Ensauvageons-nous

Les leaders fascisant.e.s du RN n’ont jamais été aussi présent.e.s dans les médias pour dire à quel point la politique macronienne va dans leur sens. Cela permet d’entretenir la surenchère entre eux et le gouvernement. « Séparatisme », « islamo-gauchisme » discours « théologico-politique » et « ensauvagement » de la société, que faire ?

Ensauvageons-nous

 

Cette colonie aurait besoin d’un plus grand nombre de troupes pour imprimer plus de respect et plus de crainte aux Sauvages et les mettre par là dans la nécessité de subir les loix que le Roi impose aux françois, et jusqu’à ce qu’il plaise a Sa majesté d’aprouver ces veuës, nous profiterons de toutes les occasions pour amener peu a peu les sauvages au point ou ils doivent estre. Les menagements passez que L’on a eus avec eux, ont pu estre nécessaires : mais il seroit bien à désirer aujourdhui qu’on pust les forcer a devenir Cytoyens1

 

Gilles Hocquart, intendant de la Nouvelle-France, 1730

 

Les leaders fascisant.e.s du RN n’ont jamais été aussi présent.e.s dans les médias pour dire à quel point la politique macronienne va dans leur sens. Cela permet d’entretenir la surenchère entre eux et le gouvernement. « Séparatisme », « islamo-gauchisme » discours « théologico-politique » et « ensauvagement » de la société, Emmanuel Macron et son gouvernement, Gérald Darmanin et Jean-Michel Blanquer en tête, ne cessent de faire référence à des vocables empruntés à des théoriciens fascistes ou issus directement de l’Ancien Régime dans la droite lignée des « racailles » de Nicolas Sarkozy2. Jean-Luc Mélenchon tombe dans le piège de l’amalgame et des solutions de facilité à la suite de l’assassinat de Samuel Paty. La bourgeoisie droitière s’offusque et craint ce qu’elle appelle l’« ultragauche »3. Dans un contexte économique, social et sanitaire fortement anxiogène, une majorité de la population semble d’accord avec ces discours et encline à suivre nos politiques dans leurs mesures liberticides. Nous pouvons actuellement craindre de servir de laboratoire à une société fasciste. De plus, la population paraît prête à accepter le double-discours tenu par le gouvernement sur la laïcité, la république et la liberté d’expression et leurs effets au moment de l’assassinat de Samuel Paty. Alors « Que faire ? ». Comment penser la république tout en parlant de « séparatisme » ? Comment penser la laïcité quand on prétend tenir un discours « théologico-politique » ? Comment penser la liberté d’expression quand chaque parole contestataire est suspectée d’« ensauvagement » ? Il devient essentiel de se demander ce que signifie notre manière d’envisager la liberté d’expression dans le contexte d’un État qui apparaît comme un invariant macabre, un Etat barbare. Nous finirons par nous interroger sur les origines de cette idée d’« ensauvagement de la société ». Et si, justement, nous nous ensauvagions ?

 

Un Etat barbare laboratoire du fascisme

 

