Walid Cherqaoui
Militant politique et associatif
Abonné·e de Mediapart

8 Billets

0 Édition

Billet de blog 1 déc. 2017

Fatema Mernissi, une héroïne de notre temps

Deux ans, jour pour jour, que la sociologue marocaine Fatema Mernissi nous a quittés. À cette occasion, je lui rends cet hommage.

Walid Cherqaoui
Militant politique et associatif
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

 Fatema Mernissi est une femme que l’on n’oublie pas et que l’on n’oubliera jamais. Celles et ceux qui ont eu l’opportunité de la rencontrer le disent. Elle avait ce pouvoir, très rare, de vous changer, vous et votre perception du monde, comme une chenille se métamorphose en papillon. Une de celles et ceux qui modifiaient l’ambiance régnante dans un espace quand elle entre. Une voix douce et berçante que l’on écoute passionnément avec son inimitable accent fassi, une voix qui rassure. Un sourire, un vrai, qui montre qu’elle ne se reprochait rien. Une fierté nationale et internationale et, il y a lieu de le dire, une grande humilité. Son nom était et demeure célèbre : elle a incarné le féminisme musulman avec brio, son combat, tant haï par les islamistes intégristes, et a été couronné par le prix Princesse des Asturies en littérature, en mai 2003. À sa mort, le 30 novembre 2015, nombre de personnalités féminines ont bravé la tradition selon laquelle les femmes ne sont pas autorisées à assister l’inhumation de la sépulture, en vue de lui rendre un dernier hommage. 

À chaque héroïne, ses preuves et ses épreuves. Sa vie durant, la sociologue féministe a milité pour la cause féminine à travers la création des "caravanes civiques" et du collectif "femmes, famille, enfants", animé des ateliers d'écriture au profit d'amateurs, de militants des droits de l'homme, d'anciens détenus politiques, de journalistes, etc. Surtout, elle a dénoncé le patriarcat dans le monde musulman, et ses livres en attestent.

Quarante jours après sa mort, nous nous sommes réunis au domicile de l'homme d'affaires Karim Tazi. Pas de psalmodies coraniques, pas d'ambiance de deuil, mais une halqa. Une halqa où nous nous sommes remémoré tous nos souvenirs avec Fatima Mernissi; une halqa où Fatna El Bouih, ex-détenue politique, a exposé sa rencontre avec la défunte qui s'était rendue à la prison dans laquelle Fatna était détenue pour l'assister dans sa thèse et lui fournir les références dont elle avait besoin alors qu’elle n'était pas son tuteur de thèse à l'origine; une halqa où le cinéaste Mohamed Abderrahmane Tazi a projeté un court-métrage retraçant une des caravanes civiques qu'avait organisée Fatima dans la ville de Bejaad au profit des tisseuses de tapis de cette petite ville. 

Ce que je regrette le plus, c'est d'avoir manqué une rencontre avec Fatima Mernissi, en l'occurrence la dernière. Elle devait présenter à Rabat le livre collectif "Tcharmil, réflexion sur la violence des jeunes" qui avait paru sous sa direction. Comme j'avais cours à Casablanca, il m'était impossible d'honorer ma présence. 

Le soir même de la rencontre, une dame que je connais et qui avait assisté à l'événement, avait publié une photo où Fatema Mernissi semblait très épuisée, mais elle gardait son beau sourire. Ce qu'on ignorait, c'est qu'elle était rongée progressivement par la maladie. Elle disparaissait de fil en aiguille comme une fleur se fane sous l'effet de la chaleur. Sa souffrance, elle l'a gardée pour elle, elle n'en a jamais parlé afin qu'elle n'affole pas celles et ceux qui l'entouraient. Une façon de quitter le monde discrètement.

