Le handi-cape d'invisibilité

Les derniers textes actualisant les règles du travail et normes sanitaires dans les établissements scolaires ne font aucun cas des personnes souffrant de handicap auditif.

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16 septembre, les cours ont repris depuis deux semaines désormais. Les classes sont parfois clairsemées, on compte parmi les élèves, les agents, les enseignant.es, des quarantaines plus nombreuses, mesures de précaution légitimées par des contacts suspects dans le cadre familial, sportif, festif et professionnel. On a chaud sous les masques et dans les salles de classe, il faut forcer la voix et consentir à se l’abimer. Les masques se baissent, les rappels à l’ordre fusent. Il en va dans l’enseignement comme dans le reste de la société : la pandémie de covid fait sa route, enferme et met à l’écart temporairement, contraint les pratiques professionnelles et, plus largement, notre quotidien.

Dans le sillage des dernières communications gouvernementales, les circulaires qui régissent les cas particuliers (personnels à risques, cas contacts) et les FAQ diffusées dans les établissements scolaires par le Ministère ont bénéficié d’un update attendu. Car, figurez-vous, les enseignant.es n’ont aucune immunité naturelle contre le virus qui circule, ni contre certaines maladies comme le diabète, le cancer, si bien qu’ils peuvent être en difficulté, voire en danger, en continuant d’exercer avec certaines pathologies. Or comme la Ministre du « concret des territoires », Amélie de Montchalin, l’a précisé tout récemment aux organisations syndicales, il n’est pas question de revenir sur le jour de carence (le jour de carence c’est trop 5G, sa suppression nous replongerait dans les affres du modèle Amish). Il était donc urgent de préciser pour ces personnels particulièrement exposés les aménagements possibles pour ne pas leur affliger, en plus de leur état de santé précaire, des pénalités financières consécutives à des arrêts maladies forcés.  

Comme vous l’avez peut-être décompté à partir du billet précédent, cela fait 15 jours aussi que sourde profonde, implantée cochléaire bilatérale, je suis devant des classes masquées, privée de lecture labiale, des expressions du visage, et recevant un son étouffé par les masques pour faire « cours ». Je n’y arrive pas, les élèves répètent sans arrêt les mots qu’ils m’adressent, je dois coller mon oreille à leur bouche pour saisir ce qu’ils disent, la communication avec mes collègues est inexistante également. Hier soir, lors de la réunion de présentation aux parents, cinq ou six questions m’ont été adressées, je n’en ai compris qu’une seule. Le temps de récupération est indexé à l’intense concentration que me demande chaque échange avec un élève. J’ai 4 classes qui comptent environ 25 élèves. 

Dernières nouvelles des masques inclusifs ? Au mieux dans un mois. Dans le « concret » des établissements, on est vraiment tout ce qu’il y a de prêt, la preuve. Un peu de DYI, nous cherchons des solutions, pour que je puisse entendre les élèves. Ce matin j’ai testé la grosse enceinte et le micro qui servent à faire l’appel dans la cour les jours de rentrée scolaire. Sauf qu’elle était dans ma salle de classe. Le respect de ma vie privée, c’est aussi Amish, donc désormais tous les élèves sont au fait de mon handicap auditif. Je pensais que l’arrivée du micro allait transformer les cours sur l’esclavage et sur la première guerre mondiale en karaoké. Mais finalement non, ce sont les élèves que cette aide technique indispose plus que moi. Ce ne sera donc pas un appui pour enseigner avec mon handicap face à des élèves masqués. Je reste comme l’ont signalé, à titre comparatif, les signataires de cette tribune du Figaro, une aveugle qui traverse Paris sans canne. Mon trajet consiste à faire un cours avec des voix étouffées par les masques, sans lecture labiale, sans expressions du visage en guise de canne blanche. C’est tout bonnement impossible, insurmontable.

Autant vous dire que, telle une morte de faim, je me suis précipitée sur les dernières circulaires et FAQ  pour en scruter chaque ligne afin de vérifier si le fait d’avoir une secrétaire d’état aux personnes handicapées pouvait « impacter » (comme on dit dans la #team5G) le « concret » de mes conditions de travail. Après tout j’ai une RQTH, avec une petite carte qui en atteste, un handicap qui excède les 80%, je dois bien avoir quelques droits. Il parait qu’à la Défense en ce moment bien des salariés valides sont mis au moins un jour par semaine en télétravail par leur employeur en raison du regain de vigueur de la pandémie. Et bien que croyez-vous qu’il soit dit dans ces deux actualisations relatives à la réglementation et aux règles sanitaires dans les établissements scolaires pour les personnes atteintes d’un handicap ?… Suspense insoutenable. 

…RIEN. RIEN de RIEN. NADA. NOTHING. Le mot n’est même pas écrit. Invisible. Nous n’existons pas. Je n’existe pas.

L’école inclusive est régie par le handicape d’invisibilité.

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