Les classes sociales au service des inégalités sociales

Chaque individu se trouve dans un point de l’espace des activités sociales et peut éventuellement être amené à amener à changer de disposition. Vivant dans un monde où la raison du plus fort est toujours la meilleure, un groupe doit d’abord avoir une représentation claire de lui-même pour saisir ce qui est nécessaire à sa survie, d’où l’invention du concept de classes sociales pour mettre en exergue des groupes ayant des caractères sociologiques similaires.

Si la classification de la société permet d’analyser la vie sociale, il n’en est pas moins intéressant d’investir le terrain de l’économie afin de considérer les luttes entre classes sociales. Ce qui sous-tend que les représentations de la vie sociale en termes de classes sociales n’ont pas disparu.

 

En sciences sociales, il n’y a pas de définition unanimement acceptée des classes sociales, mais il est admis que deux traditions sociologiques s’intéressent à ces dernières : la tradition marxienne et la tradition wébérienne. Pour la première, les classes sociales sont un ensemble d’individus ayant la position économique conditionnée par les moyens de production, la présence ou non de l’exploitation et la conscience collective d’appartenance. Quant à la deuxième, elle définit les classes sociales comme étant « des groupes d’individus semblables partageant une dynamique probable similaire »[1].

Pour dépasser l’opposition de ces deux traditions – la première est holiste et réaliste tandis que la deuxième est individualiste et nominaliste -, une troisième définition dite « constructiviste » a été proposée. Selon elle, une classe sociale se constitue dès lors qu’on parle de l’existence d’inégalités et d’identités de classe temporelles, culturelles et collectives.

Nous remarquons alors que classes et inégalités deviennent intimement liées : « L’intérêt de la notion de classe vient de ce qu’elle définit un régime d’inégalités, une structure ou un système d’inégalités »[2].  Karl Marx, qui a distingué deux ou trois classes dans Le Manifeste et dans Le Capital, dix ou douze classes dans Le 18 Brumaire, lui-même s’est basé sur les inégalités afin de distinguer ses fractions de classes. Cependant, gardons à l’esprit que les inégalités ne sont pas l’apanage des classes, elles peuvent êtres d’un autre ordre. C’est pourquoi le concept de classes renvoie plus à un mode économique : « Les classes sont définies par des rapports de classes, domination, exploitation, solidarité, concurrence… »[3]

Simiand pense que ce sont le genre de vie et la répartition des dépenses qui mesurent la conscience de classe. C’est donc « sur le plan économique que l’on doit apprécier le rôle et la place des classes dans la hiérarchie dans une société d’échange plus complexe ». D’ailleurs, c’est dans les interactions/rapports/échanges économiques que la compétition vitale est régulée. Cette compétition rentre dans le cadre d’un instinct de survie qui, selon Halwbachs, résulte « des conditions propres au groupe, de sa structure et de ses rapports avec les autres » (Halwbachs).

Pour durer dans le temps et dans l’espace, la société est tenue de s’adapter au travers de de mouvements économiques qui, selon l’intensité de rattachement de l’homme aux objets inertes, font que tous ne sont pas égaux dans la lutte pour la vie.

Les paysans mènent une existence très instinctive. Leur vie sociale est à son minimum puisqu’ils se cantonnent dans l’isolement de l’esprit collectif et dans l’égoïsme. « Il n’y a pas une tendance naturelle à s’associer, même entre les habitants d’un même village, d’une même religion, dans une pensée d’intérêt commun »[4]. C’est ce qui empêche la marche vers la société à la « solidarité organique » de Durkheim dans laquelle la conscience de groupe est puissante. Les ouvriers, quant à eux, sont soumis à leur exercice. La matière qu’ils travaillent les asservit. En cela, leur travail, qui ne les met pas en rapport avec d’autres personnes, les pousse à l’isolement et donc à moins de sociabilité. Et quand bien même ils se retrouvent en groupe dans le cadre de leur travail, ils n’entretiennent que des rapports « machinaux » consistant à joindre « leurs forces et leurs mouvements physiques »[5]. C’est pourquoi, « privés de ressources cognitives, psychologiques et sociales qui feraient d’eux une organisation sociale pleinement développée, les ouvriers ne peuvent atteindre un degré de conscience de soi et des autres comparable à celui des bourgeois »[6].

« Pour conclure à l’existence ou à la disparition des classes sociales, la mesure des inégalités économiques et sociales est stratégique : elle est la seule démarche permettant de diagnostiquer leur stabilité, leur diminution ou leur amplification, ainsi que leur destruction »[7].

 

Aujourd’hui, certains sociologues s’autorisent à penser la disparition des classes sociales en avançant des arguments tels que « la baisse des inégalités économiques et éducatives, (l’)affaiblissement des frontières sociales en termes d’accès à la consommation et aux références culturelles, mais aussi (la) croissance de la mobilité, (une) moindre structuration des classes en groupes hiérarchiques distincts repérables, identifiés et opposés, (une) moindre conflictualité des classes et conscience de classe affaiblie »[8] .

Pourtant, en ne nous intéressant qu’aux salaires des ouvriers et des employés, les employés sont d’un point de vue structurel des ouvriers des services occupant un travail à faible valeur ajouté, à l’image de celui des ouvriers. D’ailleurs, « à mesure que les trente Glorieuses s’éloignent, ce qui domine est bien le ralentissement et la stagnation des salaires qui, en termes d’inégalités économiques, conduisent à la reconstruction de frontières entre cadres et ouvriers qu’on avait oubliés »[9].

De plus, renoncer au concept de « classe sociale » est déstabilisant sur le plan sociologique : en supposant la disparition de l’appartenance collective, et partant l’extinction de la conscience de classes, cela mène d’une part à écarter l’existence d’inégalités objectives, et d’autre part à ne tenir pour responsable de ses insuccès que l’individu lui-même. Or, « que ces deux dimensions sont sinon indépendantes l’une de l’autre, en tout cas liées d’une façon non mécanique ».[10]

 

En somme, le concept de classes sociales, qui est historique, a permis et permet toujours de considérer les luttes de celles-ci, notamment du point de vue économique. Cependant, dans la continuité d’une telle analyse, il serait intéressant d’aborder les classes sociales, leurs luttes et leurs inégalités en partant du concept de l’hégémonie, au sens gramscien du terme en réponse au courant marxiste, puisque celle-ci se situe entre la base et la superstructure ?

 

 

 

[1]  Chauvel, Louis. « Le retour des classes sociales ? », Revue de l'OFCE, vol. no 79, no. 4, 2001, pp. 315-359.

[2] François Dubet, « Classes sociales et description de la société », Revue Française de SocioÉconomie 2012/2 (n° 10), p. 259-264.

[3] Ibid.

[4] Jean-Christophe Marcel, « Organicisme et théorie des classes sociales chez Simiand et Halbwachs : un héritage caché de Durkheim ? », Revue d'Histoire des Sciences Humaines 2008/2 (n° 19), p. 143-160.

[5] Ibid.

[6] Ibid.

[7] Chauvel, Louis. « Le retour des classes sociales ? », Revue de l'OFCE, vol. no 79, no. 4, 2001, pp. 315-359.

[8] Ibid.

[9] Ibid.

[10] Ibid.

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