Le génocide progressif d’Israël dans le ghetto de Gaza

À Gaza, la mise en application du sionisme revêt sa forme la plus inhumaine – Photo Ezz Zanoun / APA imagesPar Ilan Pappe, le 13 juillet 2014Dans un article de 2006 pour The Electronic Intifada, j’avais défini la politique d’Israël envers la bande de Gaza comme un génocide progressif.L’assaut actuel d’Israël contre Gaza indique hélas que cette politique se poursuit, sans relâche. Le terme est important parce qu’il situe de manière appropriée l’action barbare d’Israël – alors comme maintenant – à l’intérieur d’un contexte historique plus large.Il faut insister sur ce contexte, puisque la machine de propagande israélienne essaye encore et encore de présenter ses politiques comme hors de contexte et tourne le prétexte qu’il a trouvé pour chaque vague de destruction en la justification principale pour une nouvelle frénésie de massacres aveugles dans les charniers de Palestine.

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À Gaza, la mise en application du sionisme revêt sa forme la plus inhumaine – Photo Ezz Zanoun / APA images

Par Ilan Pappe, le 13 juillet 2014

Dans un article de 2006 pour The Electronic Intifada, j’avais défini la politique d’Israël envers la bande de Gaza comme un génocide progressif.

L’assaut actuel d’Israël contre Gaza indique hélas que cette politique se poursuit, sans relâche. Le terme est important parce qu’il situe de manière appropriée l’action barbare d’Israël – alors comme maintenant – à l’intérieur d’un contexte historique plus large.

Il faut insister sur ce contexte, puisque la machine de propagande israélienne essaye encore et encore de présenter ses politiques comme hors de contexte et tourne le prétexte qu’il a trouvé pour chaque vague de destruction en la justification principale pour une nouvelle frénésie de massacres aveugles dans les charniers de Palestine.

Le contexte

La stratégie sioniste d’étiqueter ses politiques brutales comme des réactions ad hoc à telle ou telle action palestinienne est aussi vieille que la présence sioniste en Palestine elle-même. Elle a servi de façon répétée à justifier la mise en œuvre d’une Palestine future qui possède en son sein très, très peu de Palestiniens natifs.

Les moyens pour l’accomplissement de cet objectif ont changé avec les années, mais la formule est restée la même: quelle que puisse être la vision sioniste d’un État Juif, il ne peut se matérialiser avec un nombre significatif de Palestiniens en son sein. Et aujourd’hui la vision est d’un Israël s’étendant presque sur toute la Palestine historique, où vivent encore des millions de Palestiniens.

La vague génocidaire actuelle a, comme toutes les précédentes, aussi une cause plus immédiate. Elle est née d’une tentative pour faire échouer la décision palestinienne de former un gouvernement d’union auquel même les USA n’ont pu s’opposer.

L’échec de l’initiative désespérée de "paix" du Secrétaire d’État US John Kerry a légitimé l’appel palestinien aux organisations internationales pour stopper l’occupation. Dans le même temps, les Palestiniens ont reçu une bénédiction internationale étendue pour l’effort prudent que représente le gouvernement d’union, pour définir une stratégie politique coordonnée parmi les divers groupes et agendas palestiniens.

Dès juin 1967, Israël a cherché un moyen de conserver les territoires qu’il avait occupés cette année-là sans incorporer sa population palestinienne indigène à ses citoyens porteurs de droits. Tout du long il a participé à une mascarade de "processus de paix" pour camoufler ou gagner du temps pour ses politiques de colonisation unilatérale sur le terrain.

Avec les décennies, Israël a fait la différence entre les zones qu’il désirait contrôler directement et celles qu’il allait gérer indirectement, avec l’objectif à long terme de réduire la population palestinienne à un minimum par, entre autres méthodes, le nettoyage ethnique et l’étranglement économique et géographique.

La position géopolitique de la Cisjordanie crée l’impression en Israël du moins, qu’il est possible d’accomplir cela sans s’attendre à un troisième soulèvement ou à trop de condamnation internationale.

La bande de Gaza, du fait de sa position géopolitique unique, ne s’est pas aisément prêtée à une telle stratégie. Dès 1994, et d’autant plus quand Ariel Sharon a pris le pouvoir comme Premier Ministre au début des années 2000, la stratégie a été de ghetto-iser Gaza et espérer d’une quelconque façon que les gens là-bas – 1.8 million aujourd’hui – tomberaient dans l’oubli.

Mais le Ghetto a démontré qu’il était rebelle et ne voulait pas vivre dans des conditions d’étranglement, d’isolation, de famine et d’effondrement économique. Donc le renvoyer dans l’oubli nécessite la poursuite de politiques génocidaires.

Le prétexte

Le 15 mai, les forces israéliennes ont tué deux jeunes Palestiniens dans la ville de Cisjordanie de Beitunia, leurs meurtres par sang-froid par une balle de tireur d’élite étant capturés sur vidéo. Leurs noms – Nadim Nuwara et Muhammad Abu al-Thahir – s’ajoutent à une longue liste de tels meurtres ces derniers mois ou ces dernières années.

Le meurtre de trois adolescents israéliens, dont deux étaient mineurs, kidnappés en Cisjordanie occupée en juin, était peut-être en représailles pour les meurtres d’enfants palestiniens. Mais pour toutes les déprédations de l’occupation oppressive, il a fourni le premier et principal prétexte pour détruire la délicate unité en Cisjordanie mais aussi pour mettre en route le vieux rêve d’éradiquer le Hamas de Gaza pour que le Ghetto soit à nouveau silencieux.

