La vie me parait souvent quelque chose d’étrange car il arrive des moments où le hasard me semble amener un concours de circonstances et de rencontres qui font se coaguler une pensée flottante et lui donner une direction.
Premier épisode : le travail que je mène depuis des années auprès des enfants qui allie un aller-retour permanent entre recherche théorique, mise en pratique, observation, réajustement théorique (ce qui implique de s’informer en permanence de ce qui existe dans la même direction et dont j’ai fait souvent état dans mes billets de blog et qui m’a amené à rencontrer des personnages aussi divers que Comenius, Montaigne, Jean-Jacques Rousseau, Pestalozzi, Fröbel, Montessori, Decroly, Pauline Kergomard, Janusz KORCZAK, Marie Pape-Carpantier, Edouard Seguin, Célestin Freinet , Carl Rogers , EMMI PIKLER, Donald Woods Winnicott, Jean Piaget, Henri Wallon, John Bowlby, René Spitz., Jérôme BRUNER, René Diatkine, Tony Lainé, Marie BONNAFÉ, Evelio CABREJO-PARRA, Thomas Gordon, j’en oublie certainement pas mal car la liste de ceux/celles qui ont un regard libéré des stéréotypes conformateurs sociaux n’est pas close. Ah ! J’ai failli oublier celle qui bien qu’elle ait écrit pas mal de choses éminemment contestables n’en reste pas moins fondamentale : Françoise Dolto à laquelle je dois tant même si ses écrits m’ont souvent irritée.), ce travail, donc, qui m’a amené à observer le comportement des enfants auxquels nous laissions la plus grande liberté possible - tout en nourrissant leurs besoins fondamentaux de sécurité affective, de reconnaissance et de respect de leur valeur en tant que personnes humaines à part entière - m’a conduit de façon récurrente à me demander ce qui transformait les êtres passionnants et merveilleux que sont les enfants en adultes rétrécis, persécuteurs de leurs semblables, soumis au pouvoir et voulant y soumettre les autres. Et je suis désolée pour les éducateurs et leur esprit de corps mais la réponse récurrente sur laquelle j’achoppe à chaque fois que je discute avec des professionnel/les en difficulté dans les institutions dans lesquelles ils (mais bien plus souvent elles) travaillent c’est : l’institution scolaire dans son ensemble et - de plus en plus - les crèches et autres haltes-garderies.
En ce qui concerne l’école, il suffit d’entendre ce que se racontent entre eux les enfants, de les aider à faire leurs devoirs ou les retours de certains parents pour se rendre compte que l’objectif de la plupart des enseignants et des animateurs extra scolaires n’est pas d’enseigner des savoirs, ça c’est le prétexte, l’enrobage doré qui fait avaler la pilule – en dehors du fait que pour la plupart des parents que l’école décharge de leur rôle tout en leur reprochant de ne pas le jouer (double contrainte) le fait que leurs enfants y soient enfermés leur permet de se faire exploiter par des patrons sous prétexte de gagner leur vie en la perdant (oui, je suis une soixante-huitarde, bien que j’étais trop jeune à l’époque pour avoir participé activement aux « évènements » du joli mois de mai et je l’assume totalement !).
Deuxième épisode : un père de famille, cadre supérieur d’une grande entreprise culturelle, a aidé son enfant élève en classe de CM2 à apprendre sa leçon d’histoire et pour cela ils ont fait ensemble une recherche dans les livres et sur Internet pour trouver des réponses aux questions de l’enfant. Ils ont passé ainsi une soirée passionnante pour tous les deux à discuter de la logique de l’enchaînement des évènements. L’enfant a fait son devoir sur table et obtenu une note médiocre. Le père, surpris, lut le devoir. Il constata alors, non sans stupeur, que des mots étaient barrés parce que « faux » alors qu'il les trouvait appropriés. Il a donc demandé à son gamin où était l’erreur et celui-ci lui a répondu que l’enseignante ne l’avait pas dit car elle n’expliquait jamais ses corrections. Le père a alors proposé à son enfant de demander à son enseignante pourquoi les mots étaient faux et celle-ci lui a répondu que c’était parce que ce n’était pas ceux qu’elle avait utilisé dans son cours. Elle a ajouté que les parents n’avaient pas à faire le cours à la place des enseignant/es, que leur rôle était celui de répétiteur/trices des leçons de l’enseignant/e. Le père nous a certifié que les mots utilisés par son fils avaient le même sens que celui du cours que celui-ci devait donc ne faire qu'apprendre par cœur et il comprenait donc pas où se situait le problème.
C’est un exemple parmi tant d’autres et si je le cite plutôt que d’autres c’est d’une part parce qu’il est suffisamment récent pour que je me souvienne des propos sans risquer de les déformer et que le père est plutôt quelqu’un de parfaitement congruent avec le système en place.
On pourra me rétorquer qu’une hirondelle ne fait pas le printemps, mais ce sont des milliers d’hirondelles qui gazouillent sans cesse dans le même sens à mes oreilles. Et les éducateur/trices que je connais qui ne vont pas dans ce sens du formatage des enfants – et j'en fais moi-même partie – sont tou/tes mis/es en difficulté, harcelé/es parfois jusqu’à la dépression et la tentative de suicide ou amené/es à quitter une profession dans laquelle ils étaient très compétent/es et qu’ils/elles aimaient passionnément.
Troisième épisode : cette discussion m’a ramenée à une époque de ma vie où moi-même je rêvais de devenir enseignante (et ce depuis l’enfance, une vraie vocation !). J’ai même repassé mon bac pour cela plusieurs années après l’avoir raté. Puis je suis allée à la fac (Vincennes, cela va sans dire : c'était la seule ouverte aux jeunes des classes populaires) en sciences de l’éducation.