Les barbares étaient les étrangers qui ne faisaient pas partie de la civilisation gréco-romaine durant l’Antiquité. Cette exclusion était fondée sur la langue, la religion et les mœurs grecques et romaines. Les barbares s’opposent à la civilisation. De nos jours, le sens du mot « barbarie » a évolué : c’est « ce qui n’est pas civilisé », « qui va à l’encontre des valeurs morales », « inhumanité, cruauté, férocité », « état de violence, d'oppression, de tyrannie », « force primitive, instinctive, sauvage »4. Ces termes ne sauraient être substitués à celui de violence qui est un jugement de valeur souvent utilisés contre les opprimé.e.s. Or, depuis 2015, le renforcement de l’État policier, féroce et inhumain est manifeste. L’« état de violence » est total, physique, psychique, social, culturel, etc. La répression des mouvements sociaux et des personnes s’intensifie. Par exemple, nous observons depuis une décennie la généralisation de l’utilisation des brigades de police de type BAC (brigade anti-criminalité) pour les missions de maintien de l’ordre5. Ces brigades viennent directement des polices coloniales ont perpétué leurs pratiques dans les espaces endocoloniaux6 qui ont servi de laboratoires. C’est l’espace où les noir.e.s et les arabes se font buter. Aimé Césaire parlait déjà de l’« ensauvagement du continent » européen en 1950 s’agissant des colonisateurs.7 Les brigades répressives deviennent la norme : retour des voltigeurs avec création de la BRAV-M (Brigade de répression des actions violente – motorisée). Les agents de police peuvent intégrer cette brigade sur la base du volontariat pour venir taper du gauchiste en manif. Par ailleurs, la Justice de classe renforce sa politique de prévention, bafouant toute présomption d’innocence, avec des arrestations préventives de militant.e.s politiques (pendant la cop 21 par exemple). Les journalistes sont de plus en plus muselé.e.s et arrêté.e.s en manifestation (Gaspard Glanz par exemple). Des promesses d’aides sociales sont clairement émises pendant le confinement (hausse des APL, primes pour les soignant.e.s) puis annulées. Les cueilleurs de fraises du confinement sont aujourd’hui les héros de la liberté d’expression. Les travailleurs et travailleuses les plus pauvres sont envoyé.e.s en première ligne pour produire même en situation de confinement. Une fois terminé on leur a demandé de rattraper les bénéfices et dividendes non perçus par les patron.ne.s. Zemmour et Praud ont pignon sur rue. La vidéosurveillance se généralise, la reconnaissance faciale et les drones sont testés à Nice, les restaurants recensent nos noms et numéros de téléphone, système de délation institutionnalisé par des applications comme « STOPCOVID ». Le mot « démocratie » est complètement sorti des éléments de langage des communicant.e.s, leur préférant la magie du mot « république ». Macron met en place le couvre-feu hautement liberticide et injustifié, produit d’un dispositif militaire, le 17 octobre, tout un symbole8. L’État a pu croire qu’on obéirait parce qu’il assure notre sécurité et garantie nos libertés, légitimement, dans une logique hobbesienne9. En réalité, il impose une doctrine sécuritaire, hors de tout consentement et de tout désir des personnes. Du moins, si une frange de la population y adhère, ça n’est qu’en acceptant de perdre une partie de ses libertés. Ainsi, le contrat social n’est qu’une vue de l’esprit, s’il existait, il est rompu. En effet, même dans ce cadre là, l’État est incapable d’assurer notre sécurité. L’assassinat de Samuel Paty est le plus clair exemple de cette incapacité puisque la police comme l’administration de son collège était au courant des menaces qui pesaient sur lui.

Nous sommes en train de servir de laboratoire à la société fasciste. Macron teste les idées de Le Pen. A moins qu’en autonomie, le néolibéralisme à la française innove de lui-même. Les expériences passées du Chili ou du Royaume-Uni nous montre aussi cette capacité du néolibéralisme à porter en lui les germes du fascisme10. Ainsi, cette société pourrait aussi bien être incarnée par Macron que par Le Pen. L’utilisation du terme « islamo-gauchisme », prétendant décrire une alliance de l’Islam dit radical avec l’« extrême-gauche », est issu des vocables d’extrême-droite et entretenu sous forme de blague à gauche par les militant.e.s. Blanquer en l’utilisant se place du même côté que le RN ou de celui du ridicule, au choix. En reprenant des thèses culturalistes, comme celle du choc des civilisations, l’État barbarise son propos. Il exclut des populations entières sur la base prétendue d’une incompatibilité des valeurs communes, d’une langue, de mœurs qui diffèrent. Or, ce qui s’est passé avec l’assassinat (mot issu de l’arabe soit dit en passant) de Samuel Paty qui pourrait s’analyser comme un « effet de retour »11. L’État français se barbarise et crée par ses discours et sa pratique des tensions en excluant. A celles et ceux qui se demandent encore comment dans les années 1930 les sociétés européennes ont pu basculer vers le fascisme et la haine des juifs, nous en avons actuellement un bon exemple avec l’islamophobie. Qui prétend toujours vouloir résister face aux collabos ? Nous pourrions nuancer ce lien entre juifs avant et musulmans aujourd’hui, il existe des différences. Toutefois, c’est aussi ce discours visant à totalement différencier les expériences de ces deux populations qui permet d’entretenir la domination. La bourgeoisie en dernier ressort préférera toujours un régime fasciste qui défend ses intérêts qu’un régime révolutionnaire et c’est peut-être ce qui est en train de se jouer en ce moment12.

