Réflexions sur la République et les "républicains"

1871.

  Entre républicains et monarchistes il n'existe de sérieuse dissidence que sur les moyens de tondre le troupeau... ce dernier n'étant jamais bon qu'a être tondu.
Les monarchistes, en général cossus, par conséquence moins pressés, mettent parfois moins d'âpreté dans la forme.
C'est surtout entre bonapartistes et républicains - ces frères siamois - que l'entente s'établit, la politique pour eux n'étant qu'un métier propre à les enrichir plus rapidement que d'autres professions dans lesquelles ils seraient incapables de parvenir à la fortune, leur unique objectif. [...]
Depuis un siècle bientôt, le parti républicain - qui n'a fort heureusement rien de commun ni avec la République ni avec la Révolution - a certes suffisamment fait preuve de bassesse et d'avidité ; ses trahisons politiques et ses filouteries financières n'ont rien à envier aux ignominies du parti bonapartiste.
Mais l'improbité du premier n'explique pas seule ses infamies envers le prolétariat.
Elle tiennent d'une part à une erreur de conception et de l'autre à ce que, reconnaissant son impuissance à résoudre les difficultés économiques au milieu desquelles il se débat, il trouve plus simple de les nier... ou d'en profiter pour pêcher à son tour en eau trouble.
Bourrés de tradition classiques, ceux qui depuis un siècle ont représenté officiellement la République n'ont jamais considéré celle-ci que comme un mode quelconque de fonctionnement du principe d'autorité, aussi sacro-saint pour eux que pour le despote le plus absolu.
Que l'autorité leur vienne de Dieu ou du Peuple, c'est tout n pour ces braves gens. dès que les représentants de ce fameux principe - élus ou non - ont parlé, les sujets, les gouvernés, n'ont plus qu'à obéir.
Or, qu'est-ce que monarchistes et républicains entendent par l' Autorité?
Rien d'autre, s'il vous plaît, que la révélation de ce qui est juste et vrai ; de ce qui doit devenir la loi, la règle de conduite des citoyens dans leurs relations avec leurs gouvernants - sacrés par Dieu ou émanés d'un suffrage plus ou moins universel et plus ou moins conscients.
<< Dieu m'a donné mission >>, disent les premiers.
<< Le Peuple m'a donné mandat >>, disent les seconds.
- Mission ? Mandat de quoi ?
- Mais de discerner le vrai du faux ; l'utile du nuisible ; le bien du mal. C'est-à-dire que désormais et de par notre décision sera déclaré seul vrai, seul utile et seul bien, tout ce qu'en vertu de notre mission ou de notre mandat nous aurons qualifié comme tel pour garantir notre puissance ; et que tout ce qui tendra à porter atteinte à celle-ci sera considéré comme criminel et par conséquent punissable.
Il se peut que sincèrement les républicains aient pensé que, tirant l'autorité du consentement même des gouvernés, cette autorité deviendrait ainsi vraiment légitime.[...]
Ainsi le suffrage universel, simple moyen de constater l'accord plus ou moins complet des intéressés sur telle ou telle question d’intérêt public, fut transformé par les républicains en un principe d'une telle puissance qu'elle prime le droit de ceux qui s'en servent comme instrument de leur propre souveraineté.
Aussi, grâce à cette jolie conception, le peuple souverain plus encore que les rois fainéants, n'est-il, en réalité, que l'esclave des maires du Palais qui, sous le nom plus moderne de députés, de ministres, etc., se proclament ses maîtres à ce point que ce sont eux qui règlent l'exercice et délimitent les actes du souverain illusoire, dépourvu même du droit de fixer l'heure où il lui conviendra d'agir.
Mieux encore ; ce sont ces mandataires qui, seuls, ont le droit de préciser les clauses et jusqu'à la durée de leur mandat !
En un mot, la souveraineté du peuple consiste tout simplement à sanctionner par son vote, à légaliser dans la forme et au moment que choisissent ses mandataires, tous les dénis de justice, vexations et extorsions abominables dont - << autrefois >> - il était l'objet de la part des monarques.
En République, comme en monarchie, c'est l'autorité c'est à dire la volonté et les intérêts des gouvernants qui sont la seule loi.
Au peuple, au souverain, comme on l'appelle hypocritement, l’unique droit d'émettre des vœux. 
L'orgue et la chanson demeurent les mêmes sous les deux régimes.
Tout le débat consiste, entre monarchistes et républicains, à savoir qui, des uns ou des autres, tournera la manivelle... et empochera la recette.
Il est facile dès lors de comprendre que sur de telles données - dites philosophiques et même juridiques - les peuples en soient toujours à être << tondus >>.
Supposons pourtant qu'il arrive que, par hasard, mettant la main sur une collection d'honnêtes gens désireux de tenir loyalement leur promesses, le peuple souverain ait élu des députés unanimement incorruptibles.
Le voilà possesseur de tout un gouvernement décidé à répartir l’impôt équitablement; à supprimer les emplois inutiles; à débarrasser l'état de tous les parasites qui le grugent; à faire rentrer les compagnies financières et industrielles dans l’exécution stricte des contrats qui règlent leurs rapports avec l'état et les particuliers; [...]
Ce gouvernement - s'en tenant à ce qu'on est convenu d'appeler le << respect de la légalité et des positions acquises >> - n'aurait pas un mois de durée.
Financiers et policiers - les seuls dirigeants en somme - l'auraient avant ce temps mis en interdit, frappé d'excommunication vraiment majeure cette fois, lui retirant tout crédit et par cela même l'empêchant de fonctionner... légalement s'entend.
En vain ferait-il appel à une révolution politique, hypothèse d'ailleurs absurde dès qu'il s'agit d'un gouvernement.
à quoi cela lui servirait-il ? [...]
Combien de révolutions politiques parfaitement stériles, même au point de vue purement administratif, depuis bientôt un siècle ?
Plus ça change et pire ça devient. Un gouvernement de républicains honnêtes - par impossible - n'aurait d'autre ressource que de se retirer... ou de se décider à prendre sa part du gâteau - quitte à noyer ses remords dans le sang des << incorrigibles ennemis de l'ordre social >>, c'est-à-dire des exploités.
Or, aujourd'hui, la République ne vaut qu'autant qu'elle est la négation de toute suprématie, de tout privilège, non seulement d'ordre administratif mais encore et surtout d'ordre économique.
La véritable supériorité de la conception républicaine moderne c'est de supprimer tous droits prétendument acquis ou usurpés par une fraction quelconque, au détriment de la collectivité et des générations à venir de telle sorte que tout nouvel arrivant trouve place au <<banquet de la vie>>.
En un mot, la République moderne, c'est la sociale, qui n'a rien de commun avec les anciennes républiques à esclaves, si chères aux messieurs qui ont fait leurs classes.
Le grand honneur de la Commune de Paris de 1871, c'est de l'avoir compris.
C'est aussi pour cela que, malgré les griefs que les travailleurs peuvent relever contre elle, elle marquera dans l'histoire - véritable révolution populaire - le point de départ de la rupture définitive entre le prolétariat et ses exploiteurs monarchistes absolus ou constitutionnels, républicains plus ou moins radicaux ou même intransigeants.
Et, que les prolétaires ne l'oublient pas, ces derniers ne sont pas les moins dangereux parmi leurs implacables ennemis.

Gustave Lefrançais.

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