WataYaga (avatar)

WataYaga

Abonné·e de Mediapart

334 Billets

2 Éditions

Billet de blog 27 novembre 2011

WataYaga (avatar)

WataYaga

Abonné·e de Mediapart

Un amour de MOUSSA

WataYaga (avatar)

WataYaga

Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

C’est une histoire un peu en pointillé qui a commencé il y a environ dix ans. A cette époque, il y avait plusieurs squats de familles Africaines tout près de là où j’intervenais et de nombreux enfants de ces squats participaient à diverses activités que j’organisais en direction des enfants (et de leurs familles) d’un quartier laissé en grand désert rance.

A cette époque, il y avait encore des emplois jeunes et quelques un(e)s d’entre elles/eux sont venu(e)s m’assister.

Parfois c’était un peu difficile de leur faire comprendre mon point de vue et pourtant avec certain(e)s d’entre elles/eux qui s’y étaient appliqué(e)s la situation s’inversait et c’étaient elles/eux qui m’apportaient un regard neuf.

Parmi tous les enfants qui venaient nous rejoindre sur le tapis, il y avait Moussa. Il devait avoir six ans à l’époque.

C’était un garçon très particulier qui s’installait à une place laissée libre, croisait les bras, baissait la tête et restait là en grommelant vaguement, soulevant parfois la tête pour jeter des regards circulaires hargneux autour de lui. Aucun enfant ne l’approchait et cela semblait lui convenir parfaitement.

Une jeune fille, emploi jeune, était terrorisée par le comportement des enfants qu’elle trouvait violent sans raison. J’ai donc été amenée à discuter avec elle et à lui préciser que, dans un premier temps, je ne lui demandais pas d’intervenir en quoique ce soit mais d’observer le comportement des enfants.

Un groupe d’ados est venu un jour et l’un d’entre eux m’a demandé mi-ricanant, mi-sérieux de raconter un conte à ses trois copains. Je ne savais pas trop quoi raconter car d’un côté c’étaient des grands (autour de quatorze ans) mais d’un autre je doutais qu’ils aient l’habitude d’écouter des histoires. Et, bien sûr, j’ai fait le mauvais choix en racontant une histoire trop longue et trop compliquée. Ils étaient gênés de ne pas tout comprendre et leur gêne s’exprimait par des ricanements. Mais ce qui était particulier c’est que lorsque l’un d’entre eux ricanait les autres le rappelaient à l’ordre (« respecte la dame, quand même ! ») et me demandaient de continuer (« continuez, madame, s’il vous plaît ! »). Je me rendais compte qu’ils faisaient un effort surhumain pour rester dans des limites supportables tout en étant tentés de partir en vrille. Je n’ai donc prêté aucune importance à leur comportement dissipé, et, ne prenant en considération que leurs paroles, je les ai « pris au mot ». A la fin, ils m’ont remerciée sur un ton plutôt moqueur, histoire de sauver la face, et sont partis en ricanant et en se chamaillant joyeusement. J’étais assez contente de cet événement car mes relations avec celui qui m’avait demandé de raconter s’étaient nouées auparavant autour de la résolution d’un conflit et la façon dont lui et ses copains avaient géré leur agitation me semblait prometteuse.

Cependant la jeune fille ne le voyait pas de cet œil : pour elle ces jeunes s’étaient moqués grossièrement de moi et je m’étais laissée traitée comme une imbécile sans réagir de façon appropriée.

Ce regard extérieur m’a montré tout ce que ma pratique avait d’incompréhensible pour quelqu’une qui ne percevait pas la notion de processus dans l’évolution du comportement d’un jeune, et cela d’autant plus qu’étant jeune elle-même, elle ne pouvait que se placer sur le même niveau que ces jeunes là. Alors je lui ai proposé de choisir parmi les jeunes qui venaient régulièrement sur mon espace d’intervention celui qui lui était le plus antipathique et d’observer son évolution avant de porter un jugement sur ma pratique. Elle a accepté et a choisi Moussa.

Elle faisait semblant d’être une de ces adultes qui venaient s’installer sur le tapis, prenaient des livres ou des revues et les feuilletais pour elles-mêmes. Elle n’intervenait donc en rien sur les temps des séances, du moins en direction des enfants – il lui arrivait parfois de discuter avec une adulte qui s’adressait à elle.