Depuis 1994, même avant la montée vers le pouvoir du Hamas dans la bande de Gaza, la position géopolitique particulière de la bande rendait évident que toute action de punition collective, telle que celle qui est infligée en ce moment, ne pourrait qu’être une opération de massacres en masse et de destruction. En d’autres termes, d’un génocide qui se poursuit.

Ceci n’a jamais retenu les généraux qui donnent les ordres de bombarder les gens depuis les airs, la mer et la terre. Réduire le nombre de Palestiniens sur toute l’étendue de la Palestine historique est toujours la vision sioniste. À Gaza, sa mise en œuvre revêt sa forme la plus inhumaine.

Le timing particulier de cette vague est déterminé, comme par le passé, par des considérations supplémentaires. Les troubles sociaux domestiques de 2011 couvent encore et pendant un temps il y avait une demande du public pour couper dans les dépenses militaires et transférer l’argent du budget obèse de la "défense" vers les services sociaux. L’armée a taxé cette éventualité de suicidaire.

Il n’y a rien de tel qu’une opération militaire pour étouffer les voix appelant le gouvernement à réduire ses dépenses militaires.

Des points de repère typiques des étapes précédentes de ce génocide progressif apparaissent à nouveau dans cette vague aussi. L’on peut derechef voir un soutien israélien consensuel pour le massacre de civils dans la bande de Gaza, sans une seule voix d’opposition significative. À Tel Aviv, les rares qui ont osé manifester contre ont été tabassés par des voyous juifs, tandis que la police regardait sans rien faire.

Le monde "intellectuel", comme d’habitude, devient un rouage de la machine. La prestigieuse université privée le Centre Interdisciplinaire Herzliya a établi "un quartier-général citoyen" où des étudiants se portent volontaires pour servir de porte-voix à la campagne de propagande à l’étranger.

Les médias sont loyalement recrutés, ne montrant aucune image de la catastrophe humaine qu’Israël a déclenchée et informant le public que cette fois, "le monde nous comprend et est avec nous."

Cette affirmation est valide jusqu’à un point, comme les élites politiques en Occident continuent à fournir la vieille immunité à l’ "état juif". Cependant, les médias n’ont pas donné à Israël tout à fait le niveau de légitimité qu’il cherchait pour ses politiques criminelles.

Des exceptions évidentes comprennent les médias français, surtout France 24 et la BBC, qui continuent à se faire les perroquets sans vergogne de la propagande israélienne.

Ceci n’est pas surprenant, puisque des groupes de lobbyistes pro-Israël continuent de travailler sans relâche à appuyer le cas d’Israël en France et dans le reste de l’Europe comme ils le font aux USA.

La voie devant

Que ce soit brûler vif un jeune Palestinien de Jérusalem, ou en abattre deux autres, juste pour s’amuser à Beitunia, ou massacrer des familles entières à Gaza, ce sont tous là des actes qui ne peuvent être perpétrés que si la victime est déshumanisée.

Je concèderai qu’à travers tout le Moyen-Orient il y a en ce moment des cas horribles où la déshumanisation a provoqué des horreurs inimaginables comme c’est le cas aujourd’hui à Gaza. Mais il y a une différence cruciale entre ces cas-là et la brutalité israélienne: les premiers sont condamnés comme étant barbares et inhumains à travers le monde, alors que les crimes commis par Israël sont encore publiquement avalisés par le Président des États-Unis, les dirigeants de l’UE et les autres amis d’Israël dans le monde.

Le seul espoir pour une lutte victorieuse contre le sionisme en Palestine est celui basé sur un agenda de droits humains et civiques qui ne fasse pas de différence entre une violation et la suivante et pourtant identifie clairement la victime et les agresseurs.

Ceux qui commettent des atrocités dans le monde arabe contre des minorités opprimées et des communautés sans défense, ainsi que les Israéliens qui commettent ces crimes contre le peuple palestinien, devraient tous être jugés selon les mêmes standards moraux et éthiques. Ce sont tous des criminels de guerre, bien que dans le cas de la Palestine il sont à l’œuvre depuis plus longtemps que tous les autres.

L’identité religieuse des gens qui commettent les atrocités ou le nom de la religion pour laquelle ils prétendent parler importe peu. Qu’ils se nomment eux-mêmes djihadistes, Judaistes ou Sionistes, ils doivent être traités de la même manière.

Un monde qui arrêterait d’employer le "deux poids deux mesures" dans ses relations avec Israël est un monde qui serait beaucoup plus efficace dans sa réaction à des crimes de guerre ailleurs dans le monde.

La cessation du génocide progressif à Gaza et la restitution des droits humains fondamentaux et civiques des Palestiniens où qu’ils soient, y compris le droit au retour, est la seule manière d’ouvrir une nouvelle perspective pour une intervention internationale productive au Moyen-Orient dans son ensemble.

Auteur de nombreux livres, Ilan Pappe est professeur d’histoire et directeur du Centre Européen pour les Études sur la Palestine à l’Université d’Exeter, au Royaume-Uni.

Source: http://electronicintifada.net/content/israels-incremental-genocide-gaza-ghetto/13562

Traduction française: http://globalepresse.com/2014/07/15/le-genocide-progressif-disrael-dans-le-ghetto-de-gaza/

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