots. La covid-19, pensez-vous, se charge de me marginaliser et d’entraver mon quotidien professionnel. Certes. C’est un fait que le port du masque me prive du bénéfice de la lecture labiale, comme il prive les élèves allophones qui parlent à peine français du bénéfice de la prononciation orale d’une langue qu’ils méconnaissent, comme il prive les collègues de langues vivantes d’une pratique orale en classe satisfaisante, ou comme il prive les enseignant.e.s d’éducation musicale d’une pratique artistique digne de ce nom.

Le ministère de l’Education Nationale a eu beau jeu de nous offrir des masques en tissus fabriqués par la marque de sous-vêtements DIM. Ils ne sont que de piètres cache-sexe à la médiocrité de son action. Pour le dire plus clairement, si le masque dissimule dans ma pratique enseignante quotidienne le son et le mouvement des lèvres de mes élèves, il révèle en creux l’absolue obscénité d’une politique éducative qui n’est bonne qu’à se vanter d’être inclusive et opérationnelle.

Revenons aux masques inclusifs. À l’école de la confiance et de la République personne ne les a vu ailleurs que sur les photos du fil Twitter de Sophie Cluzel. Ils sont introuvables alors que toutes les associations et personnes pouvant tirer bénéfice de leur distribution et usage devraient pouvoir en disposer.

Ils n’existent tout simplement pas à l’heure actuelle : rupture de stock, délais de livraison de plusieurs semaines, coût prohibitif alors que la pandémie s’est déclarée en mars et que nous avons repris le chemin de l’école début juin.

Ces masques sont vendus plus de 10 euros pièce, avec mes 4 classes à 26 élèves, je vous laisse faire le bilan financier pour mon établissement. D’autres questions surgissent autour de leur utilisation : une fois mis, qui les nettoie, où les stocker entre deux cours ? Sans compter que la buée produite sur la partie plastique minore le bénéfice en lecture labiale qu’ils doivent octroyer. Mais peu importe, le jour de la conférence de presse de rentrée du ministre, la presse se gargariser de voir la secrétaire d’état en porter un. C’est suffisant pour faire croire qu’ils existent et qu’on se préoccupe d’en fournir aux personnes qui en ont besoin.

« Nous sommes prêts » a dit Jean-Michel Blanquer. Mais qui est ce nous ?

Certainement pas les personnes en situation de handicap auditif. Il n’y a eu aucune réflexion et donc aucune politique autre qu’une communication mensongère qu’hélas bien des médias s’empressent de relayer sur les difficultés spécifiques des personnes sourdes ou malentendantes à l’école. Aucune réflexion sur les possibilités d’adaptation, de dédoublement des classes, par exemple. Rien sur les locaux (on me dit dans l’oreillette de faire classe dehors, je réfléchis sérieusement à faire creuser des tranchées aux 3ème dans la cour bétonnée du collège pour attaquer le cours sur la Grande Guerre, si vous avez quelques obus dans votre cave faites un don) ou le mobilier scolaire, car l’école de la confiance est avant tout une école de l’économie budgétaire dans laquelle il est bon d’entasser un maximum d’enfants dans une salle de cours.

Par conséquent aucune embauche non plus pour venir épauler les personnes handicapées (pour cette fois à égalité avec les valides) dans leur pratique professionnelle d’enseignement. J’attends d’un pied ferme les commentaires évaporés des thuriféraires de la star-up nation qui ne vont pas manquer d’expliquer que tout cela est « une magnifique chance » de repenser l’école (du temps qu’elle agonise).

Les cours ont repris depuis une semaine environ. Mes élèves jusqu’alors ne savaient pas mon handicap ; cette information relève de ma vie privée. J’ai toutefois été contrainte de le leur révéler, ce qui me gêne profondément car ce n’est pas un choix. Devant eux je me suis évidemment très vite aperçue que la plupart de leurs adresses orales me parvenaient sous la forme d’un innommable et incompréhensible bouillie, m’imposant de les informer de ma situation pour mieux faire appel à leur empathie.

Chaque heure de cours est une épreuve dont je ressors minée, je dois me déplacer sans arrêt vers l’individu qui me parle, cela ne suffit pas toujours ; l’aération nécessaire des salles de cours bondées génère en outre du parasitage sonore. Je sors de mes journées de travail éreintée, tout juste bonne à rester prostrée dans un silence récupérateur et à envisager le nouveau sommet que je vais devoir gravir la fois suivante. Mais je reste en colère, enragée même, à entendre les discours mensongers du ministre et les relais médiatiques dont ils bénéficient, ou à lire les dernières dispositions des ASA – ces autorisations spéciales d’absence – qui préconisent pour les personnes handicapées de déroger au port obligatoire du masque pour mieux leur faire endosser la responsabilité morale de la diffusion des miasmes qui nous font la mauvaise vie depuis mars.

Il n’est pas question de ma renvoyer aux fades ersatz de l’enseignement à distance. Ma place est devant mes classes.

Je ne prétends pas à l’exemplarité, ni à être brevetée « leçon de vie ». Je n’ai qu’un désir, exercer dignement et sans mettre en péril ma santé psychique et physique déjà bien entamée, un métier que j’aime et que j’ai choisi. Je n’attends rien du ministre de l’Education Nationale, ni de la secrétaire d’état aux personnes handicapées qui sont aussi dignes de défiance l’un que l’autre. Il s’agit juste ici de contrer le roman national du traitement du handicap à l’école, de bousculer un peu, le temps d’un témoignage, le silence, ce compagnon de vie. 

 

[1] Reconnaissance de la Qualité de Travailleuse Handicapée que j’ai mis un an à obtenir comme toute personne qui la demande dans mon département…

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