Ce que je n’avais pas imaginé c’est que Moussa, sentant peut-être qu’elle s’intéressait à lui, lui tende brusquement un livre et lui fasse comprendre qu’il en souhaitait la lecture. Un peu gênée et après m’avoir jeté un coup d’œil interrogatif, elle lui a lu le livre.

Elle le lui a lu au moins cinq fois cette fois là et des dizaines de fois par la suite et, à mon grand étonnement, cette lecture au lieu de la lasser l’a enthousiasmée car elle lui a permis de comprendre – et de se passionner pour – la notion de processus : elle a vu que chaque lecture qu’elle faisait à Moussa était différente de la précédente, que son comportement évoluait et qu’il commençait à parler.

Cependant, d’un autre côté, Moussa sortant de son mutisme devenait violent, comme si toute la colère contenue dans son silence hostile n’avait attendu que ce moment là pour sortir. A ma grande stupéfaction j’ai vu cette jeune fille prendre la défense de Moussa quand des adultes lui tenaient des propos désobligeants. En ce qui concernait les conflits avec les autres enfants c’est moi qui m’en occupais.

Habituellement je me garde de toucher les enfants mais spontanément j’ai laissé tomber cette règle concernant Moussa : quand je sentais qu’il allait être débordé par sa colère, en plus des paroles de réassurance que je lui prodiguais, je lui caressais légèrement le dos.

Un jour, alors qu’un autre enfant commençait à partir en vrille je l’ai vu lui caresser le dos ce qui a calmé l’autre.

La jeune fille avait observé tout cela d’un air attendri et quand nous avons discuté de lui elle avait complètement oublié à quel point il lui avait été antipathique et je n’ai pas trop insisté sur le sujet.

S’est posé alors le problème de responsables observant cela d’un œil critique et me disant que ‘lorsque cette jeune fille partirait Moussa serait en manque affectif et que cette situation était malsaine, presqu’au niveau de l’escroquerie’. La théorie étant qu’il était pire de retomber dans le marasme que de n’avoir jamais connu de situation positive (un peu comme on prêtant qu’il serait pire pour un riche de devenir pauvre que pour un pauvre de n’avoir connu que la misère).

Cependant il s’est trouvé que peu de temps après cette jeune fille a eu une proposition de travail mieux rémunéré et qu’elle est partie. A son départ elle a offert à Moussa le livre qu’ils avaient lu ensemble tout au début, dans une édition petit format souple.

Moussa, par la suite a réclamé sa présence mais sans montrer un chagrin excessif : il arrivait à attirer sur lui l’attention positive de quelques adultes et cela semblait lui convenir. Les responsables ont alors parlé d’ingratitude et j’ai mis en avant que Moussa avait seulement eu besoin que quelqu’un s’intéresse positivement à lui pour oser entrer en relation avec les personnes de son entourage et que la relation établie avec la jeune fille – même si elle avait une dimension affective – était fondée sur la lecture et le jeu partagé et que cela avait nourri son activité psychique ce qui lui permettait maintenant de se passer d’elle.

Est arrivé alors Tarek, un autre contrat emploi jeune, qui lui était étudiant en art plastique. Au début il était très dubitatif sur ma façon de procéder mais il avait malgré tout envie d’essayer. Il a choisi le conte et en particulier les contes de Grimm et il s’est intéressé aux ados qui tournaient autour du tapis, en ricanant pour sauver la face, mais une oreille tendue vers les histoires.

Je ne sais pas comment Tarek s’y est pris - étant trop occupée moi-même par mes propres relations avec les enfants la majorité des événements qui se déroulent sur le tapis dans la mesure où ils ne sont pas trop conflictuels m’échappent - mais au bout de très peu de temps Tarek a eu un public assidu d’ados de 12 – 14 ans venant écouter ses contes et réclamant plusieurs fois le même. Je lui ai bien sûr posé la question mais il me répondait de façon évasive disant que c’était tellement informel que lui-même ne comprenait pas vraiment ce qui se passait et que c’était différent à chaque fois.

Au bout d’un certain temps de cette pratique mêlant jeux, contes lus par lui aux plus grands (principalement des garçons) et racontés par moi aux plus jeunes, albums lus et discussions avec les adultes présents dans le plus total joyeux désordre, Tarek m’a fait une proposition : il voulait, pour ses études d’art plastique, présenter une activité tournant autour de la peinture avec la même pratique mise en place sur le tapis.

