Bientraitance des enfants: la reprise dans l'acquisition du langageBientraitance des enfants : la reprise dans l'acquisition du langage / suite
Introduction :
Les premières tentatives de communications du nouveau-né s’appuient sur les relations qui se tissent entre lui et un adulte autour de l’expression et de la satisfaction de ses besoins primordiaux corporels et affectifs.
Le bébé communique d’abord par ses mimiques, puis par ses cris et ses pleurs auxquels l’adulte cherche à trouver un sens.
Cela amène l’adulte à émettre des hypothèses qu’il verbalise (« tu as faim ? », par exemple), tout en agissant en conséquence (donner le sein ou le biberon). Dans le même temps, il explique à l’enfant ce qu’il va faire (« je vais te donner le sein » ou « attends, je fais chauffer ton bibi ») ce qui permet à celui-ci de pressentir que la musique des mots qu’il entend a une signification puisqu’elle est suivie d’effets concrets sur sa sensation de bien-être physique, affectif, émotionnel et psychologique. De plus, tout en répondant à la demande de son enfant, la mère, spontanément, met en mots le plaisir qu’il éprouve à la satisfaction de son besoin (« ça va mieux maintenant ? Tu avais faim mais maintenant tu es rassasié » etc.)
Vers 2-3 mois le bébé émet des sons lorsque sa mère a fini de parler. Il s'établit alors spontanément entre eux une communication interactive qui est faite de moments au cours desquels chacun s’exprime oralement à tour de rôle. Le bébé semble interpréter les arrêts dans les paroles de sa mère comme l’indice que c’est le moment propice pour lui d’insérer sa propre vocalise. Et la mère, à son tour, attend que le bébé ait fini ses lallations pour recommencer à lui parler. Ce qu’elle dit alors est souvent décousu, accompagné de gestes de tendresse, de mimiques affectueuses, de chantonnement. Le corps de l’enfant, son odeur, les expressions de son visage sont valorisées et ainsi se crée entre le bébé et sa mère une bulle relationnelle jubilatoire, gratifiante et sécurisante.
Plus que les soins matériels prodigués ou que le temps de présence d’un adulte auprès d’un enfant, c’est la continuité et la nature des relations qui s’établissent entre eux qui déterminent le rôle que cet adulte va jouer dans la construction psychique et affective de l’enfant.
Bien sûr, l’enfant apprend à parler parce qu’il entend parler autour de lui. Bien sûr, ce qu’il entend construit et nourrit son aptitude au langage et lui permet de s’imprégner des caractéristiques phonologiques, syntaxiques et prosodiques de sa langue maternelle. Bien sûr, c’est au travers des conversations dont il est le témoin qu’il comprend peu à peu que le langage permet la communication, qu’étant une référence commune il est indispensable si l’on veut se faire comprendre. Mais tout cela ne suffit pas, Il faut aussi et surtout que la parole des autres s’adresse directement à l’enfant, celle de sa mère, certes, mais pas uniquement. C’est le besoin inné de comprendre les intentions des autres et de découvrir le plaisir des échanges qui incite l’enfant à entrer dans le langage et à se l’approprier.
Il est donc fondamental que les personnes qui l’entourent en s’investissant dans des relations interactives avec lui l’aident à établir ses toutes premières communications et cela dans tous les instants de la vie quotidienne.
Pour qu’elles soient en mesure de le faire avec plaisir encore faut-il qu’elles prennent pleinement conscience que les enfants ne sont pas des observateurs passifs et qu’ils essaient de donner un sens à ce qui est dit de façon à pouvoir comprendre les relations ou actions dont parlent les adultes. Cette prise de conscience leur permet de trouver des sources de gratification à travers l’émerveillement suscité par l’évolution de leur relation avec l’enfant et l’observation des progrès que celui-ci accomplit. Le plaisir éprouvé incite à observer toujours plus finement l’enfant ce qui décuple à l’infini l’intérêt et la richesse de la relation établie avec lui.
Dès qu’ils se rendent compte que les mots ont un sens, les enfants concentrent leur attention sur cette découverte. Ils suivent le regard de l’adulte pour voir ce dont il parle, ils réagissent à la moindre inflexion de sa voix, à ses gestes, aux relations entre les mots et les situations. Ce qui fait de leur apprentissage des mots un processus interactif sans cesse alimenté par la réciprocité de la communication avec leur entourage. Les enfants mobilisent alors une activité psychique considérable pour créer de la parole qui fasse sens pour eux et pour les autres. Ils cherchent des mots qui renvoient à des concepts. Cette connaissance des mots leur permettra de classer le monde, de l’organiser, d’agir sur lui et de se sentir auteurs et acteurs de leur vie. De plus, l’entrée dans le langage leur permet de jouer avec leurs représentations mentales1.
C’est pourquoi on ne peut pas faire de coupure entre l’intellectualité et l’affectivité car la motivation est induite par le plaisir, plaisir provenant en premier lieu de relations humaines chaleureuses et gratifiantes mais aussi de la satisfaction d’avoir le sentiment de mieux appréhender peu à peu la complexité du monde qui vous entoure.
Par ailleurs, tous les enfants ne procèdent pas de la même façon pour entrer dans le langage. Chaque cheminement est singulier. Plus les enfants grandissent, plus ils sont en mesure de dégager des stratégies personnelles dans l’éventail des possibles. Celles-ci commencent à se mettre en place dès le babillage et s’affinent avec les premiers mots. Certains s’attachent aux syllabes ce qui les amène à privilégier des mots qui font écho aux syllabes qu’ils savent ou « aiment » prononcer. Leur vocabulaire débutant agrège des mots contenant ou combinant ces syllabes.
D’autres forment des mots-phrase entourés de syllabes sans signification apparente.
