A propos de l'unique écrit de Joseph Ponthus

Pourquoi cette oeuvre a-t-elle été écrite en vers plutôt qu'en prose?

Joseph Ponthus est mort il n’y a pas longtemps. Mon amie voit passer les articles dans Le Monde, fait quelques recherches, et me demande : « Trouvez-vous ses vers beaux ? ». Je n’en avais jamais entendu parler ; je prends ce qu’elle me donne, et lis quelque peu. Je trouve un long poème en vers libres, intitulé A La Ligne, qui raconte les déboires d’un ouvrier à l’usine, et narre le quotidien d’un trieur de crevettes, d’un homme qui passe ensuite à l’abattoir, et doit vivre dans un environnement empesté par l’odeur de la viande.

Ce sont des vers comme on peut en faire, qui utilisent le fait de n’être pas prose pour condenser ce qu’ils ont à dire, et passer à la ligne, comme l’indique le titre, soit pour faire ressortir l’aspect mécanique et déshumanisant de la tâche, soit pour souligner un propos, contraste, paradoxe, force intime ou vérité. Cette forme est ancienne. Elle a cours aujourd’hui parmi quelques poètes, la plupart parce qu’ils écrivent mal, et pensent rehausser ce qu’ils écrivent en l’ornant d’un style qui veut se faire poétique.

Je n’ai rien à dire sur ces vers : c’est simplement parce que je ne comprends pas pourquoi ils sont vers. Cependant la musique me touche, la situation aussi ; je peine à voir un travailleur, qui fit les mêmes études que moi, se boucher le nez pour entrer et sortir, mettre deux paires de chaussettes pour se préserver du froid, et se surprendre à trouver le temps beau quand il met parfois le nez dehors ; c’est qu’il se figure qu’il y fait toujours nuit, et la température maximale, indique-t-il, été comme hiver, ne dépasse pas huit degrés.

Alors, la forme me gêne, mais je lis un peu plus ; je vois se dérouler un documentaire sur ce qu’est l’usine, écrite par un gaillard qui eût pu être de ma promotion, ou du moins avec lequel nous aurions pu être collègues, qui dut faire ce travail parce qu’il ne put continuer à être éducateur spécialisé, à ce que je lis, qui est une profession que je connais un peu, parce qu’elle est proche de la mienne, mais dans laquelle on se serre moins les coudes, parce qu’on est toujours plus seul quand on travaille avec des gens dont personne ne veut.

Eh quoi, Ponthus, qui eut pu être mon ami ? La vraie question, à te lire, n’est pas : « Est-ce que tes vers sont beaux ? », parce qu’ils sont douteux, mais bien plutôt, « Pourquoi ne nous fis-tu pas une belle prose comme on les aime, pourquoi ne nous fis-tu pas un documentaire en forme, avec ça et là un peu de comique, pour toucher tout ton monde, et qui eut eu le mérite d’être clair, sans prétendre que ce que tu écrivais était poésie ? » Car ce n’en est pas, pour qui lit un peu de vers ; et, avec tant de choses vues à l’usine, voilà qui eut pu faire un merveilleux travail d’écrivain.

Il écrivait rincé par la fatigue, sûrement avant de s’allonger sur sa paillasse, dit-il. On conçoit que la forme en vers libres fut la seule qui convint ; voilà qui permet à un homme de se reposer quand il le veut après l’effort. Mais creusons un peu plus, et demandons-nous pourquoi un homme, qui fit ses études de lettres, s’est embarrassé à prendre le vers quand il eut pu choisir la prose.

La vraie question n’est pas de savoir si ses vers sont mauvais, mais plutôt de savoir pourquoi il se mit en tête d’en écrire. Cette question doit en toucher plus d’un. Aurait-il écrit en prose, serait-il intervenu chez Drucker, ç’aurait été un énième témoignage de l’ouvrier à l’usine, un reportage Paris Match qui aurait fait la une pendant une semaine, et dont personne n’aurait plus parlé après. Il fit le choix des vers, parce qu’il devait penser, certainement, que le vers marquerait plus son coup, que cela porterait davantage sa voix : cette forme bizarre, inusitée aujourd’hui, et qui sent tout de suite l’effort de style, dit inévitablement qu’on a quelque chose à dire, qu’elle a son importance, et lorsqu’au vers s’allie l’environnement et les mots de l’usine, alors chacun s’arrête, et tout le monde veut lire un peu plus. C’est de la poésie, dit-on, voilà quelque chose de beau, et voilà quelque chose qui me fera bien parler quand j’irai dîner ce soir. Paradoxe ! Ces vers traitent de l’usine, ils sentent la canaille, et l’on peut dire qu’on s’intéresse à l’ouvrier tout en mettant la conversation sur ce qui fait une belle poésie. C’est faire d’une pierre deux coups, et ouvrir le champ pour un débat entre initiés. Seulement ne voit-on pas que Ponthus ne voulait probablement pas qu’on parle de ses vers, mais bien de ses camarades d’usines qui souffraient avec lui.

La vérité est que ces gens, qui auraient pu faire témoignage, et qui auraient inscrit leur travail dans un compte-rendu de ce qu’est le monde d’aujourd’hui, comme Ponthus dut le faire, n’ont plus la parole ; ils sont plongés dans un mutisme forcé, parce que la loi du livre fait qu’il en sort dix mille par an, et que pour se faire remarquer, on est obligé de passer par le vers. Mais c’est d’abord la belle prose qui donne le beau vers, c’est elle qui module la syntaxe, fait le choix des mots, aplanit une forme et une pensée, et permet au poète de faire, librement, le choix de sa scansion, pour apprivoiser cette syntaxe nouvelle sur des rythmes nouveaux, qui, sans elle, pèchent à la fois par l’intérêt et par la pensée. Aucune révolution poétique n’eut de précurseur qu’en prose ; et si la poésie est dans un état si calamiteux aujourd’hui, c’est parce que ceux qui pourraient dire quelque chose se voient d’abord contraint à le faire en vers, parce qu’écrire en prose, c’est risquer d’être passé sous silence.

Ponthus ne voulut certainement pas révolutionner la façon d’écrire le vers : il fit ce qu’il put. Mais il pose une question que devrait se poser chaque lecteur, depuis que le livre envahit nos rayons jusqu’à s’agglutiner dans le fond de nos gorges, et que nombre d’écrivains, eux aussi trop peu lus, posent depuis que le paysage littéraire est devenu un champ sans nom, brumeux, incalculable, et qui n’offre pas plus de compréhension que ce que l’intérêt de chacun veut bien y trouver : qu’est-ce qui vaut la peine d’être écrit, et, surtout, pourquoi le lire ? Aussi l’homme qui aurait pu avoir ce qu’il faut choisit-il la mauvaise forme, simplement parce qu’il y en avait pas d’autre d’audible. A ceux qui trouvent ces vers beaux, qu’ils ne me lisent pas, ou qu’ils déchirent ce papier aussitôt après m’avoir lu : je ne veux pas leur faire manquer d’espoir. J’appris qu’il avait du succès ; si cette œuvre doit enfanter quelque chose, qu’elle le fasse, vite et bien, et qu’elle pousse plus loin ce que lui choisit d’entreprendre. Pour les autres, qu’on honore du moins sa mémoire, et qu’on se pose la question qu’il se posa, si nous écrivons, qui fait qu’on ne peut rien écrire qui ne soit, passé la semaine, irréversiblement passé aux cabinets.

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