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Billet de blog 22 janv. 2015

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Noam Chomsky: « Beaucoup de journalistes ont aussi été tués à Gaza »

Par Noam Chomsky, le 19 janvier 2015Après les attaques terroristes contre Charlie Hebdo qui ont tué 12 personnes dont le rédacteur-en-chef et trois autres dessinateurs, et peu de temps après quatre Juifs dans un supermarché casher, le Premier Ministre français Manuel Valls a déclaré « une guerre contre le terrorisme, contre le djihadisme, contre l’Islam radical, contre tout ce qui vise à briser la fraternité, la liberté et la solidarité ».Des millions de gens ont défilé dans les rues en condamnation de ces atrocités, amplifiés à l’unisson sous la bannière de « Je suis Charlie ». Il y eut des proclamations d’outrage, finement encapsulées par le chef de file du parti travailliste israélien et principal challenger aux prochaines élections Isaac Herzog, qui déclara que « Le terrorisme c’est le terrorisme. Il n’y a pas deux façons de le dire, » et que « Toutes les nations qui recherchent la paix et la liberté [sont face] à un énorme défi. »Les crimes ont également donné lieu à un torrent de commentaires, cherchant à trouver les racines de ces assauts choquants dans la culture islamique, et explorant des moyens pour contrer la vague meurtrière de terrorisme islamique sans pour autant sacrifier nos valeurs. Le New York Times décrivit l’attaque comme un « choc des civilisations », mais fut repris par le chroniqueur du Times Anand Giridharadas, qui tweeta que ce n’était « pas et jamais une guerre entre civilisations. Mais une guerre POUR la civilisation contre des groupes qui sont de l’autre côté de cette ligne. #CharlieHebdo. »

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Par Noam Chomsky, le 19 janvier 2015

Après les attaques terroristes contre Charlie Hebdo qui ont tué 12 personnes dont le rédacteur-en-chef et trois autres dessinateurs, et peu de temps après quatre Juifs dans un supermarché casher, le Premier Ministre français Manuel Valls a déclaré « une guerre contre le terrorisme, contre le djihadisme, contre l’Islam radical, contre tout ce qui vise à briser la fraternité, la liberté et la solidarité ».

Des millions de gens ont défilé dans les rues en condamnation de ces atrocités, amplifiés à l’unisson sous la bannière de « Je suis Charlie ». Il y eut des proclamations d’outrage, finement encapsulées par le chef de file du parti travailliste israélien et principal challenger aux prochaines élections Isaac Herzog, qui déclara que « Le terrorisme c’est le terrorisme. Il n’y a pas deux façons de le dire, » et que « Toutes les nations qui recherchent la paix et la liberté [sont face] à un énorme défi. »

Les crimes ont également donné lieu à un torrent de commentaires, cherchant à trouver les racines de ces assauts choquants dans la culture islamique, et explorant des moyens pour contrer la vague meurtrière de terrorisme islamique sans pour autant sacrifier nos valeurs. Le New York Times décrivit l’attaque comme un « choc des civilisations », mais fut repris par le chroniqueur du Times Anand Giridharadas, qui tweeta que ce n’était « pas et jamais une guerre entre civilisations. Mais une guerre POUR la civilisation contre des groupes qui sont de l’autre côté de cette ligne. #CharlieHebdo. »

Le décor à Paris fut dépeint de façon saisissante par le correspondant chevronné pour l’Europe, Steven Erlanger: « Une journée de sirènes, d’hélicoptères dans les airs, de dépêches frénétiques d’informations; de cordons de police et de foules angoissées; de jeunes enfants ramenés de leurs écoles vers la sécurité. Ce fut une journée, comme les deux précédentes, de sang et d’horreur dans et autour de Paris. »

Erlanger cita également un journaliste ayant survécu qui déclara que « Tout s’est effondré. Il n’y avait aucune issue. Il y avait de la fumée partout. C’était épouvantable. Les gens hurlaient. C’était comme un cauchemar. » Un autre rapporta une « énorme explosion, et tout tomba dans l’obscurité. » La scène, rapporte Erlanger, « en était une qui devient de plus en plus familière de verre brisé, de murs démolis, de poutres torturées, de peinture roussie et de dévastation émotionnelle. »

Ces dernières citations, toutefois – ainsi que nous le rappelle le journaliste indépendant David Peterson – ne datent pas de janvier 2015. Plutôt, elles remontent à un article d’Erlanger du 24 avril 1999 et qui reçut alors beaucoup moins d’attention. Erlanger rapportait « l’attaque au missile du siège de la télévision publique serbe » par l’OTAN qui « sortit la Radio Télévision Serbe des ondes, » tuant 16 journalistes.