Il nous a fallu trouver un local. Tarek a prospecté et c’était un jeune homme tellement charmant que personne ne pouvait rien lui refuser. Nous avons donc obtenu d’une association du quartier que non seulement elle nous prête son local mais de plus qu’elle nous fournisse le matériel nécessaire. Tarek voulait travailler avec du matériau brut issu de la récupération et, en dehors de la peinture et des pinceaux de bonne qualité achetés, il a ramené de grands cartons d’emballage, du sable récupéré sur un chantier, de la grenaille, des catalogues de modèles de papier peint, des assiettes en papier, de la craie colorée pour tableau noir, des allumettes et beaucoup d’autres choses rescapées de poubelles qui ont trouvé une nouvelle vie….

Nous avons décidé que nous raconterions des contes aux jeunes pendant environ une demi-heure et qu’ensuite nous leur proposerions une activité d’art plastique sur deux heures. L’idée était que le conte était une ouverture sur l’imaginaire qui ouvrirait les portes de la créativité. C’était son hypothèse de travail. Nous avons réfléchi à un dispositif car le piège, pour moi, aurait été une instrumentalisation des contes, les jeunes se sentant tenus d’une façon ou d’une autre à illustrer les histoires entendues. Alors nous avons décidé de fixer une règle : les enfants ne devraient pas faire de figuratif. Aussi avons-noue été chercher quelques livres de peintures abstraites. Tarek savait vraiment ce qu’il voulait et c’est à cette occasion là que j’ai découvert Basquiat.

Quand on leur a proposé le projet la plupart des jeunes étaient partant et l’on s’est retrouvé avec un groupe hétéroclite comprenant aussi bien des petits de quatre ans que des ados de 14 ans, dont Moussa !

Lorsqu’on leur a montré les livres sur les peintres abstraits et principalement ceux sur Basquiat qui était le favori de Tarek, tous les jeunes se sont exclamés : « mais ça, nous-mêmes on sait le faire ! ». « Eh bien, allez-y, faites-le !» a répondu Tarek qui avait son idée derrière la tête.

Et là, ça a été une autre histoire ! Lors du premier atelier chaque jeune quelque soit son âge est resté au moins cinq minutes silencieux devant son carton et le matériel mis à sa disposition, l’air soucieux du maçon mis au pied du mur. Puis c’est parti…

Lors du quatrième atelier qui est celui où nous avons proposé de la peinture aux jeunes, Moussa est resté devant son carton en rouspétant. Je ne sais pas ce que lui a dit Tarek mais cela l’a mis dans une rage folle : il s’est alors emparé de la peinture rouge et il a passé toute la séance à peindre, couche sur couche, son carton en rouge avec beaucoup de violence dans le geste et en grognant vigoureusement des propos incompréhensibles. Ce qui était sidérant c’est que cela n’a pas réussi à déconcentrer les autres enfants qui ont continué leur œuvre sans se soucier des vociférations de Moussa.

A la fin de l’atelier son carton était comme un ouragan apaisé de rouge épais mais bien lissé. Et cette fois-ci c’est contre lui qu’il était en colère répétant « c’est moche » en boucle.

Moussa n’est plus venu aux ateliers d’art plastique par la suite mais son comportement devenait plus ouvert, et une certaine violence verbale commençait à trouver des mots pour s’exprimer. Il s’est révélé être extrêmement susceptible et extrêmement sensible au regard - forcément négatif - qu’il s’imaginait que les autres portaient sur lui.

Il s’est mis à jouer à l’awalé, un jeu africain très apprécié des enfants de tous âges toujours présent sur le tapis et provoquant beaucoup d’animation et de conflits qui souvent se résolvaient d’eux-mêmes. Mais quand il s’est mis à y jouer j’ai dû être très présente dans l’espace du jeu pour éviter toute violence physique que son comportement de « mauvais joueur » de « tricheur » induisait chez les autres.

Lorsque le temps accordé par l’association pour les ateliers est arrivé à son terme Tarek a réussi à convaincre les responsables de celle-ci d’exposer dans leurs locaux toutes les œuvres des enfants pour permettre aux personnes de son école d’art de venir voir le résultat de son travail. L’œuvre de Moussa y était en bonne place. Celui-ci est venu voir l’expo en rouspétant et devant son œuvre il a dit « c’est moche ! ». Deux jeunes visiteurs qu’il ne connaissait pas et qui ignoraient qu’il était l’auteur du tableau lui ont répondu que « non, ce n’était pas moche mais au contraire très intéressant » et ils se sont désintéressés de lui pour parler au sujet de son tableau et de l’intérêt qu’ils y trouvaient. Une fois qu’ils sont partis je me suis approchée de Moussa qui avait l’air complètement désemparé et avec une interrogation angoissée dans la voix comme quelqu’un qui a perdu ses repères il m’a répété « c’est moche ! ». Je lui ai demandé : « tu en es sûr ? Moi je ne trouve pas ! » et je me suis éloignée.

