l'enjeu politique de la dronisation et de la robotisation des bras armés de l'État

Les théories se résument parfois efficacement en une image ou un dessin. Le frontispice du Léviathan montre un géant dont le torse s'élève au dessus de pays. On reconnaît le souverain avec ses attributs classiques : glaive, couronne, sceptre. Mais c'est son habit qui attire l'attention. La cotte de mailles dont il est revêtu, son corps même, n'est tissée que de petits corps d'hommes. L'État est un artefact, une machine - et même la << machine des machines >> - mais les pièces qui le constituent ne sont que les corps vivants de ses sujets .

(1651)

L'énigme de la souveraineté, celle de sa constitution, mais aussi de sa dissolution possible, se résout par la question de son matériau : de quoi l'État est-il fait ?

Ce que Hobbes a fait, la Boétie avait voulu le défaire, et par le même moyen : car enfin, ce maître qui vous oppresse, <<  pour la grandeur duquel vous allez si courageusement à la guerre, pour la grandeur duquel vous ne refusez pas de présenter à la mort vos personnes [...] d'où a-t-il pris tant d'yeux dont il vous épie, si vous ne les lui baillez ? Comment a-t-il tant de main pour vous frapper, s'il ne les prends de vous ? >>. Là résidait la contradiction matérielle fondamentale : si le pouvoir ne prend corps que par nos corps, alors nous pouvons toujours les lui dérober.

C'est pour cette raison aussi, expliquait Arendt, du fait de cette dépendance corporelle fondamentale, que le pouvoir d'État - même dans les régimes les plus autoritaires - doit malgré tout être pouvoir et non pure violence. Pas de pouvoir sans corps. Mais, comme elle l'imaginait aussi en un sens, la réciproque est vraie : sans mobilisation des corps, plus de pouvoir.

Autres temps, autre image. Un magasine de vulgaristaion scientifique annonçait, en 1924, une nouvelle invention : l'automate policier radiocommandé. Le robocop des années folles allait être muni d'yeux-projecteurs, de pieds en chenilles de tank et, pour lui servir de poings, de matraques-fléaux rotatives inspirées des armes du Moyen-Âge. 

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Sur le bas-ventre, un petit pénis métallique lui permettrait d'asperger de gaz lacrymogènes des cortèges de manifestants en débandade. En guise d'anus, un pot d'échappement. Ce robot ridicule, qui pisse des lacrymos et pète des fumées noires en tabassant la foule, illustre à la perfection l'idéal d'un État-drone.

Dans l'écart entre ces deux vignettes s'exprime l'enjeu politique de la dronisation et de la robotisation des bras armés de l'État. Le rêve est de se faire une force sans corps, un corps politique sans organes humains - où les anciens corps enrégimentés des sujets humains auraient été remplacés par des instruments mécaniques qui en formeraient, à la rigueur, les seuls agents.

L'appareil d'État devenant ainsi effectivement un appareil, il disposerait enfin d'un corps correspondant à son essence : le corps froid d'un monstre froid. Il réaliserait enfin, techniquement, sa tendance fondamentale, celle, écrivait Engels, d'un  << pouvoir, né de la société, mais qui se place au-dessus d'elle et lui devient de plus en plus étranger >>. Cependant, arrivé à se stade, il se peut aussi que son destin de plus en plus évident soit d'être remisé à la casse comme une vieille pièce de ferraille.

Grégoire Chamayou "Théorie du drone" 

 

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