 

Lutter contre les idoles de la liberté d’expression

 

Ensauvageons-nous face aux idoles de la liberté d’expression qui finissent par nous aveugler. Evidemment que la liberté d’expression est un but à poursuivre. Mais son adoration ne doit pas nous rendre aveugle. L’aveuglement par des idoles c’est par exemple de se centrer sur l’Islam et l’extrême-gauche en oubliant les groupes identitaires multiples qui propagent leur poison partout dans nos rues. C’est aussi oublier que ces groupes néo-fascistes ont les moyens matériels de diffuser massivement leurs discours. Ils ont accès à des financements, ils possèdent des boutiques (à Lyon par exemple) et des médias13. C’est aussi protester quand des journalistes sont empêché.e.s de faire leur travail. C’est oublier que la France se classe 34ème du classement RSF de la liberté de la presse dans le monde. Cette forme de la liberté d’expression à la sauce Charlie Hebdo, défendue aujourd’hui, est devenue le « c’est pour rire » des salauds et des lâches. Le président de la République est capable de tenir un discours sur la laïcité à la Sorbonne tandis que début octobre il prétendait tenir un discours « théologico-politique »14 face aux « séparatismes ». Se faisant, il incarne sa fonction politique et tente à nouveau de la lier à une fonction religieuse, comme sous l’Ancien Régime ou pendant la période coloniale. C’est ce discours qui lui permet d’envisager une révision de la loi de 1905 sur la laïcité et notamment de prévoir la recréation d’« imams de France ». Ainsi, ce qui se discute dans la liberté d’expression ça n’est pas la liberté. Le président peut dire ce qu’il dit. Ce qui se joue ici c’est notre capacité à analyser cela comme étant un problème grave que de tenir ce double-discours. C’est notre capacité à y relever une dissonance et à s’y opposer. Or, cela suppose une liberté de penser largement remise en cause par l’accumulation des informations et des éléments de langage qui nous poussent à l’impensé.

Ensauvageons-nous car où se situe la transgression, la liberté, le courage politique, lorsqu’on publie des caricatures de Mahomet dans un contexte particulièrement islamophobe et xénophobe ? En quoi sommes-nous des héros de montrer ces images en tant qu’enseignant.e.s ? Parce qu’on peut mourir de les avoir montrées ? Il n’y a donc que la mort potentielle pour juger de la pertinence et du courage d’une personne ? Fût un temps où la liberté d’expression c’était de publier des cahiers de prison sous une dictature fasciste, c’était de publier « J’accuse » dans un contexte antisémite et germanophobe...Dans un contexte de renforcement de l’État policier, de développement de l’État liberticide, où se situe la liberté ? N’est-elle pas davantage dans la diffusion de ces vidéos du quotidien révélant la violence structurelle de l’Etat et de sa police contre les pauvres, les noir.e.s, les arabes, les femmes, les homosexuel.le.s, les transexuel.le.s, les soignant.e.s, les militant.e.s politiques, les migrant.e.s, et autres personnes...sans être exhaustif. La liberté d’expression c’est une vidéo comme celle de Taha Bouhafs déclencheur de l’affaire Benalla dans un contexte de basculement de l’État policier. La liberté d’expression c’est la protection des lanceuses et lanceurs d’alerte. La liberté c’est transgresser dans un contexte où rien ne pousse à penser comme cela. La liberté d’expression c’est la liberté de pensée. La liberté de penser c’est aussi le domaine de la fiction, les personnes qui imaginent les luttes de demain dans des récits qui nous font du bien. A l’heure où des collègues enseignant.e.s sont convoqué.e.s par leur chef.fe pour être sorti de leur « devoir de réserve » en critiquant l’action du gouvernement, où se situe réellement la liberté d’expression ? Qui est-ce qui crée la barbarie ? Les « Sauvages », ou l’État ? Les terroristes n’attendent que ça, une société clivée et liberticide. Le capitalisme libéral leur sert la soupe. Çe n’est plus un couvre-feu, c’est un couvre-fête. Rien d’étonnant face à cela que des jeunes décident de faire péter quelques « mortiers »15 sur des commissariats.

