Conte de Marie-Galante
Un roi avait trois filles qui se ressemblaient beaucoup. Cependant il avait une légère préférence pour la plus jeune qui était à la fois espiègle, sensible et fine dans ses raisonnements.
Un jour, il appela ses filles et demanda à chacune d’elles de lui dire comment elle l’aimait.
La première lui dit qu’elle l’aimait comme le Sirop de sucre de canne.
La seconde lui dit qu’elle l’aimait comme le Gâteau au coco.
La troisième lui dit que rien ne pouvait être comparé à l’amour qu’elle lui portait.
Le roi en ressentit du dépit et lui donna l’ordre de faire comme ses sœurs.
La fillette réfléchit beaucoup et répondit :
- « Sans le sel tout est fade, je vous aime comme le sel. »
En entendant cette comparaison le roi se rembrunit et resta silencieux un long moment.
Puis il appela un soldat et lui montra sa plus jeune fille :
- « Dès que j’aurais quitté cette pièce tu partiras avec cette enfant au milieu de la forêt, là où se trouvent les animaux sauvages. »
Il remit au soldat un petit sac dans lequel il lui ordonna de mettre la langue de la fillette.
En partant, le roi commanda à sa fille de suivre le soldat.
Celui-ci conduisit la fillette au plus profond de la forêt, comme ils y arrivaient ils effrayèrent un renard qui lâcha sa proie.
C’était un lapereau qu’il venait juste de tuer. Le soldat le mit dans sa besace et il demanda à la fillette :
- « Qu’as-tu donc fait de si grave à ton père pour qu’il veuille ta mort ? »
La fillette raconta ce qui s’était passé. Le soldat dit :
- « Manjé ou plis enmen sé li ki ka tranglé'w. » (Ce que tu aimes le plus manger, c'est ce qui t'étrangles. Celui que tu préfères, c'est lui qui te trahit.)
La fillette le supplia :
- « Ne me laissez pas dévorer par les animaux, tuez-moi plutôt ! »
- « Ecoute bien ce que je te dis : « Tout biten sé pou on tan : tout ne dure qu'un temps et « Tout bobo tini longan : tout mal a son remède »
Il sortit alors le lapereau de sa besace, lui coupa la langue et la mit dans la pochette confiée par le roi. Puis il dit à la jeune fille :
- « Si tu dois vivre tu vivras, ne désespère pas. Mais surtout ne retourne jamais chez ton père. »
Dès que le soldat fut parti la fillette vit s’avancer vers elle un énorme lion. Elle était sûre que le lion allait la manger mais il s’approcha doucement et s’installa entre les racines de l’arbre près duquel elle se tenait. Il lui tendit alors une de ses pattes.
Bien qu’effrayée à l’idée que le lion pouvait la dévorer, elle regarda la patte, fouilla dans un pochon qu’elle avait à la ceinture et en sortit un petit couteau.
Elle prit avec douceur la patte du lion et lui enleva délicatement un éclat de bois qui y était enfoncé.
Aussitôt le lion s’éloigna.
Quelques temps après il revint tenant dans sa gueule une main de bananes mûres.
La fillette était très surprise que le lion ne la mange pas. Elle mangea plusieurs bananes et fut alors prise d’une irrépressible envie de dormir, sans s’en rendre compte, elle s’allongea contre le lion et s’endormit.
Le lendemain matin, lorsqu’elle se réveilla et se leva, le lion s’en alla.
Alors elle décida de s’avancer dans la forêt.
Elle escalada un petit morne et marcha longtemps.
Elle finit par arriver près d’une case.
Elle frappa longuement en vain à la porte.
Finalement une voix de vieille femme demanda :
- « Qui est là ? »
- « Je me suis perdue, j’ai soif, pourriez-vous me donner un peu d’eau, s’il vous plait ? »
La femme ouvrit la porte et s’écria étonnée :
- « Qu’est-ce qu’une toute jeune fille comme toi fait seule au milieu de la forêt ? Entre ! »
Elle lui donna à boire et à manger puis l’interrogea à nouveau :
- « Qui es-tu »
- « Je suis la plus jeune fille du roi » et elle raconta son histoire à la vieille.
