Depuis quelques années évoquer la mort dans les livres pour enfants n’est plus un sujet tabou, même si cela reste difficile pour les auteur/es de trouver le ton juste.
Bien des adultes considèrent que les enfants sont trop insouciants pour se préoccuper de ce sujet ou/et qu’ils ont bien le temps pour se poser des questions perçues comme effrayantes.
L’album dont je vais parler ne répond pas au questionnement des enfants concernant l’après mort, le sens que celle-ci pourrait – ou non - avoir : il raconte une rencontre fortuite d’enfants avec cette réalité et, à travers l’imitation des rituels mis en place par les adultes une sorte d’expérimentation concrète de l’apprivoisement et de la mise à distance qui y sont liés.
Cet album a quelque chose d’un peu précieux de par son format, petit, à l’italienne qui donne une impression de confidentialité. Le titre est directement situé sur la deuxième page de garde et celle-ci est immédiatement suivie d’une double page d’illustration sur laquelle on voit, tout petit sur une bande d’herbe écrasée par un ciel légèrement voilé qui occupe les trois quarts de la hauteur de cette double page, un oiseau allongé sur le côté, les yeux clos.
Suit une autre double page blanche avec le texte suivant :
Texte qui entre immédiatement dans le vif du sujet, en répondant à la question que l’on se posait juste avant la tournée de page.
La double page suivante montre cette rencontre :
Et l’on prend conscience alors que la première page de couverture nous raconte le début de l’histoire, histoire qui comporte beaucoup de non-dits, l’illustration n’étant jamais redondante avec le texte qu’elle interprète et met en scène.
Cela donne un sens profond à l’alternance des doubles pages de textes avec celles des illustrations : on pourrait ne lire que le texte ou ne regarder que les illustrations, ce qui représente une appréciable liberté d’approche d’une histoire intense émotionnellement.
Les couleurs des illustrations restent dans des nuances de vert et de bleu illuminées de jaune et, comme le texte, d’une grande sobriété.
L’histoire aborde la mort de façon directe. Mais il s’agit de celle d’un oiseau inconnu qu’ils découvrent alors qu’il vient à peine de terminer sa vie. Cette mort les attriste beaucoup mais en même temps, comme ce n’est pas la mort d’un animal domestique ou d’un proche, et que, de plus, ils sont plusieurs à partager cette tristesse, ils peuvent la dépasser en organisant, comme ils l’ont vu faire aux adultes, une cérémonie de deuil : ils décident donc d’enterrer l’oiseau et de chanter pour lui une chanson pour qu’il puisse partir en paix.
« Petit oiseau tu es mort
Tu ne voleras plus jamais
Tout là-haut
Avec les oiseaux dans le ciel
Nous chantons pour toi
Parce que tu es mort
Bel oiseau de plumes …»
« Tout autour de la pierre, ils ont planté des violettes blanches et des géraniums sauvages, seuls les géraniums ont fané. Et chaque jour, jusqu’à ce qu’ils oublient, ils sont venus chanter et fleurir la tombe de leur petit oiseau mort ».
C’est la beauté de leur chant et celle du cérémonial tout autant que la mort de l’oiseau qui amène les enfants à pleurer et ainsi à évacuer l’intensité émotionnelle de l’évènement et je trouve cette annotation très juste : il est nécessaire d’extérioriser et de partager les chagrins pour qu’ils ne nous rongent pas de l’intérieur et c’est entre autre à cela que servent les cérémonies mortuaires.
Le texte de Margaret Wise Brown s’adresse directement aux enfants, l’émotion, toujours présente, est évoqué sans pathos. Aux enfants de lui donner leur propre contenu. C’est cette sobriété qui donne sa force au texte et les dessins de Remy Charlip en sont une parfaite illustration.
La qualité du papier fait aussi partie intégrante du plaisir que l’on prend à feuilleter ce livre qui est un objet précieux qui a une âme.
Un magnifique album sur la mort, le deuil, la mémoire puis l’oubli et la vie qui continue.
Merci aux éditions Didier Jeunesse d’avoir publié ce pur chef-d’œuvre mais j’aimerais leur demander de rééditer le livre deJihad Darwiche et Christian Voltz : La souris et le voleur dans la Collection de contes pour tout-petits « A petits petons » car mes trois exemplaires commencent à demander pardon à genoux et les enfants en réclament ardemment la lecture. Ce livre est lui aussi, dans un tout autre registre (plutôt comique), un incomparable chef d’œuvre !
Pour aller plus loin :
Une chanson pour l'oiseau - Cligne Cligne Magazine
Grandpapier Radio • N°4 : Remy Charlip
Remy Charlip, 1951 Cligne Cligne
Margaret Wise Brown (1910-1952) fut une géniale auteure américaine pour la jeunesse. Soucieuse du développement du langage précoce, elle expérimenta, au travers de ses livres,
différentes formes d’écriture dont « Bonsoir Lune » est un merveilleux exemple. On peut aussi évoquer entre autres : « Je vais me sauver », paru en français chez Mijade en 1999, et « Tout petit très grand » paru chez Circonflexe en 2006.