« Les officiels de l’OTAN et des USA ont pris la défense de l’attaque, » rapporta Erlanger, « comme un effort visant à saper le régime du Président Slobodan Milsevic de Yougoslavie. » Le porte-parole du Pentagone Kenneth Bacon affirma lors d’un briefing à Washington que « la TV serbe fait autant partie de la machine à meurtres de Milosevic que ses militaires, » et est donc une cible légitime pour se faire attaquer.

Il n’y eut pas de manifestations ou d’exclamations d’outrage, pas de chants disant « Nous sommes RTV », pas d’enquête sur les racines de l’attaque dans l’histoire et la culture chrétienne. Au contraire, l’attaque contre la presse fut félicitée. Le diplomate US hautement respecté Richard Holbrooke, alors émissaire en Yougoslavie, décrivit l’attaque réussie contre RTV comme « extrêmement importante et, je pense, un développement positif, » un sentiment repris par d’autres.

Il y a beaucoup d’autres événements qui ne mandatent aucune enquête sur la culture et l’histoire occidentale – par exemple, la pire atrocité terroriste en Europe de ces dernières années, en juillet 2011, lorsque Anders Breivik, un extrémiste chrétien ultra-sioniste et islamophobe massacra 77 personnes, dont la plupart étaient des adolescents.

Tout aussi ignorée dans la « guerre contre le terrorisme » est la campagne terroriste la plus extrême des temps modernes – la campagne d’assassinats à l’échelle mondiale de Barack Obama, qui cible des gens suspectés de vouloir peut-être nous faire du mal un jour, ainsi que tous les malheureux se trouvant être dans les parages. D’autres infortunés manquent aussi à l’appel, tels les 50 civils tués par un raid de bombardement mené par les USA contre la Syrie en décembre, et qui fut à peine rapporté.

Un individu fut effectivement puni en connexion avec l’attaque de l’OTAN sur RTV – Dragoljub Milanovic, le directeur général de la station, qui fut condamné par la Cour Européenne des Droits de l’Homme à 10 ans de prison pour avoir échoué à faire évacuer l’immeuble, selon le Comité de Protection des Journalistes. Le Tribunal Pénal International pour la Yougoslavie prit l’attaque de l’OTAN en considération, arriva à la conclusion qu’il ne s’agissait pas d’un crime, et que bien que les victimes civiles furent « malheureusement élevées, elles ne semblent pas être clairement disproportionnées. »

La comparaison entre ces affaires nous aide à comprendre la condamnation du New York Times venant de l’avocat pour les droits civiques Floyd Abrams, célèbre pour sa défense énergique de la liberté d’expression. « Il y a des moments où il faut se contenir, » écrit Abrams, « mais dans le sillage immédiat de l’attaque la plus menaçante faite au journalisme de mémoire vivante, [les rédacteurs du Times] auraient mieux servi la cause de la liberté d’expression en s’y adonnant », et en publiant les dessins de Charlie Hebdo ridiculisant Mohammed qui ont suscité l’attaque.

Abrams a raison de décrire l’attaque contre Charlie Hebdo comme « l’attaque la plus menaçante faite au journalisme de mémoire vivante. » Cette raison provient du concept de « mémoire vivante », une catégorie construite avec attention pour inclure Leurs crimes contre nous, tout en excluant scrupuleusement Nos crimes contre eux – ces derniers n’étant pas des crimes mais la noble défense des valeurs les plus élevées, parfois imparfaites par inadvertance.

Ceci n’est pas le lieu où enquêter sur ce qui était précisément « défendu » quand RTV a été attaquée, mais une telle investigation est plutôt informative.