Il est resté comme une âme en peine devant son tableau, un peu à distance, et je l’observais du coin de l’œil de temps en temps tout en discutant de l’objectif du projet (enfin, le mien car celui de Tarek me devenait un peu flou) avec les visiteur(se)s.

Je ne savais pas comment cela aller tourner dans la tête de Moussa et cela m’inquiétait quelque peu.

Cependant, il est revenu sur le tapis, s’est emparé pour la première fois des stylos feutres et du papier mis à la libre disposition des enfants et, avec un feutre noir a dessiné consciencieusement - et avec des efforts de concentration évidents - un point noir dans un des coins du haut de la feuille et il me l’a apporté le visage fermé. Je lui ai souri et j’ai dit : « merci, cela me fait très plaisir ». Il est reparti et a passé tout le temps de la séance à dessiner le même point noir au même endroit sur une multitude de feuilles qu’il m’a offertes au moment de se dire au revoir.

Son projet terminé, Tarek a démissionné de son travail d’emploi jeune pour se consacrer à ses études. Je n’ai jamais vraiment su ce que cette expérience avait représenté pour lui car tout en apparaissant comme une personne ouverte, chaleureuse, voire expansive, il savait se garder des jardins secrets très fermés…

C’est alors qu’est arrivé Baba, un fondu du slam qui a embarqué tous les jeunes du tapis dans une expérience poétique auto-expressive avec slam sessions à la clé ! Baba était Guadeloupéen, ses références étaient le groupe « the last poets » et les griots africains. Il voulait faire vivre la culture de l’oralité en passant par l’écriture. Tout un programme !

C’est la personne la plus lente que j’ai jamais connue ! Un véritable édredon qui ne sort jamais de ses gonds quelle que soit la situation.

Il serait intéressant de raconter ces ateliers slam en détail (j’ai pris quelques notes à chaque séance, peut-être commettrais-je un billet sur le sujet, un jour…) mais ce billet commence déjà à être trop long.

Cependant il est important de souligner qu’un des principes – non conscient ce qui est encore plus fort ! – de Baba est de ne jamais rien dire de négatif aux enfants quoiqu’il se passe et quoiqu’ils fassent ou disent et au contraire de trouver la plus précieuse pépite verbale dans un échange d’insultes…. Par ailleurs son coté « grand mou » calme les plus speed comme un aimant attire à lui la limaille. Impossible de rester énervé en sa présence ! Et pourtant, il était d’une grande exigence, ce qui pourrait paraître paradoxal mais ne l’était de toute évidence pas !

Dans ce contexte Moussa (c’est bien de lui dont on cause ici !) s’est mis à parler : il connaissait deux livres par cœur – mais pas dans l’ordre logique de l’histoire – et les récitait à toute vitesse. On ne comprenait rien à ce qu’il disait mais parfois un mot émergeait, clair, bien prononcé, comme une bouée dans la mer du sens perdu.

Sur le tapis, en dehors des ateliers slam, il me demandait et redemandait indéfiniment la lecture de ces deux livres et entre chaque lecture se mettait un peu à l’écart et parlait tout seul en faisant des mimiques et des gestes qui avait un rapport avec les histoires. Par ailleurs, quand il dessinait, deux événements sont apparus dans ses dessins : la couleur du point dessiné auparavant en noir dans le coin supérieur de la feuille d’abord, puis l’envahissement progressif de la feuille par des point de plus en plus colorés.

Au fur et à mesure qu’il s’exprimait avec des mots intelligibles ses relations avec les autres s’adoucissaient aussi ….

Au court de l’atelier slam - sans que baba ne l’ait à aucun moment critiqué sur le sujet (mais lors des restitutions sur une scène formalisée par un bout de tissu posé par terre, les autre enfants lui signalaient qu’ils ne comprenaient rien à la logique de son récit, ce qui l’irritait sans plus jamais le faire exploser) –, il arrivait peu à peu à mettre en ordre les événements des histoires qu’il voulait raconter. Il parlait très vite, « dans sa moustache », mais en tendant bien l’oreille, on devinait une cohérence en train de s’installer.