D’autres encore, plus circonspects, attendront de savoir prononcer et agencer correctement les mots en phrases pour se lancer dans l’aventure du langage.
Mais tous s’appuient sur la langue du quotidien pour élaborer leurs propres stratégies.
La langue du quotidien :
On peut diviser la langue du quotidien en deux grandes catégories, dont nous pourrions dire grosso modo que l’une se situe du côté de l’adulte alors que l’autre est plus centrée sur une prise en compte des besoins et capacités relationnelle des enfants.
Dans le premier groupe plusieurs cas de figure coexistent :
· Une langue injonctive, dont le temps est l’impératif, qui indique à l’enfant ce que l’adulte attend de lui et à laquelle il est tenu de répondre en obtempérant.
· Une langue normative qui fixe les règles comportementales de ce que l’on a ou pas le droit de faire, les limites fixées par les conceptions éducatives des adultes.
· Une langue moralisatrice séparant le bon du mauvais, le gentil du méchant, le bien du mal, le juste de l’injuste….
· Une langue « préformée », qui s’adresse à l’enfant de façon impersonnelle, générique, - selon l’idée que l’on se fait de ce qu’est un enfant -, et non en tant que personne singulière : « il va aller se coucher maintenant »; « il n’a pas besoin de son doudou pour jouer »; « on se calme ! » etc.
· Une langue stéréotypée qui nie les ressentis de l’enfant pour lui en imposer d’autres plus conformes aux modèles sociaux dominants : « C’est pas grave », « Arrête ta comédie », « C’est un caprice », « un garçon ça pleure pas versus une fille ça tape pas » etc.
Cette liste n’est pas limitative…
C’est la forme de communication quotidienne la plus usitée dans notre société mais elle n’est rappelée ici que pour mémoire : ce n’est pas celle qui sera analysée dans ce billet.
La langue du quotidien qu’il me paraît important de mettre en valeur est celle qu’utilise intuitivement l’adulte qui considère l’enfant comme une personne avide de comprendre le monde dans lequel il vient d’arriver. Une personne dont il respecte la dignité et dont il prend en compte les différentes formes d’expression de son ressenti.
Les temps de soins (repas, change, toilette, coucher…) sont des moments privilégiés de relation intime et personnelle entre un enfant et un adulte. Avec des gestes attentionnés, qu’il lui annonce au fur et à mesure afin qu’il s’y prépare mentalement, l’adulte prend soin du tout-petit, lui permettant ainsi de bénéficier non seulement d'une expérience corporelle agréable mais aussi d’une mise en mots qui met en éveil son activité psychique d’une manière gratifiante. Ces soins permettent alors un véritable dialogue entre le bébé et l’adulte. L’adulte est attentif à tout ce qui émane du bébé, à ce qu'il exprime que ce soit de l’ordre du plaisir ou du désagrément et il le verbalise. Mais surtout, il recherche sa participation active dans les soins qui concernent son corps en étant réceptif à ce qu'il aime et à ce qui l’intéresse. Il laisse l’enfant prendre des initiatives, attend et respecte sa capacité et son plaisir à faire par lui-même. Il permet ainsi à l'enfant de prendre conscience de sa compétence et de l’expérimenter à sa façon.
A travers ces précieux temps de soins, enfant et adulte vont affiner leur connaissance mutuelle, s'écouter et s'apprécier. Ils vont ainsi construire une relation affective qui permet au bébé d’acquérir l’assurance qu'il peut compter sur l'attention et la disponibilité psychique de cet adulte qui veille sur lui.
C'est donc principalement au cours de ces temps de relations individuelles que vont se développer les échanges langagiers avec l'adulte.
L’adulte informe et prévient le bébé, dès sa naissance, de ce qu'il fait avec lui. Il parle au bébé, en mettant des mots sur ses actes et sur ce qu'il comprend des réactions du bébé à travers ses mimiques et sa communication gestuelle. A travers cette communication l'enfant comprend peu à peu ce qui lui arrive et ce qu'il fait lui-même.
Par exemple, au moment d’enfiler la manche d’une brassière à un nouveau-né, l’adulte référent va lui dire : « je vais prendre ton bras droit pour le mette dans la manche », puis attendre que l’enfant ébauche un mouvement avec ce bras pour le prendre avec délicatesse en disant « ah ! Ça y est, j’ai pris ton petit bras ! » . Bien sûr, il y a de fortes probabilités pour que le bébé ne comprenne pas les paroles et que son mouvement soit réflexe. Cependant, il semble aussi qu’il perçoive les intentions de l’adulte et que l’illusion anticipatrice, qui amène celui-ci à avoir la conviction que le bébé comprend tout, aide à peu à peu ce bébé à construire une compréhension, - sans doute intuitive au départ, puis de plus en plus affinée -, des paroles prononcées. Quoiqu’il en soit le bébé se sent gratifiée affectivement et émotionnellement par cette parole qui s’adresse à lui en tant que personne digne de l’attention de la personne qui prend soin de lui. S’il est surstimulé, il le signale, en tournant la tête pour échapper au regard, en ronchonnant, ce qui alerte l’adulte, l’amenant à interrompre cet échange, en douceur.
(A suivre...)
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1/"Une représentation est un phénomène mental qui correspond à un ensemble plus ou moins conscient, organisé et cohérent, d'éléments cognitifs, affectifs et du domaine des valeurs concernant un objet particulier. On y retrouve des éléments conceptuels, des attitudes, des valeurs, des images mentales, des connotations, des associations, etc. C'est un univers symbolique, culturellement déterminé, où se forgent les théories spontanées, les opinions, les préjugés, les décisions d'action, etc." (Garnier et Sauvé, 1999, p. 66).
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