 

Le mythe de l’« ensauvagement » de la société

 

Si l’État devient lui-même barbare c’est qu’il ne parle plus le même langage que nous. Ces acteurs ne connaissent plus nos mœurs ni notre monde. A ses yeux, nous devenons des « Sauvages » et « Sauvagesses » comme étaient traité.e.s les amérindiens et amérindiennes lors de la conquête de la Nouvelle-France (Canada). En effet, ce terme ancien de « Sauvages » puis d’« ensauvagement » est une production qui n’est pas nouvelle dans l’histoire politique de la France et dans le rapport entre la population et le souverain. Et s’il devenait bien opportun de s’ensauvager afin de bâtir un « Nouveau Monde ». Il ne s’agirait plus de trouver une nouvelle route vers l’Inde mais de fonder de nouvelles résistances et de nouveaux horizons sur un territoire que l’on connaît et sur lequel on peut agir avec nos propres mots, nos propres rituels que l’État ne connaît ni ne comprend plus. Ce que Darmanin comprend dans l’ensauvagement, c’est la hausse des violences du quotidien. Or, on assiste depuis vingt-ans à une diminution des violences globales dans la société française. Les études sur le sujet parlent surtout d’une hausse de la part allouée aux faits-divers dans les médias. Quoiqu’il en soit une violence qui n’est rien comparée à celle subit par la population au quotidien. Une violence à mettre également en parallèle avec celle du XIXème siècle. Nous sommes bien loin de la violence révolutionnaire supposée, bien loin de celle mise en place par l’Église fin XIXème contre les lois sur la laïcité ou l’instruction publique.

D’un point de vue historique, à quoi l’ensauvagement fait-il référence ? A partir de 1660-1670, en Nouvelle-France (Canada) les mariages entre colons et femmes amérindiennes sont encouragés par Louis XIV et Colbert. Le but n’est pas d’obtenir une population mixte, c’est de civiliser les « Sauvages ». C’est une reprise de la théorie de la génération d’Aristote. Le père porte la semence, c’est elle qui domine, c’est lui qui apporterait le « principe actif ». D’où le fait que seuls les hommes français avaient ce droit et non les femmes françaises (qui par ailleurs étaient peu nombreuses en Nouvelle-France). Fin XVIIe siècle, cette conception des élites coloniales change. Les « sauvages » restent des sauvages ». On craint la « corruption du sang ». Ainsi, on passe à une conception racialiste, on trouve par exemple le terme « peau rouge » en 1699 dans un récit d’expédition de Pierre Le Moyne d’Iberville après le refus d’hospitalité sexuelle des femmes Bayalougas qui vivent dans le delta du Mississippi. Désormais la différence est culturelle et raciale16. Le concept d’ensauvagement provient de cette période historique. On reprochait aux « coureurs de bois » (colon blanc chasseur de castor pour les fourrures) de s’ensauvager au contact des populations amérindiennes. Mais qu’est-ce que c’était concrètement ? En réalité, on leur reprochait leur poly-identité, leur libertinage, et le marquage de leurs corps par les tatouages. Or, cette théorie de l’ensauvagement a servi à une chose : définir ce qu’était la francité et la citoyenneté. C’est par l’exclusion d’une population autochtone que les prémisses d’une citoyenneté française ont pu être définis. Nous ne sommes pas étonnés dans ce cadre de voir ressurgir le débat sur la déchéance de nationalité en France, aujourd’hui, à l’heure de ces discours sur l’ensauvagement. C’est d’ailleurs ce lien qui importe dans notre propos. Qu’est-ce qu’un Etat civilisé si lui-même devient barbare ? De ce fait, sommes-nous ensauvagés ou est-ce que c’est l’État lui même qui perd en civilité ? Macron parle ensuite de « séparatisme », terme largement usité par de Gaulle pendant la guerre d’Algérie, ce qui nous permet d’observer la continuité de ce discours à la fois raciste et politique. Les mesures mises en place actuellement par le gouvernement rappelle ce texte de l’intendant de la Nouvelle-France datant pourtant de 1730 : « Cette colonie aurait besoin d’un plus grand nombre de troupes pour imprimer plus de respect et plus de crainte aux Sauvages et les mettre par là dans la nécessité de subir les loix que le Roi impose aux françois ». Les personnes en cours d’ensauvagement sont désignées par Darmanin, Blanquer et Macron : ce sont les « islamos-gauchistes ». Il faut comprendre par « islamo » toute personne racisée (car en fait c’est bien de logique raciale totale dont il s’agit) qui éventuellement pratique la religion musulmane (car ça devient bien secondaire). Il faut entendre par « gauchistes » toute personne tenant un propos à peu près émancipateur. Et donc, l’alliance des deux, « islamo-gauchistes », échapperait à toute civilité c’est-à-dire ce qui constitue la cité, les « valeurs de la république » : par exemple, la liberté, l’égalité, la fraternité, la laïcité, la démocratie. Valeurs largement mises en application dans la politique du gouvernement, nous l’aurons compris. Alors si l’ensauvagement c’est la poly-identité, le libertinage ou le tatouage, vive l’ensauvagement des personnes ?17.

