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Billet de blog 27 octobre 2011

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Idriss : « j’suis débile, madame ! »

Je l’appelle Idriss parce que c’est un prénom qui me plait beaucoup. Bien évidemment ce n’est pas le sien, mais je trouve pour je ne sais quelle obscure raison qu’il lui va bien.

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Je l’appelle Idriss parce que c’est un prénom qui me plait beaucoup. Bien évidemment ce n’est pas le sien, mais je trouve pour je ne sais quelle obscure raison qu’il lui va bien.

La première fois que je l’ai rencontré c’était l’été dernier. Je trainais ma carriole et mon tapis de sol pour une intervention dans un espace vert en construction d’un quartier en rénovation.

Un jeune adulte africain vêtu comme un rappeur qui fait peur m’aborde et me demande : « où tu vas ? ». Je le regarde avec une certaine méfiance mais ne lit rien de négatif sur son visage plutôt rond et jovial. Cependant son regard légèrement vague alimente néanmoins une parano naissante : drogué ou pas drogué ?

Mais je me dis que c’est quand même bizarre qu’une question aussi banale, posée de manière un peu abrupte, certes, mais sans une once d’agressivité éveille autant ma suspicion. Alors je lui réponds que je me rends dans l’espace vert proche pour faire une animation en plein air avec les enfants.

Il me regarde en souriant et me dis : « je viens avec toi ! ».

Ma première pensée est : « manquait plus que ça ! » mais je lui réponds : « si vous voulez ».

Il me suit tout en soliloquant car j’ai du mal à concentrer mes pensées sur autre chose que mon agacement. Tout d’un coup il me demande : « vous connaissez le centre Machin Chose ?».

Ma bouche répond avant mon cerveau : « Oui, c’est un IMPRO ».

« Ah ! C’est bien que vous connaissiez, c’est donc bien là que je vous ai vu mais maintenant je n’y suis plus : je suis dans un CAT. »

Pour le coup, je l’aurais embrassé, c’est tout mon sentiment de situation étrange qui tombe et je me sens rassurée, en terrain connu…

C’est alors qu’il ajoute avec un large sourire : « je suis débile, madame ! »

Franchement je ne sais comment le prendre mais quand une situation me dépasse je me tais. Je constate alors qu’une fois ceci posé comme le fait le plus ordinaire de la terre, il commence à me parler de sa vie, de ce qu’il aime faire, des gens qu’il apprécie et la discussion prend alors un tour enjoué car en plus il a de l'esprit.

Mais on est arrivé, j’installe mon tapis, mon attirail et les enfants qui jouent dans le parc commencent à arriver avec leurs parents. Il y a des jeux, des livres, des activités manuelles, des comptines, des contes à la demande et il participe à tout, commente tout.

A la fin, quand je remballe, il me demande : « c’est quand que tu reviens ? »

Il sera présent à toutes les séances, de plus en plus discret à tel point que parfois je ne constate qu’il est là que quand il me dit au revoir !

Avec le mauvais temps et le froid, les animations se font dans des endroits fermés plus ou moins institutionnalisés. J’ignore comment il a fait mais il m’a retrouvée. Je me demande alors comment vont réagir les gamins entre trois et douze ans qui viennent en fratries face à ce jeune homme de plus de vingt ans qui se comporte comme un enfant.

Au premier atelier, il y a quelques ricanements, quelques questions mais il rassure tout le monde en disant : « je suis débile ». A mon grand étonnement les enfants acquiescent sans aucune moquerie ni agressivité et il vient à tous mes ateliers sans que cela n’inquiète plus personne, ne suscite plus aucun commentaire.

Le temps passe et au retour des beaux jours, je retourne dans le parc : il est toujours là, chantant les comptines avec les tout-petits, écoutant les contes en me mitraillant de questions, jouant aux jeux avec le plus grand sérieux et cela sans susciter aucune remarque désagréable ou agacement ni de la part des parents (principalement des Asiatiques mais aussi quelques Africains, Maghrébins, Turcs, Juifs et Roumains) ni de celle des enfants.

Puis j’ai repris mi-octobre les ateliers fermés et il continue à venir régulièrement.

Le dernier atelier tournait autour des poupées tracas, certains enfants m’ayant dit qu’ils faisaient des cauchemars. Je leur ai lu « Billy se bile » d’Anthony Browne qui se termine par une courte explication sur l’origine guatémaltèque de ces poupées. Il y a eu beaucoup d’interrogations et de discussions à leur sujet.

J’ai proposé aux enfants d’en dessiner sur des feuilles cartonnées qu’ils découperaient ensuite pour pouvoir les mettre sous leur oreiller après leur avoir confié leurs soucis afin que les poupées se tracassent à leur place et qu’ils puissent dormir tranquille.

Tous les enfants on dessiné plein de petites poupées (les « vraies » poupées tracas sont minuscules). Lui en a fait de très grandes. Quand la séance a été terminée tous les enfants se sont montrés leurs poupées et elles étaient toutes plus belles les unes que les autres mais celles d’Idriss étaient vraiment exceptionnelles : elles avaient toutes les caractéristiques de dessins d’enfant mais avec quelque chose de particulier qui les rendaient très présentes, très vivantes, d’une intensité étonnante et, en plus, quelque chose de jubilatoire.

Il y a eu un moment de silence – évènement rare dans ces ateliers – et Idriss a dit l’air étonné, avec de l’émotion dans la voix : « moi aussi je les trouve belles mes poupées tracas », résumant ainsi plutôt bien le ressenti de tout le monde.

Les enfants qui viennent à ces ateliers gratuits sont de toutes origines culturelles, ce sont des enfants considérés comme difficiles mais je n’ai jamais compris en quoi ils l’étaient, ils sont d’une gentillesse sidérante entre eux et très attentionnés avec moi. Mais pour les adultes de passage c’est du grand n’importe quoi parce que je n’impose pas ma loi. Ou plutôt parce que ma loi n’est pas la même que la leur.

Dans l’apparence du désordre, ils ne voient pas l’harmonie des échangent car ils ne comprennent pas que la qualité des relations humaines ne passe pas par le respect de la règle et la domination de l’adulte qui maîtrise tout, impose son autorité et ne délègue rien.

watayaga@hotmail.fr

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