- « Si tu le veux, tu peux rester avec moi autant que tu en auras envie, tu me tiendras compagnie »
Le temps passa et un jour le fils d’un autre roi de la région traversant la forêt aperçut la case de la vieille.
Il s’avança à cheval jusqu’à elle et frappant à la porte il dit :
- « Je suis le fils d’un roi, je ne vous ferais pas de mal je veux juste un peu d’eau pour étancher ma soif. »
La vieille ouvrit la porte, le fit entrer et dit à la jeune fille :
- « Donne un peu d’eau à ce monsieur, je t’en prie »
Pendant qu’il buvait le jeune homme regardait la fille.
Il s’adressa à la vieille et lui demanda si elle était sa fille.
- « Non, c’est une enfant qu’on a abandonnée dans la forêt. »
- « Comment cela se peut-il ? »
- « Elle va vous le dire elle-même »
La jeune fille raconta son histoire. Des larmes perlèrent aux yeux du jeune homme.
En repartant, il affirma qu’il reviendrait bientôt.
Arrivé chez ses parents il leur raconta ce qui était arrivé à cette jeune fille et dit qu’il voulait la faire sortir de la forêt.
Son père lui dit de la ramener au palais. Mais sa mère resta silencieuse.
Le dimanche suivant il prit un carrosse et retourna chez la vieille.
Quand il arriva il demanda à la jeune fille si elle voulait bien venir avec lui.
La veille prit les mains de la jeune fille dans les siennes, la regarda tendrement et lui dit :
- « Ne m’oublie pas ! »
Quand ils arrivèrent chez les parents du jeune homme sa mère mit le couvert pour la jeune fille dans un coin à l’écart et en guise de siège elle lui indiqua une souche d’arbre.
Le jeune homme peiné de constater que sa mère n’appréciait pas la jeune fille lui en fit la remarque.
Le père invita alors la jeune fille à sa table.
Alors la mère se leva de table et sortit : elle ne voulait pas que son fils se marie.
Le jeune homme mangea à peine, il alla sur le chantier d’une maison qu’il se faisait construire et demanda aux ouvriers de la terminer d’ici la fin de la semaine.
La mère ordonna à la jeune fille de garder les moutons et elle la fit travailler dur pendant tout le temps que se préparait le mariage.
Comme le père du jeune homme était roi, il se devait d’inviter tous les rois de la région.
Le premier à être invité fut le père de la jeune fille.
Le jour du mariage arrivé celle-ci dit aux cuisinières :
- « De tous les plats que vous préparerez, mettez en quatre de côté dans lesquels vous ne mettrez pas un seul grain de sel. Je dirai ensuite aux servantes à qui les donner »
Lorsque tout le monde fut arrivé, installé autour de la table et eu bu à la santé des jeunes époux, la mariée alla voir discrètement les servantes et, leur montrant son père, sa mère et ses deux sœurs leur dit de leur donner les plats sans sel mis de côté par les cuisinières.
Quand ils commencèrent à manger, ils firent la grimace et poussèrent discrètement leurs assiettes sur le côté.
La mariée qui les observait leur demanda gentiment si quelque chose n’allait pas et ils répondirent qu’ils trouvaient la nourriture fade.
Alors la jeune fille se leva et se fit reconnaître de sa famille :
- « Père, mère, sœurs ! Vous souvenez-vous pourquoi j’ai été livrée aux bêtes sauvages dans la forêt ? Père, ne vous l’ai-je pas dit alors que sans le sel tout est fade ? »
Elle fit alors servir à ses parents des plats salés mis de côté pour eux.
A la fin du repas, le père vint voir sa fille pour l’inviter chez lui. Elle lui répondit :
- « Si les fauves m’avaient dévorée, si la vieille femme de la forêt ne m’avait pas hébergée et si je n’avais pas rencontré un homme qui a su m’aimer, je ne serais plus là. Donc je ne suis plus votre fille. »
Padon paka guéri bos'. Pardon ne guérit pas les bosses