Il existe beaucoup d’autres illustrations de l’intéressante catégorie de la « mémoire vivante ». L’une provient de l’assaut des Marines contre Falloujah en novembre 2004, l’un des plus atroces crimes de l’invasion de l’Irak emmenée par les USA et le Royaume-Uni.

L’assaut débuta par l’occupation de l’Hôpital Général de Falloujah, un crime de guerre majeur outre la façon dont elle fut menée. Ce crime fut éminemment rapporté à la Une du New York Times, accompagné d’une photographie dépeignant comment « Les patients et employés de l’hôpital furent expulsés de leurs chambres par des soldats en armes, et contraints à s’asseoir ou à s’allonger par terre pendant que les soldats leur attachaient les mains derrière le dos. » L’occupation de l’hôpital fut considérée méritoire et justifiée: elle « ferma ce que des officiers disaient être une arme de propagande pour les militants: l’Hôpital Général de Falloujah, avec son flux de rapports sur des victimes civiles. »

Évidemment, ce n’est là point du tout un assaut contre la liberté d’expression, et cela ne passe pas le test pour une inclusion dans la « mémoire vivante ».

Il y a d’autres questions. Une question qui vient naturellement, est de demander comment fait la France pour préserver la liberté d’expression et les principes sacrés de « fraternité, liberté, solidarité ». Est-ce, par exemple, par le biais de la Loi Gayssot, appliquée à plusieurs reprises, qui accorde de fait à l’état le droit de déterminer ce qui est la Vérité Historique et de punir toute déviation par rapport à ses édits? En expulsant les descendants misérables de survivants de la Shoah (les Roms) vers une âpre persécution en Europe de l’Est? Par le traitement déplorable d’immigrants Nord-Africains dans les banlieues de Paris, où les terroristes de Charlie Hebdo sont devenus des djihadistes? Quand le courageux journal Charlie Hebdo renvoya le dessinateur Siné sur les bases de l’un de ses commentaires, ayant été jugé comme garni de connotations antisémites? Beaucoup d’autres questions émergent très rapidement.

Quiconque ayant les yeux ouverts remarquera vite des omissions plutôt frappantes. Ainsi, prééminents parmi ceux qui font face à un « énorme défi » vis-à-vis de la violence brutale sont les Palestiniens, une fois de plus lors de la vicieuse attaque d’Israël sur Gaza pendant l’été 2014 dans laquelle beaucoup de journalistes furent assassinés, parfois dans des voitures clairement estampillées « presse » avec des milliers d’autres, alors que la prison à ciel ouvert gérée par les Israéliens était à nouveau réduite en ruines sur des prétextes qui, à l’examen, s’effondrent complètement.

Fut aussi ignoré l’assassinat d’encore trois journalistes en Amérique Latine en décembre, amenant le bilan pour l’année à 31 morts. Il y a eu plus d’une douzaine de journalistes tués au seul Honduras depuis le putsch militaire de 2009 qui fut officiellement reconnu par les USA (mais peu d’autres), donnant au Honduras post-putsch la palme per capita du meurtre de journalistes. Mais là encore, aucun assaut contre la liberté de la presse, de mémoire vivante.

Il n’est pas difficile de poursuivre. Ces quelques exemples illustrent un principe très général qui est observé avec un dévouement et une constance impressionnants: plus nous parvenons à imputer des crimes à des ennemis, plus grand est l’outrage; plus grande est notre responsabilité pour nos crimes – et donc plus grand notre pouvoir pour y mettre fin – moins c’est important, tendant vers l’oubli ou même le déni.

Contrairement aux proclamations éloquentes, ce n’est pas vrai que « le terrorisme c’est le terrorisme. Il n’y a pas deux façons de le dire. » Il y a assurément deux façons d’en parler: la leur contre la nôtre. Et pas seulement du terrorisme.

Source: http://www.alternet.org/media/noam-chomsky-slams-wests-charlie-hebdo-outrage-many-journalists-were-killed-israel-gaza-too

Traduction française: http://globalepresse.com/2015/01/22/noam-chomsky-beaucoup-de-journalistes-ont-aussi-ete-tues-a-gaza/

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