Handicapée, je ne peux continuer à enseigner dans mon académie

Moi, Véronique Servat, handicapée, je ne peux continuer à enseigner dans mon académie ; le rectorat de Créteil refuse d’aménager mon poste de travail et de m’octroyer le bénéfice de l’insertion professionnelle.

Moi, Véronique Servat[1].

Handicapée, je ne peux continuer à enseigner dans mon académie ; le rectorat de Créteil refuse d’aménager mon poste de travail et de m’octroyer le bénéfice de l’insertion professionnelle.

Je suis enseignante en collège en Seine Saint Denis. J’y ai fait toute ma carrière en établissement « difficile », des quartiers Nord d’Aulnay sous Bois, au Bas Montreuil. J’enseigne l’histoire-géographie depuis le début des années quatre-vingt-dix, et depuis récemment à des élèves allophones. Si je le mentionne c’est par ce que cela entre en résonnance avec ma trajectoire personnelle.

Atteinte d’une dégénérescence auditive croissante d’origine héréditaire qui a évolué en une surdité profonde, je me regarde décliner depuis la fin des années 90 : difficultés à exercer mon métier, isolement croissant, incapacité de lier connaissance spontanément, de fréquenter les lieux publics bruyants, de téléphoner même aux parents d’élèves, d’écouter la radio, etc. J’ai tu à tout mon entourage personnel et professionnel le développement de mon handicap.

Mais juin 2016, il est devenu non compensable et j’ai subi une très lourde opération d’implantation cochléaire des deux oreilles. Après 4 mois de convalescence, j’ai repris mon poste dans le collège où j’enseigne depuis une dizaine d’années avec une lourde rééducation hebdomadaire orthophonique et psychologique. La direction de mon établissement et mes collègues ont fait en sorte que tout se passe pour le mieux. Mes ami.e.s, à qui je ne pouvais plus cacher les choses m’ont accompagnée dans cette épreuve. Et surtout les merveilleux doigts de fée ma chirurgienne ont fait que j’ai gardé le bénéfice de l’écoute de la musique, élément structurant de ma vie, que j’ai failli perdre à jamais.

66 millions de spécialistes expriment leur avis sur le handicap, un peu comme sur l’enseignement de l’histoire. Je m’y connais plus dans ce domaine, je découvre tout juste le premier depuis que je l’accepte et l’assume. Je vois ce qui est (toujours perfectible), ce qui devrait être (une insertion personnelle et professionnelle la plus large possible), les droits pour lesquels il faut toujours se battre et s’informer seul.e, les devoirs que j’enseigne en EMC (ceux de la Nation envers les citoyen.ne.s les plus fragiles inscrits dans la Constitution au titre de la solidarité nationale). Je vous propose un moment de confrontation violente avec ma réalité.

Janvier 2017, pour reprendre mon poste j’ai du batailler afin d’obtenir un allègement et un aménagement de service, pourtant prescrits par tous les personnels médicaux qui me suivent, auprès de la médecine préventive de l’académie d’une part et du service des ressources humaines du rectorat de Créteil d’autre part. Bénéficiant depuis peu d’une Reconnaissance de la Qualité de Travailleur Handicapé (RQTH), on m’a octroyé une allègement de 3 heures de cours devant élève par semaine et un aménagement journalier (pas plus de 4h de cours par jour) à titre transitoire. Tout le paradoxe de la surdité est là : le/la sourd.e « réparé » souffre du bruit, et de la nécessité de compenser notamment par une lecture labiale permanente ce qu’il/elle n’entend pas. Imaginez-vous ce que cela donne dans un collège de cinq cent élèves en interaction avec 24 élèves à chaque heure ? J’ai demandé en mai dernier à pouvoir bénéficier de ces mêmes conditions de travail pour la prochaine rentrée. Titulaire de mon poste, je souhaite pouvoir continuer, conformément aux prescriptions de la Maison du Handicap, à exercer mon métier avec un poste aménagé.

Réponse à ma demande tombée le 19/06 dans ma boîte mail :

« Chère Madame,

La commission d’harmonisation des médecins du 15/06 ne propose pas de reconduction d’allègement horaire pour vous à la RS 2017-2018.

Cordialement. »

Cette commission ne m’a pas entendue, encore moins rencontrée, la sentence qu’elle assène ne mentionne pas les recours possibles de la personne déboutée, je n’ai aucun interlocuteur/trice direct.e hormis les secrétariats que j’ai contactés mais qui ne répondent pas. Pourtant, la RQTH est là pour favoriser le maintien dans l’emploi avec aménagement du poste occupé. Ma pathologie n’est pas évolutive, ma surdité est profonde, mon appareillage est lourd – je vis avec du métal sous la peau du crane, des électrodes dans les oreilles, des plots aimantés reliant les deux posés sur ma tête toute la journée, je dois les ôter le soir et les remettre le matin ; je tente de les dissimuler un peu sous mes cheveux. Si la rééducation orthophonique améliore ma compréhension, me permet de déjouer quelques pièges de la phonétique et de résister, je reste handicapée et reconnue comme telle. Rien n’a changé en somme, sauf la possibilité d’exercer mon métier.

En toute connaissance de cause, bafouant de multiples avis médicaux réduits aux délires psychotiques de vulgaires charlatans, au mépris de la loi et des statuts qu’elle octroie, le service des ressources humaines du rectorat de Créteil et sa médecine préventive – institutions du service public d’Éducation Nationale - piétinent allègrement mes droits, se dispensent tout aussi prestement de leurs devoirs et me privent du bénéfice du travail personnel sur mon handicap et de celui de l’insertion professionnelle par l’emploi.

Certain.e.s sont En Marche !, pour ma part je suis à genoux. Je me tiens mieux debout, et je ne suis pas encore muette, ce qui explique cette impudique lettre ouverte. Acculée, je n’ai rien à perdre. Je crois en la force du collectif, je crois aux luttes nécessaires et aux droits des citoyen.ne.s, et je m’autorise ici la pratique d’un enseignement interdisciplinaire – un EPI personnel. J’organise comme je peux mon recours par la voie syndicale. J’ai également alerté la Secrétaire d’État en charge des personnes handicapées, Madame S. Cluzel et ses services.

Chaque année jusqu’à la fin de ma carrière je vais devoir refaire ce chemin de croix et revivre ce calvaire. Autant que celles et ceux qui devront l’affronter, avec moi et après moi, en soient informé.e.s.

L’académie de Créteil, et en particulier la Seine Saint Denis est un territoire perdu qui ignore la République.

 

 

 

 

[1] Toutes proportions gardées et parce que j’aime beaucoup Ken Loach

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