 

Bâtir un « Nouveau Monde » d’Ensauvagé.e.s ?

 

Se défaire de cette tendance à la division devient essentiel afin de créer un « Nouveau Monde » peuplé d’Ensauvagé.e.s. Il s’agit de revendiquer l’ensauvagement comme élément de résistance au pouvoir en faveur de la libération des corps, des mœurs, de la société. Il s’agit de la revendiquer comme comportement politique, comme forme de résistance politique qu’il ne faut pas s’interdire de penser face aux institutions qui nous contrôlent et nous conforment. C’est aussi s’opposer à cette idée de « civilisation » et de « civilité » qui a parfois des traits barbares. Aimé Césaire dans Discours sur le colonialisme accuse le système colonial de « déciviliser le civilisateur ». Ça ne serait pas ici la simple liberté individuelle comme évoquée juste au dessus. Mais quelque chose qui inquiète réellement la bourgeoisie et celles et ceux qui nous dirigent. Ainsi, dans le discours sur le séparatisme c’est l’État d’une part et la police d’autre part qui jouent la carte de l’autonomisation. Ce sont ces institutions qui se barbarisent, qui s’isolent de nous, de notre langage, de nos mœurs et nous empêchent de vivre. Pourtant, la société est certainement beaucoup plus liée que ce qu’on essaie de nous faire croire. La bourgeoisie s’affole et parle d’« ultra-gauchisme », la droite parle et l’extrême-droite parle d’« islamo-gauchisme » ou encore de « droit-de-l’hommisme ». Ce qu’il faut entendre dans ces termes c’est la crainte de la formidable force contestatrice de ce pays. Bien sûr, il s’agit là d’une simplification mais disons que cette porosité entre milieux sociaux existe et est porteuse de sens. Cependant, ce n’est pas une force religieuse, ni même réellement politique car elle agit sans véritable prétention à vouloir changer le monde. C’est une force qui s’ignore peut-être, en tous cas elle est humble, à taille humaine. Par exemple, elle est faite d’un vocabulaire commun qui passe des banlieues aux bordures des centres-villes par la diffusion massive de textes de rap. On observe la même porosité concernant les styles vestimentaires, les séries visionnées. Du point de vue d’un enseignant d’histoire-géographie que je suis, je me rends compte d’une jeunesse de plus en plus au fait des soucis d’écologie, d’inactions des gouvernements, du racisme, du comportement de la police. Les cours d’EMC (enseignement moral et civique, drôle de nom pour un pays laïc) sont un lieu de discussion de ces choses là. Est-ce cela l’ensauvagement de la société ? Est-ce cela qui leur fait peur ?

Ce sont tous ces espaces composés de beaucoup de femmes, de jeunes, d’étudiant.e.s, de personnes pauvres, de racisé.e.s des profils potentiellement révolutionnaires parce qu’opprimé.e.s. Ce sont ces partages dans les luttes communes, récemment pendant les manifestations contre les violences policières par exemple. Les réseaux sociaux participent aussi de ce relatif effacement des frontières sociales. Ainsi, il convient de critiquer fermement la position des « deux mondes ». Cette position c’est l’hypothèse de plusieurs organisations de gauche qui créent une barrière entre le monde des banlieues, des cités et celui des classes dites moyennes jusqu’au « bobos ». De cette hypothèse naissent deux positionnements. Le premier est un positionnement interventionniste où l’on considère qu’il faut aller militer dans ces espaces pour apporter le savoir et la connaissance à une population non consciente de sa propre oppression (optimisme civilisateur). Le second est un positionnement non-interventionniste car on ne pourrait pas parler ni faire à la place des gens qui y vivent, qui sommes-nous pour leur dire quoi faire et comment vivre ? Dans les deux cas, ce monde est un autre monde. Les deux mondes sont rigides, hermétiques. Or, comme vu précédemment, il ne nous semble pas que ça soit la réalité.

