De Souzy ou l’étonnante volte-face de Mediapart

Dénoncer une imposture éditoriale fait évidemment partie du devoir d’un journaliste. C’est une tâche aussi indispensable que difficile. Puisqu’elle risque de réduire en cendres une œuvre de l’esprit, elle exige une grande rigueur et son corollaire : s’écarter de tout parti-pris.

De ce point de vue, l’article publié par Antoine Perraud, le 27 septembre, sur la prétendue « imposture éditoriale » de Bernard de Souzy à travers son livre « Mon père, ce tortionnaire » est à l’envers de ce qu’on serait en droit d’attendre de Mediapart. Cet article est bien le signe d’une époque : on célèbre puis on assassine.

Le 12 septembre, Mediapart, sous la plume du même journaliste, mettait en ligne un premier article louangeur sur le livre, et plusieurs vidéos du même acabit – aujourd’hui retirées. La découverte de zones d’ombres rendait parfaitement légitime l’enquête, mais imposait, me semble-t-il, une extrême prudence.

Ce livre révèle que certains bourreaux en temps de guerre peuvent également l’être dans le lien intime qui les unit à leurs enfants. C’est ce qui rend l’ouvrage de Bernard de Souzy si important mais aussi si dérangeant. Il rompt avec un déni. Celui de la cohérence psychologique du bourreau de guerre et celui de l’intime.

Un fils, l’auteur, révèle des faits atroces commis par son père pendant la guerre d’Algérie et dans l’intimité de sa petite enfance. Le frère de l’auteur, Pierre de Souzy, est à front renversé dans un sous-jacent psychologique, sinon pathologique, qui aurait dû conduire à d’infinies précautions. A l’inverse, Mediapart puise dans les accusations du frère – par ailleurs compagnon de route du Front national -, l’essentiel de l’argumentation de son deuxième article, n’hésitant pas à qualifier de « faux » les cahiers écrits par le père.

Pourtant, de son propre aveu, Antoine Perraud n’a pas eu accès à toute la documentation disponible et notamment des écrits en possession de l’auteur. Cette absence d’exhaustivité dans « l’enquête » la qualifie déjà. S’agissant des discordances ou anomalies qu’il relève dans les cahiers présentés par Pierre de Souzy, Antoine Perraud n’a même pas daigné évoquer les autres explications plausibles que l’éditeur avait pourtant partagées avec lui, ne serait-ce que pour les écarter.

Tout ceci est bien court pour traiter un auteur de faussaire et provoquer la spirale en forme de hallali sur la Toile qu’il subit aujourd’hui.

L’autre signature de cet incroyable parti-pris se trouve dans l’inimitié déclarée à l’égard de l’éditeur et de son avocat – auteur de ces lignes. Certes, les avocats ne sauraient être immunisés bien sûr, mais ici le contact entre le journaliste et l’avocat s’est limité à une seule conversation téléphonique de vingt minutes. Cette conversation a été cordiale et rend inexplicable les commentaires péjoratifs et inélégants qui émaillent l’article.

Le plus grave est ce qui suit : Antoine Perraud n’a pas pris le temps de venir me questionner préférant dénaturer mes propos, saisis au téléphone, alors que j’étais à l’étranger. On saura un jour peut-être quel ressort psychologique et personnel a animé l’auteur de ce singulier article. Les dégâts sont irrémédiables pour le livre, mis au bûcher au nom d’on ne sait quelle vanité. La sensibilité conspirationniste d’aujourd’hui s’y prête. Nombreux sont ceux qui piaffent, se réjouissent à l’idée que les masques tombent.

Antoine Perraud a voulu dénoncer une imposture dans une hâte si fiévreuse qu’il s’en est écarté de tous les principes, prenant aussi, à son tour, le risque de se voir questionner lui-même. S’il faut louer les personnes trop peu nombreuses qui reconnaissent s’être trompées, on doit, en revanche, se défier du zèle du défroqué.

William Bourdon

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