Le jour de sa mort, en sortant d'un examen, je me suis connecté sur Facebook. Sur mon fil d'actualité, une publication de la journaliste Khadijah Alaoui annonçait son décès. Je commençais à trembler et espérais qu'il s'agit d'une autre Fatema Mernissi, mais les médias n'ont pas tardé à affirmer la nouvelle tragique. La sociologue influente du monde arabe s'en était allée. J'étais de fond en comble effondré.

Mais moi, je refuse de parler de Fatema Mernissi en utilisant un temps du passé. Ses livres voyagent avec moi. Elle est en moi, elle est en Fatna El Bouih, elle est en celles et ceux qui l'aiment. 

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Santé
Maltraitance en Ehpad : une indignation feinte et insuffisante
Les pouvoirs publics font mine de découvrir que le puissant groupe Orpea se joue des règles dans ses Ehpad. Mais la maltraitance, les conditions de travail dégradées et la répression syndicale sont sur la table depuis des années,  sans que jamais le système de financement ne soit remis en cause.
par Mathilde Goanec et Leïla Miñano
Journal
Le logement menacé par la financiarisation
Un rapport commandé par le groupe écologiste au Parlement européen et publié jeudi dresse un tableau inquiétant de la financiarisation du logement sur le Vieux Continent. Avec, souvent, l’appui des pouvoirs publics.
par Romaric Godin
Journal
La grande colère des salariés d’EDF face à l’État
Ulcérés par la décision du gouvernement de faire payer à EDF la flambée des prix de l’électricité, plus de 42 % des salariés du groupe public ont suivi la grève de ce 26 janvier lancée par l’intersyndicale. Beaucoup redoutent que cette nouvelle attaque ne soit que les prémices d’un démantèlement du groupe, après l’élection présidentielle.
par Martine Orange
Journal — France
Macron 2017 : la preuve que l’affaire a été enterrée
Le préfet Cyrille Maillet, nommé par Emmanuel Macron à la tête d’un service du ministère de l’intérieur, a personnellement classé l’enquête concernant des prestations de sécurité suspectes durant la campagne présidentielle, avec des motifs fallacieux et contre l’avis de trois sous-directeurs.
par Fabrice Arfi, Antton Rouget et Marine Turchi

La sélection du Club

Billet de blog
Traverser la ville à pieds, être une femme. 2022
Je rentrais vendredi soir après avoir passé la soirée dehors, j'étais loin de chez moi mais j'ai eu envie de marcher, profiter de Paris et de ces quartiers où je me trouvais et dans lesquels je n'ai pas souvent l'occasion de passer. Heureusement qu'on m'a rappelé, tout le trajet, que j'étais une femme. Ce serait dommage que je l'oublie.
par Corentine Tutin
Billet de blog
En Afghanistan, on décapite impunément les droits des femmes
Les Talibans viennent d’édicter l’interdiction de toute visibilité du visage féminin dans l’aire urbaine, même celle des mannequins exposés dans les commerces. Cette mesure augure mal pour l’avenir des droits de la population féminine, d’autant qu’elle accompagne l’évacuation forcée des femmes de l’espace public comme des institutions, établissements universitaires et scolaires de l’Afghanistan.
par Carol Mann
Billet de blog
« Je ne vois pas les sexes » ou la fausse naïveté bien-pensante
Grand défenseur de la division sexuée dans son livre, Emmanuel Todd affirme pourtant sur le plateau de France 5, « ne pas voir les sexes ». Après nous avoir assuré que nous devions rester à notre place de femelle Sapiens durant 400 (longues) pages, celui-ci affirme tout à coup être aveugle à la distinction des sexes lorsque des féministes le confrontent à sa misogynie…
par Léane Alestra
Billet de blog
Les crimes masculinistes (12-12)
Depuis une dizaine d'années, les crimes masculinistes augmentent de manière considérable. Cette évolution est principalement provoquée par une meilleure diffusion - et une meilleure réception - des théories MGTOW, mais surtout à l'émergence de la communauté des incels, ces deux courants radicalisant le discours misogyne de la manosphère.
par Marcuss