J’ai été amenée à faire trois stages de 3 mois chaque fois pour avoir une expérience pratique : un premier d’observation pure en école maternelle, un autre où j’intervenais auprès d’un groupe d’enfants toujours en maternelle et un troisième au sein d’une école élémentaire.
Je dois à mon grand regret avouer que j’avais demandé et obtenu (pour les deux derniers stages) à intervenir dans des écoles à pédagogie alternative. De longues années après, j’ai fait du bénévolat en rattrapage scolaire au sein d’une association dans un quartier de paris à forte population immigrée. Je ne rentrerais pas dans les détails de ces trois expériences mais leur point commun est qu’à chaque fois on m’a tenu d’entrée le même discours – stupéfiant pour moi : 1/ A mon arrivée « on va te confier ces enfants parce que tu ne peux pas commettre d’erreurs avec eux : ils sont irrécupérables » et 2/ à la fin du temps imparti après qu'ait été fait à chaque fois - par les éducateurs/trices eux/elles-mêmes - le constat que les enfants s’étaient réinsérés scolairement : « ce n’est pas ce qu’on te demandait » sans jamais répondre à ma question : « vous me demandiez quoi ? ».
Lorsque, stupéfaite, j’en parlais avec les gens autour de moi tout le monde me disait « c’est normal, puisqu’ils considéraient que ces enfants étaient « irrécupérables », tu les as mis en situation d’échec et ils n’ont pas supporté ». Mais cette explication même si elle protégeait mon amour-propre m’a laissée sur ma faim. Comme je suis un peu longue à la comprenette ce n’est que très récemment que j’ai compris ce qui pourtant m’a crevé les yeux pendant tout mon parcours professionnel (je voulais inconsciemment encore croire que ce système qui nous détruit nous veut quand même du bien).
Toujours et partout on a cherché à me faire comprendre par tous les moyens répressifs possibles et imaginables - (mais j’ai la peau plus dure que mon hyper sensibilité aurait pu me le faire croire, ma tendance autistique y est sans doute pour quelque chose : je n’ai aucun besoin de reconnaissance sociale) - que l’on ne me demandait surtout pas de faire la preuve que les prétendus « irrécupérables » si l’on s’intéresse à eux/elles, les écoute, n’utilise pas le rapport de force avec eux/elles se révèlent tout à fait capables de s’intéresser aux apprentissages et même de s’intégrer dans le carcan du formatage parce qu’ils ont trouvé les moyens de demeurer libres dans leur tête et dans leur cœur.
Et ça, non, on ne le demande à aucun/e éducateur/trice ! L’objectif de ces machines institutionnelles auxquelles on conditionne les parents à confier de plus en plus tôt leurs enfants c’est de créer les quatre murs de la « normalité » dans lesquels, adultes, ils s’enfermeront eux-mêmes en appelant ça : liberté, vérité, universalité.
Quatrième épisode : j’en étais là de ces réflexions quand, désirant reprendre à zéro toutes les bases de mes connaissances en pédagogie après le visionnage d’une série de vidéo sur Piaget, je suis tombée – et ça fait mal – sur des textes deIvan Illich qui expriment exactement ma pensée. Quelques citations en donneront une idée :
- « L'école est l'agence de publicité qui nous fait croire que nous avons besoin de la société telle qu'elle est. » Une société sans école, Ivan Illich (trad. Gérard Durand), éd. Seuil, 1971, p. 185 ;
- Les écoles imposent à leurs élèves de vivre dans un domaine artificiel, dans lequel les objets sont retirés du milieu quotidien au sein duquel ils ont leur sens véritable. Une société sans école, Ivan Illich source citations sur la page - Citations - Dicocitations
- Nous sommes tous prisonniers du système scolaire, si bien qu’une croyance superstitieuse nous aveugle, nous persuade que le savoir n’a de valeur que s’il nous est imposé, puis nous l’imposerons à d’autres – production et reproduction du savoir. Une société sans école, Ivan Illich source citations sur la page - Citations - Dicocitations
Cinquième épisode : une amie me propose d’aller voir le film « être et devenir » et comme je n’ai pas trop les moyens de me payer une toile, je me renseigne à son sujet qui, de fait, tomba pile dans le mille, mimile, vu l’état d’esprit dans lequel je me trouvais quand elle m’a appelée ! Par contre je constate que la diffusion du film est caïman confidentielle, ce qui ne m’étonne pas plus que cela ! Donc, je vais aller le voir !
Sixième épisode : au cours de ma recherche je tombe sur une vidéo suspecte (paske financée par le qatar, y zont certainement des intérêts qui sont pas les mêmes que les miens que je me dis méfiante) mais la curiosité étant un vilain défaut et que j’ai vraiment tous les défauts, je la regarde avec défiance et là : surprise ! Je tombe sur un musicien du nom de Stern, bon, ce qu’il dit me parait très intéressant mais je manque tomber du lit dans lequel une bronchite me cloue lorsque je découvre que lui-même est le fils d’un de mes plus grands maîtres : Arno Sternen personne ! Le reste de la vidéo est aussi très intéressant et pour l’occasion, tout en gardant ma réserve à l’encontre du qatar, je ne crache pas dans la soupe qui n’est plus à la grimace !
Pour en savoir plus
L'école à la maison : elles témoignent
A l'occasion de la sortie au cinéma le 28 mai du film "Être et devenir" à propos de l'instruction en famille, nos lectrices ont échangé sur l'école à la maison. Témoignages