Lorsque la logique du récit a été gagnée baba l’a amené, avec les autres enfants du groupe à travailler sur la lenteur – dont il était lui-même un modèle parfait ! Et peu à peu les récits sont devenus compréhensibles même pour ceux qui ne connaissaient pas les livres dont ils étaient tirés.

Pour la Slam-session finale, baba a trouvé un local musical et s’est procuré du « matos » ici et là grâce à ses relations dans le milieu des slameurs. Ce sont les enfants qui ont organisé toute la représentation. Les grandes jeunes filles de 14-15 ans se sont particulièrement investies et ça ne plaisantait pas dans le sérieux de l’organisation ! (connaissant le côté complètement loufoque, farfelu, déjanté de certaines d’entre elles qui ont d’ailleurs présenté un poème auto-descriptif intitulé « les folles dingues » cela tenait du miracle !).

Quand est venu le tour de Moussa de présenter ses histoires, il a fallu d’abord le trouver, le faire sortir de sous le meuble sous lequel il s’était recroquevillé, puis le convaincre qu’il était une vedette attendue par son public et là, il est arrivé sur scène en cranant, a salué la salle comme un professionnel et a raconté ses deux histoires l’une à la suite de l’autre (ce qui n’était pas prévu dans le contrat…) lentement, sans bafouiller ni bégayer, s’est montré très satisfait des applaudissements, a salué le public théâtralement et… est reparti illico se réfugier sous son meuble dont il ne s’est extirpé qu’au moment du petit goûter de clôture.

Quelques temps après les squats ont été expulsés brutalement par la police et les enfants qui y habitaient ont disparu du tapis…..

Mais, il y a environ un an, Moussa est réapparu. Ses parents avaient trouvé un logement pas trop loin d’où je sévis et il était très content de me revoir. Il a maintenant environ 14 ans, parle à peu près normalement quoique d’une façon un peu hachée et fait un stage professionnel dans la restauration. Lorsqu’il est réapparu, il s’est avéré qu’il était toujours aussi susceptible : un groupe de jeune filles africaine ayant éclaté de rire à ses côtés il s’est énervé et cela a entraîné pour moi une double discussion en aparté, d’une part pour explique à Moussa que les rires des jeunes filles ne le concernaient pas et d’autre part aux jeunes filles que Moussa avait quelques difficultés de comportement ce qui s’est avéré plus facile que je ne l’aurait cru (j’avais peur qu’elles ne le traitent de « débile » ce qui n’a pas eu lieu). Ensuite, lors d’une discussion commune chacun(e) a pu expliquer son point de vue et l’affaire a été close. Une des jeunes rieuses, jeune fille habituellement très réservée, en grande demande d’aide aux devoirs (capable d’attendre plus d’une heure que je puisse lui consacrer cinq minutes : un cauchemar !) s’est liée d’amitié avec lui.

Je n’ai donc plus fait très attention à lui car il est devenu très indépendant et bien inséré dans le groupe informel du tapis.

Mais voilà-t-y pas qu’il y a quelques jours Moussa est arrivé accompagné d’une très jolie jeune fille toute effarouchée d’être là ! Il me l’a présentée et j’ai bien vu que sous sa peau d’ébène elle rougissait ! Elle a vu les livres par terre et elle s’est serrée contre Moussa en disant : « les livres ça me fait peur ! ». Il m’a regardé avec une moue que j’ai interprétée comme « c’est comme ça ! », en haussant les épaules et écartant les bras en signe d’impuissance. Puis ils se sont éloignés.

Quelques temps plus tard, alors qu’entre deux vagues je remettais un semblant d’ordre sur le tapis, je les ai vu serré l’un contre l’autre en train de regarder un album. Je n’ai pas cherché à en savoir plus.

Puis, au moment où je commençais à ranger les affaires pour le départ, je les ai revu rapidement : elle lui caressait timidement la main et lui la regardais un sourire niais aux lèvres. Une bulle de bonheur parfait, quoi ! Hors du temps, de l’espace, de toute réalité….

Je me suis éloignée discrètement, continuant mon rangement et quand je me suis retournée les deux moineaux s’étaient envolés.

Les enfants qui s'aiment ne sont là pour personne
Ils sont ailleurs bien plus loin que la nuit
Bien plus haut que le jour
Dans l'éblouissante clarté de leur premier amour

Jacques Prévert

watayaga@hotmail.fr

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.