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Billet de blog 20 avr. 2020

Les premiers de cordée parlent aux Français : « Faites-nous confiance ! »

Culpabilisation, infantilisation, responsabilité individuelle... quand les premiers de cordée gèrent une crise, ils la gèrent comme des premiers de cordée. Mais de mensonges en improvisations, l'impréparation a fini par se voir et personne n'est dupe même si depuis peu le discours, plus empathique, change. Nous finirons peut-être immunisés contre le Covid-19 mais pas contre le virus néo-libéral !

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Certes, beaucoup de gouvernements ont failli ou ont été pris de court... Chine, Italie, Espagne sans parler de la Grande-Bretagne ou des États-Unis dont les égarements économiques coûtent très cher aujourd’hui en terme de vies humaines. Mais l’Allemagne, le Portugal, l’Autriche et d’autres s’en sortent bien mieux et il faudra bien en tirer les enseignements lorsque tout cela sera vraiment terminé. Ce que nous disent notamment les politiques menées dans ces pays, c’est qu’il était possible de faire autrement et que de nombreuses vies auraient pu être sauvées. C’est naturellement le reproche le plus important que l’on peut faire à Emmanuel Macron et au gouvernement. Le second, qui lui est lié, est de ne pas s’appliquer à eux-mêmes la logique qu’ils appliquent aux citoyens français : celle de la responsabilité individuelle et collective.

Une politique favorable aux premiers de cordée

E.Macron, premier des premiers de cordée, c’est d’abord des phrases ou des expressions : « Si l'on commence à jeter des cailloux sur les premiers de cordée c'est toute la cordée qui dégringole. », « la meilleure façon de se payer un costard, c’est de travailler », « je traverse la rue, je vous en trouve (du travail) », « les gens qui réussissent et ceux qui ne sont rien » etc... Il a tout osé, faisant oublier les pires sorties, certes moins policées, de N.Sarkozy. Mais de crise en crise (gilets jaunes, opposition contre la réforme des retraites, crise sanitaire...), il s’est quelque peu assagi et sa dernière allocution a surpris par son ton plus humain, plus empathique, moins jupitérien. Mais les phrases et expressions citées sont éloquentes et vont toutes dans la même direction. La réussite vient du travail voire, dans une logique toute wébérienne, est un signe d’élection. Celles et ceux qui réussissent sont des guides qu’il convient de suivre, d’imiter. Leur réussite (thèse dite du ruissellement) profiterait à tou.te.s. Et à l’inverse, celles et ceux qui n’ont pas réussi ne doivent s’en prendre qu’à elles ou eux-mêmes : elles ou ils n’ont pas fourni assez d’efforts, n’ont pas assez travaillé, n’ont pas assez osé, n’ont pas traversé la rue et finalement ne sont rien. Bref, «quand on veut on peut» et les inégalités sont donc légitimes, croyance forte de la doxa libérale pour celles et ceux qui se trouvent du côté des gagnants.

Cette vision de la société qu’E.Macron a parfaitement assumée, se retrouve dans la politique économique et sociale menée par son gouvernement, très favorable aux premiers de cordée (quasi-suppression de l’ISF, instauration d’une flat-taxe sur les revenus du capital, défiscalisation des heures supplémentaires...) même si les concessions consécutives à la crise dite des «gilets jaunes» ont quelque peu atténué les effets de cette politique (Le Monde du  février 2020 ou Alternatives Économiques de novembre 2019). Favorable également, à la suite de la plupart des gouvernements depuis 20 ans, aux entreprises les plus importantes, dans une logique de reconquête de la compétitivité perdue (transformation du CICE, instauré sous F.Hollande par un certain E.Macron, en baisse pérenne de charges sans contrepartie par ex) et donc défavorable aux services publics : logique comptable appliquée à l’hôpital public et réduction du nombre de lits, suppressions de postes dans la fonction publique, volonté de conditionner les rémunérations au mérite dans un contexte de blocage du point d’indice des fonctionnaires etc. Logique que n’a pas initiée ou inventée ce gouvernement mais qu’il assume parfaitement tout comme celle de réformes dites structurelles qui, au nom de la flexibilité et d’économies à réaliser, provoquent une plus grande précarité et un recul des acquis sociaux : réforme du Code du travail (parachevant l’instauration d’une flexisécurité à la française initiée sous N.Sarkozy et F.Hollande, conseillé par un certain E.Macron), de l’assurance chômage devenue bien moins généreuse et plus difficile à obtenir ou des retraites (en cours) laquelle ne doit son ajournement qu’à la pandémie mondiale que nous connaissons...

