Sur le sujet des caricatures de Charlie Hebdo

On parle beaucoup de nos caricaturistes depuis le tragique événement de cet automne. Encore faudrait-il peut-être tâcher de définir à qui elles s'adressent.

J’ouvre ma grammaire, et trouve qu’une caricature est le grossissement exagéré d’un trait pour en faire la satire. Elle me rappelle qu’on doit en débattre, et c’est une bonne chose ; je n’aimerais pas trop m’avancer, mais il me semble qu’on propose rarement une satire sans inviter, du même coup, à débattre autour du sujet dont il est question. Je cherche pourtant, et tends l’oreille : je n’entends pas beaucoup de débats à l’occasion des publications de celles de Charlie Hebdo. De débat sur le fait qu’ils aient le droit ou non de publier, oui, ceux-là, un certain nombre ; de débat sur ce dont il est question, à savoir la satire d’une communauté religieuse se recouvrant du nom de Dieu pour commettre des actes que les auteurs de ces satires réprouvent – des plus barbares aux simples boycottages de produits français – je n’en entends pas parler.

Il me semble également, d’un autre côté, que l’invitation au débat se fait généralement dans la supputation que l’adversaire qu’on désigne pourra répondre. Le sarcasme lance la discussion, mais il la lance. Il faudrait que leurs auteurs soient sûrs que les communautés qu’ils pointent regardent ces caricatures, lisent quelques pages du journal ; au fond s’intéressent au problème dont il est question. Pour accepter de raisonner à plusieurs sur un sujet, mettons, soi-même et la partie adverse, il faut d’abord s’accorder sur le fait qu’il y ait un sujet, d’une part, qu’il est important d’en débattre parce qu’on forme une communauté qui doit vivre sur le même sol, d’autre part. Que fait-on autrement ? De l’entre-soi, c’est-à-dire que la bonne gauche pense et publie un sujet, qui est lu par la gauche, qui fait rire la gauche, puis c’est un retour à l’envoyeur ; on nomme cela, toujours en grammaire, les conditions d’énonciation, et ce sont elles qui permettent de désigner qui parle, et à qui.

Charlie Hebdo est un journal athée, anticlérical, de gauche ; or la laïcité de gauche à la française est une tradition longue et pénible à comprendre, qui ne se laisse prendre qu’une fois qu’on a fait un peu d’histoire, et qui, en revanche, une fois qu’on l’a comprise et acceptée, peut s’avérer très amusante si on en rit, riche de développement si on la pense. Ceci étant, je ne sais pas si ceux qui réagissent si violemment à ces caricatures font beaucoup d’histoire, et s’ils sont, par eux-mêmes, aptes à comprendre l’intention des auteurs quand ils publient une nouvelle caricature – laquelle doit être, si je ne m’abuse, d’en débattre.

Je pose donc de nouveau la question : qui parle, et à qui ? Si on ne fait que de l’entre-soi alors les conditions du débat ne sont pas réunies, et le débat est nul. La caricature loupe son propos, ou ne fait rire que ceux qui sont déjà convaincus. Elle blesse les autres, qui sont de toute façon exclus du débat. Je crois savoir que ce sont pourtant eux qu’il s’agirait de convaincre et de faire réagir, si du moins le but de la caricature est d’amener les consciences à tempérer le poids de la religion dans la société. Si on ne veut pas faire de l’entre-soi, alors il faut que les termes dans lesquels s’énonce le débat invitent à la réflexion ; sans doute, sachant comme sont perçues par ces communautés les caricatures du prophète, et notamment, en leur sein, par ceux-là mêmes qu’on cherche à convaincre, ferme-t-on davantage la porte au débat qu’on n’invite à réfléchir.

La France est laïque, et strictement laïque, et le blasphème n’y est pas considéré comme un délit. Je l’entends bien, et je suis d’accord avec cette loi. Je n’aimerais pas qu’elle recule, et je suis peiné de voir qu’en plus d’avoir à se défendre contre une bande de fanatiques, et de craindre pour leur sûreté, les gens de Charlie Hebdo aient à réfléchir, dès qu’ils publient une caricature, au fait de savoir si la loi ou l’opinion les soutiendra, pour ce coup-ci une dernière fois peut-être, ou non. C’est déjà quelque chose que d’aller travailler la peur au ventre, et pour une cause qu’il faut défendre, surtout quand on la défend à peu près seul ; c’en est une autre que de s’interroger sur le fait de savoir si ce qu’on fait est légitime ou non. L’interrogation est moins grave, mais elle est plus sérieuse.

