Je n’ai rien à me reprocher.

«Believe me […] You’ve got to see this thing in person. It is one of the most beautiful designs you’ve ever seen. This is beyond the doubt the most precise thing, one of the most beautiful things we’ve ever made.» Steve Jobs, lancement de l’iPhone 4, 2010.

Aujourd’hui, en 2020, nous sommes entourés.

Une télévision écran plat, autant d’ordinateurs portables que de personnes dans un foyer, idem pour les téléphones portables. Une tablette pour les déplacements ? Une simple et puis une kindle pour lire des livres sans tourner des pages mais en faisant glisser mon doigt. Tout cela pour notre confort. Je vois des écrans de pubs et d’annonces à la gare, à la poste, à l’aéroport, à la banque et ils me sauvent de mes pensées.

L’accès internet, partout, tout de suite, autant que je veux. J’utilise GOOGLE, car j’y trouve tout ce que je peux rêver de lire, de posséder, d’acheter, je suis dans un flot incroyable qui me dépasse. Toutes les informations tournées dans tous les sens selon mes opinions. L’accessibilité c’est le pouvoir (pour celui qui rend accessible), pour que nous soyons épanouis. J’utilise Gmail, Amazon, Facebook, Twitter, Youtube. J’achète, je like, je poke, je tweete, je watche. J’enregistre mes informations parce que c’est pratique, j’aime que les sites se souviennent de moi, de mon anniversaire, de mes produits préférés. Je paye ma baguette en sans contact avec mon smartphone, plus besoin de cet argent qui pue et qui encombre poches et porte-monnaie.

Et peu m’importe si j’ai mal à la tête et si la puce de 2 grammes de mon téléphone nécessite 1.7 kilogrammes d’énergie fossile, 1 mètre cube d’azote, 72 grammes de produits chimiques et 32 litres d’eau.

 

Dehors des caméras, quand je vais chercher de l’argent, quand j’attends un bus, quand je traverse la rue, quand je me gare, quand je suis à la bibliothèque, quand j’embrasse une amie, quand je suis au travail, elles sont là pour ma sécurité.

Je me demande comment nous faisions avant. Avant que nous soyons protégés par les caméras, avant le téléphone portable, avant qu’internet nous sauve de l’obscurantisme. On regardait par la fenêtre, on lisait, il fallait attendre, avant c’était le Moyen Âge.

Maintenant nous sommes bien surveillés, mais je n’ai rien à me reprocher.

Je me rappelle aussi que c’est l’État et les lois qui le composent qui définissent si j’ai quelque chose à me reprocher. Dans certains pays je n’ai pas le droit d’être homosexuel, dans certains pays si je traverse la rue quand le bonhomme est rouge, j’ai des mauvais points, dans certains pays je me fais tuer parce que je suis journaliste.

Et si un jour, l’État où je vis changeait: On m’arrête, me dit que j’ai été à une manifestation interdite, que je ne paye jamais le parcmètre, que j’ai tweeté une phrase contre le Président, que je fais parti d’un groupe Facebook de l’opposition, que je fais parti de plusieurs associations qui vont à l’encontre des projets environnementaux de l’État, que je ne suis pas mariée et que j’ai un comportement qui se rapproche d’une homosexuelle radicale. On épluche mes relevés de compte, on dépouille mon ordinateur de ma vie privée, et les forces qui m’ont arrêtées connaissent désormais jusqu’à mon cycle menstruelle. Classée ennemie de l’État.

Installée en résidence ultra surveillée, j’ai un travail assigné, je ne suis plus à découvert sur mon compte, je trouve un homme et me marie, j’ai un enfant, je ne fais plus parti d’associations, j’attends que le bonhomme soit vert pour traverser, je n’ai plus rien à me reprocher.

 

Mais ce scénario n’arrivera pas bien évidemment, nous sommes en État de droits et ma vie privée est bien protégée.

 

 

Ymisis

 

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