 

Y’a personne qui croyait en moi, quand j’guettais seul dans le froid
J’ai servi tellement de clin’s, que j’en ai encore mal aux doigts
J’me souviens d’leur mépris, et de leurs sourires narquois
Mais tu sais c’que j’ai appris, la patience est preuve de bonne foi
Et quand la route est longue frère, que le chemin est dur
Que les saveurs deviennent amères, noyé dans le futur
Relève la tête, sois fier, tu peux l’faire j’en suis sûr
Le travail, l’envie, les cojones, te feront briser ses murs18

 

Bâtir un « Nouveau Monde », sur le plan individuel c’est se marquer le corps avant d’avoir le corps marqué, c’est explorer notre poly-identité afin de se rendre insaisissable. Collectivement, bâtir un « Nouveau Monde » c’est encourager la multitude inorganisée face au capitalisme destructeur de vies et d’environnement. C’est partout combattre les formes d’oppressions face aux tendances fascisantes. Jamais ces dernières années l’État n’a eu plus peur qu’un 8 décembre à l’Arc de triomphe où tout déborde. Jamais il n’a eu plus peur que lorsque ces ensauvagé.e.s (de « sauvage », en latin silvaticus, « fait pour la forêt ») défendaient la forêt, la production autonome et peuplaient le pays de ZADs. Jamais il n’a eu plus peur que lorsque les mouvements n’avaient ni drapeau ni chef, ni revendications précises. Autrement dit, lorsqu’il n’y avait rien à récupérer afin de retourner le mouvement.

 

La vie qu'on mène est rude mais on va pas baisser les bras
On va l'faire pour la cité nos p'tits reufs et nos scélérats
Comme Luther King, moi aussi j'ai fait un rêve.19

 

Fondons un vaste mouvement d’Ensauvagé.e.s, bravons les interdits, dehors ou chez soi, en fonction des moyens et des capacités de chacun.e, pour celles et ceux qui le souhaitent, faisons de leur couvre-feu un ouvre-fête, tous les soirs, organisons ensemble la société de demain.

 

 Walter Azril

 

 

1G. HAVARD, « Les forcer à devenir cytoyens », Etat, Sauvages et citoyenneté en Nouvelle-France (XVIIe-XVIIIe siècle), 2009

2Discours « La République en actes » d’Emmanuel Macron, 2 octobre 2020

3« Ultragauche,la nouvelle menace », Le Point, 27 février 2020

4CNRTL

5 M. RIGOUSTE, La domination policière, 2012

6 Ibid. Espaces populaires où vivent massivement les personnes racisé.e.s (cité, banlieue).

7 Aimé CESAIRE, Discours sur le colonialisme, 1950

8Massacre du 17 octobre 1961 à Paris d’Algériens à la suite d’une manifestation organisée par la fédération de France du FLN.

9 De Thomas HOBBES, thèse développée dans Léviathan, 1651. L’État a pour mission d’assurer la sécurité du peuple, en échange de quoi le peuple obéit et donne sa légitimité à l’État.

10 Naomi KLEIN, La stratégie du choc, 2007

11 Michel FOUCAULT, Il faut défendre la société. Cours au Collège de France, 1975-1976

12 Joahnn CHAPOUTOT, Libres d’obéir: Le management, du nazisme à aujourd'hui, 2020

13 https://www.lyoncapitale.fr/actualite/lyon-berceau-des-groupes-d-ultra-droite-selon-la-commission-d-enquete/

14 Discours « La République en actes » d’Emmanuel Macron, 2 octobre 2020

15 En réalité, c’est le mot utilisé par les médias pour effrayer le bourgeois, il s’agit en fait de feux d’artifice.

16G. HAVARD, « Les forcer à devenir cytoyens », Etat, Sauvages et citoyenneté en Nouvelle-France (XVIIe-XVIIIe siècle), 2009

17 Nous nuancerons en rappelons tout de même que le coureur des bois ensauvagé était porteur d’attribut fortement emprunt de virilité dans les représentations : la barbe notamment. C’était une sorte de hipster.

18SOSO MANESS, Combien, 13 organisé, 2020

19JHONSON, Combien, 13 organisé, 2020

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