Il ne faut pas se demander si on doit interdire ou non les caricatures de Charlie Hebdo. Il faut, en premier lieu, cesser de penser qu’il y a un lien immédiat et légitime entre la publication d’une caricature et une réaction violente. Ce lien peut être légitime ailleurs, où la publication blasphématoire est punie par la loi ; on intente des procès, on prend l’habitude d’en débattre, si la justice ne fait pas son travail, alors on ouvre le champ à la violence. Mais en France, la loi ne prévoit aucun procès pour cela, et la réaction violente ne se fait pas au nom de l’injustice, mais de la foi. C’est notre histoire, et nous sommes souverains chez nous. On n’a donc pas à réagir en disant : cette nouvelle caricature va faire des morts, Charlie Hebdo joue avec le feu, ou agite un chiffon rouge en face d’un taureau sur le point de charger. Ce journal exerce son droit à la liberté d’expression, qui en France inclut le blasphème, et ce cadre, si on l’accepte, fait de deux événements deux causes : d’une part la publication d’une caricature blasphématoire, de l’autre la réaction violente à cette caricature. C’est en liant faussement ces événements, en faisant de l’un la cause, l’autre l’effet, qu’on en arrive à penser que Charlie Hebdo, cette fois franchit peut-être la ligne, n’est en fin de compte pas très responsable, devrait sans doute limiter la publication de ces caricatures. A combien ? Deux par trimestre, trois dans l’année ? Allez définir un chiffre, appuyez-le sur une base légale, et revenez avec un texte de loi qui ne soit pas trop ridicule.

Appelons, autrement, un chat un chat, et reposons sur la table le droit au blasphème : voici un sujet qui peut faire naître des arguments pour et contre, et qui fait, une fois qu’on a relu l’histoire, et notamment celle des affrontements religieux et de la liberté d’expression en France, qu’on peut décider, ou non, de revenir sur ce droit que nous avons de représenter Dieu dans un dessin. Mais, tel qu’il existe, et tant que le débat n’est pas posé, Charlie n’a pas, et nous encore moins, à se demander si ce qu’il fait est responsable ou non.

Pertinent, en revanche, cela se pourrait bien. Ce n’est certainement pas en publiant une caricature blasphématoire que Charlie persuadera un Musulman convaincu qu’il faut vivre par la charria qu’il pousse les bornes trop loin. A qui s’adresse-t-il, alors ? A nous, qui sommes déjà persuadés que les lois civiles sont celles qui priment. Si Jean-Luc Mélenchon est caricaturé aux côté de Marine Le Pen, c’est parce que Charlie pointe par là une tentation au populisme qu’il est en droit de supposer exister chez les deux. Le lecteur de gauche comprend cette analogie, s’en indigne s’il le veut, mais il peut y répondre. Si Charlie publie une caricature d’Allah avec en incise « C’est dur d’être aimé par des cons », il n’est pas très certain qu’il invite le lecteur qui s’indigne à débattre autour d’un sujet qu’il soulève, mais qu’il pointe seulement les violences commises par ces Musulmans au nom du fait qu’on publie une caricature d’Allah. Or le fait que ces violences aient été commises indique, précisément, qu’ils ne sont pas prêts à en débattre, qu’ils ne font plus la différence entre la satire et le blasphème, et, plutôt que de voir un excès qu’on critique, y voient une insulte supplémentaire.

Il est bon d’exercer sa liberté d’expression ; encore faut-il qu’en face on puisse répondre. Relancer une énième fois le débat sur le fait de savoir si l’on peut représenter le prophète ou non n’a aucun intérêt ; cette réponse a déjà été donnée et sera toujours la même : on le peut en France. Elle n’a pas à convaincre, ni ne peut persuader : on ne persuadera par aucun argument quelqu’un qui croit, quelque soit le nombre de fois qu’on lui rappellera la loi et l’histoire ; ce qu’on appelle avec tant de condescendance la « pédagogie », sur cette question, ne fait rien, parce que les arguments qu’on déploie ne sont pas de même nature que ceux avec lesquels on attaque, et opposer les uns aux autres est aussi inutile que de faire frapper la mer à coup de fouet.