Une absence d’anticipation et une gestion mensongère

On peut certes considérer que le duo Macron/Philippe mène la politique pour laquelle il a été élu mais lorsque l’on donne en permanence des leçons de clairvoyance et de de prévoyance aux citoyens (cf les citations d’E.Macron), il est quelque peu normal d’être attendu au tournant ! Or quelle a été la gestion/anticipation de cette crise sanitaire par le gouvernement ? A priori, elle n’a pas été à la hauteur, ce qui est un euphémisme...

Début janvier,comme en atteste l’excellent article de Pascal Marichalar (Première chronologie de l’émergence du Covid-19, La vie des idées, 25 mars 2020) des informations circulent concernant des cas de pneumonies atypiques dans la ville de Wuhan, ce que confirment peu après (9 janvier), les autorités chinoises qui évoquent un coronavirus inconnu (ni le SRAS, ni le MERS) mais rapidement séquencé et partagé (11 janvier) avec le reste du monde. Agnès Buzyn aurait, à la même période, d’après ses propres déclarations au Monde le 17 mars, alerté E.Macron et E.Philippe et évoqué l’impossibilité de maintenir les élections municipales. Début février, l’OMS dont le rôle est désormais décrié pour son manque de réactivité et sa mansuétude à l’égard de la Chine, considère le SARS-CoV-2 comme une urgence de santé publique et la possibilité d’une pandémie est évoquée. Cette possibilité devient une certitude dès le 25 février quand bien même l’OMS tarde à la déclarer (officiellement par peur que les États ne baissent les bras) mais la communauté scientifique n’a plus aucun doute et l’Italie du Nord se confine ... on ne parle pas de la ville de Wuhan à des milliers de kilomètres ici mais de la Lombardie de l’autre côté de la frontière française ! Le 2 mars (date de la rentrée des classes pour la zone B en France, la zone A étant rentrée depuis une semaine), un rapport de l’OMS établi après 2 semaines de visite en Chine dans les zones infectées montre qu’il est possible d’empêcher la propagation du virus en pratiquant des dépistages rapides et massifs et en isolant les personnes contaminées et leurs contacts (l’exemple chinois étant bien sûr à adapter dans une démocratie digne de ce nom...). Le 12 mars seulement, E.Macron annonce la fermeture des écoles, collèges, lycées et universités à partir du 16 mars puis peu après, le début d’une période de 15 jours de confinement pour le lendemain à midi. Entre temps, le 15 mars, le 1er tour des élections municipales se sera tenu !

C’est le début des errements et des mensonges ! Comment expliquer sérieusement qu’il faille fermer les écoles et confiner le pays à partir des 16 et 17 mars et « en même temps », autoriser le maintien d’élections de façon sécurisée et sans risque de propagation du virus le 15 mars ? Comment expliquer les errements sur les masques, sur les tests, sur les respirateurs et, dans un autre registre, sur la continuité pédagogique, autrement que par une impréparation totale, soit en pensant naïvement que le virus allait rester bien sagement en Asie puis fin février, en Italie du Nord à quelques dizaines de kilomètres, soit par une volonté de ne pas nuire coûte que coûte à l’économie ? Les masques ? Leur efficacité n’est pas prouvée, ils ne sont pas utiles ! En réalité, il n’y en a pas assez, même pas pour protéger les soignant.e.s et la faute est rejetée sur les gouvernements précédents. Les tests massifs pratiqués dans d’autres pays ? Nous avons une autre stratégie, ce n’est pas nécessaire ! En réalité, nous n’avons pas le choix car n’ayant pas là non plus anticipé, il n’y en pas assez. L’Allemagne, de son côté, a commencé à tester mi-janvier, d’abord les cas suspects puis, de plus en plus largement. Même chose pour les respirateurs ou le nombre de lits disponibles en réanimation. Quant à la continuité pédagogique pour laquelle le ministre de l’Éducation nationale a déclaré tout de go : « Nous sommes prêts ! », ça a été un grand bricolage reposant uniquement sur la bonne volonté d’enseignant.e.s non formé.e.s utilisant leur propre matériel et faisant ce qu’elles ou ils pouvaient, non pas pour assurer une «continuité pédagogique» impossible à mettre en œuvre mais pour essayer de garder le contact avec le plus grand nombre. Mensonges d’État à tous les étages... sur les masques comme en atteste la très sérieuse enquête de Mediapart, sur les tests, sur la continuité pédagogique pour laquelle, rien, absolument rien, n’avait été anticipé. Des mensonges qui ont même tourné au fiasco lorsque le gouvernement a voulu corriger le tir en se faisant doubler par d’autres pays, en ne choisissant pas les bons interlocuteurs ou les bonnes entreprises... le week-end dernier, la presse se faisait l’écho qu’au rythme actuel, il faudrait 2 ans pour disposer des 2 milliards de masques promis par Olivier Véran !