Ce qui est utile, en revanche, c’est, plutôt que de faire de Charlie Hebdo la cause, d’en faire l’effet, et de se demander pourquoi la publication de ces caricatures ne suscite plus aucun débat, mais seulement la violence, ou la crainte que cette violence n’arrive. Si les Musulmans sont mis au ban par un désinvestissement croissant de l’État en France depuis trente ans, s’ils sont condamnés à n’appartenir, grosso modo, qu’à une classe sociale, toujours la même, qui est celle qui pâtit le plus de la crise et du libéralisme, qui se voit recluse dans des banlieues monstrueuses que, avec une pudeur d’un mauvais goût infini, on s’est mis à appeler « quartiers », et que, à la suite de sa pauvreté, de son indigence, de l’existence d’un marché parallèle de la drogue que personne n’a le courage de démanteler, est venu la suite logique de ce arrive, et qui arrive tout le temps quand on est pauvre : la confrontation avec la police, l’accroissement des violences, la stigmatisation progressive à cause de ces mêmes violences, et finalement le repli dans un communautarisme qui, certes, offrait une solution là où l’État n’en fournissait aucune, alors, oui, il peut arriver qu’on se mette à faire de la loi divine le substitut à la loi de la République, parce que celle-ci ne fournit aucun espoir, ou bien trop maigre, et que celle-là, en plus de donner de l’espoir, permet l’acquisition d’une identité.

Ce n’est pas cette loi de liberté d’expression qu’il faut défendre ; elle est un droit acquis qu’on ne pourra remettre en cause qu’en passant par une réécriture de l’histoire ; cela peut se faire, parce qu’il est vrai qu’elle s’interprète toujours, mais enfin le plus urgent, le plus sage, serait peut-être d’écrire celle qui se joue maintenant, dont nous sommes responsables. On a beau jeu de vouloir que personne ne vive sous le coup de la loi divine en France au nom de la République, alors que bon nombre de ces quartiers misérables vivent déjà sous celui d’une loi qui n’est pas celle de la République, qui n’a pas même besoin d’être celle de la charria : ce sont des solidarités qui s’organisent suivant un système de débrouille, des dealers qui paient des loyers, des gamins qu’on recrute pour avertir les grands si la police arrive, et qui reçoivent des compensations en échange, ce sont des petits boulots qu’on promet, tous illicites, qui autorisent un enfant à ne plus croire en l’école, parce que sorti du collège il aura un travail qui, pour lui, sera sûr.

On peut toujours opposer à cela une pétition de principe et ressortir les grands arguments, mais la seule manière par laquelle on parviendra à les faire appliquer dans des quartiers pauvres qui ont perdu toute foi dans la République, c’est la force, parce que ces arguments ne sont plus compris et n’ont plus envie d’être entendus. Au lieu, donc, d’avoir des débats qu’on peut comprendre, qui se résument à des choix économiques sur lesquels on peut agir, on en vient à en avoir sur lesquels tout débat est impossible, parce que c’est une affaire, d’un côté comme de l’autre, de croyance. Une République qui ne produit aucun effet intégrateur revient à tracer une ligne de démarcation entre ceux qu’elle abrite : les uns, qui en voient les effets, parce qu’ils sont du bon côté de la ligne, croient en elle et en voient les miracles ; les autres demandent à voir, et finissent par en faire une seconde religion dans laquelle on leur demande de croire ; dans ce cas, pourquoi pas l’autre ?

Tant que nous ne sommes pas unis sous une même loi qui s’appliquera absolument partout à l’identique, nous ne formerons pas communauté, partant, le débat sera impossible, et les caricatures de Charlie Hebdo continueront à se déployer en circuit fermé, renforçant le sentiment d’exclusion qu’elle cherchent pourtant à faire condamner.

 

 

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