Une parole publique en pleine déconfi...ture

Une gestion de la crise infantilisante, faite de mensonges, d’interdictions et de coercition. Une gestion en phase avec la doctrine néolibérale finalement. Le chômage et son indemnisation ? Ben rappelez-vous : « quand on veut, on peut ! », pis « il suffit de traverser la rue » ! Et puis, tout de même, ces emplois vacants ? Vous trouvez ça normal quand il y a autant de chômeurs ? La protection sociale . D’accord mais pas trop ! Ça coûte « un pognon de dingues » pour des résultats limités et ça crée des assistés. Alors on rogne les APL, les allocations chômage, les retraites... il faut récompenser le travail ou pénaliser le non-travail soit pour faire des économies, soit pour responsabiliser. Les inégalités ? Ben dans une société « méritocratique », elles sont normales. Certain.e.s ont mieux/plus travaillé que d’autres, ont décroché de meilleurs diplômes, elles et ils ont «réussi», ils peuvent «se payer un costard»... d’autres auraient dit une Rollex ! L’épidémie liée à la diffusion du coronavirus ? Ben c’est parce que les gens ne respectent pas le confinement ! Ah ces Français ! Culpabilisation et infantilisation au cœur du programme...

Culpabilisation, infantilisation, responsabilité individuelle et collective mais pour les autres, pas pour soi, pas pour le gouvernement. Pas de mea-culpa d’Emmanuel Macron ou Édouard Philippe sur les avertissements d’Agnès Buzyn non pris au sérieux courant janvier et pas de démission non plus de la ministre de la santé pourtant convaincue que nous courions à la catastrophe. Pas de regrets d’avoir été obsédés pendant tout le premier trimestre 2020 par la réforme des retraites au détriment de l’anticipation de la crise épidémique et, comble du cynisme, de s’être servi du passage du stade 1 au stade 2 de l’épidémie le 29 février pour tenter de donner un coup d’accélérateur à ladite réforme en passant par l’article 49.3 ! Rien non plus, sur le maintien du premier tour des élections municipales à l’avant-veille du confinement contre toute logique de bon sens. Pas d’excuses d’Olivier Véran sur l’imprévoyance concernant les masques, les tests, les respirateurs... au contraire, la faute est rejetée sur les gouvernements précédents, y compris sur celui avec lequel il a travaillé en tant que proche de Marisol Touraine et membre de la Commission des Affaires sociales de l’Assemblée nationale dans laquelle il a siégé en continu de 2012 à 2020. Bien sûr, pas de reconnaissance de Jean-Michel Blanquer de l’impréparation totale dans laquelle a tenté de se mettre en place la fameuse (dys)continuité pédagogique. Ni responsabilité, ni culpabilité !

Alors certes, le dernier discours du chef de l’État du lundi 13 avril reconnaissait entre les lignes quelques tâtonnements, quelques errances, félicitait les Français de leur comportement permettant d’enrayer la diffusion du virus, se projetait, après un nouveau mois de confinement, vers un avenir progressivement moins sombre voire, citant Gilles Perret, « des jours heureux ». Le ton était plus empathique, les inégalités sociales et scolaires reconnues. Un discours ne pointant plus la responsabilité individuelle mais s’adressant enfin aux Français comme à des adultes. Beaucoup disent qu’il y aura un « avant » et un « après » le Grand Confinement. Le président aurait-il à ce point changé ? Aurions-nous grandi ? Ce serait un virage à 180° ! Au lieu d’infantiliser et de culpabiliser ces mauvais Français et in fine de les punir lorsqu’ils prennent trop de liberté, on leur parlerait comme à des adultes capables de comprendre la gravité du moment, on les associerait à la gestion de la crise entraînant par la même leur adhésion ou une plus grande capacité à supporter les sacrifices demandés. Mais la parole publique est désormais tellement discréditée que beaucoup n’y voient qu’une manœuvre de remise en route de l’économie et ne croient ni à la sincérité présidentielle, ni à la cohérence d’une stratégie de déconfinement qui commence par la réouverture des écoles créant autant de clusters et de risques de seconde vague et jouant avec la santé des Français afin de générer une immunité collective. Si celle-ci fonctionne, nous serons immunisés contre le Covid-19 mais pas contre le virus néo-libéral...

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