Quelques considérations abstraites

Brève relation sur le plaisir qu'il y a à enseigner à l'université

J’aime particulièrement enseigner à la faculté ; j’eus la chance, il y a quatre ans, de reprendre le poste d’une collègue ; c’est un plaisir que de trouver devant soi des étudiants capables, qui écoutent ce qu’on veut leur dire, et ne rechignent pas devant l’exercice. C’est aussi pour moi l’occasion de hausser le niveau des cours, et faire un peu moins attention à la discipline : après tout, s’ils sont là, c’est qu’ils l’ont choisi, et ils ont une vision plus nette, à cet âge, ce que leur avenir peut devoir à l’écoute et à l’attention. Ce public est de bonne volonté et, textes ou grammaire, c’est l’occasion pour nous de profiter des joies que nous procurent le fait de démêler ensemble quelques raisonnements abstraits.

Par exemple, l’autre jour, je demandais à une secrétaire où était la salle où il fallait me rendre, parce qu’elle avait changé, et elle m’indiqua fort aimablement une lettre et un numéro. En me promenant – et j’eus bien le temps de le faire, parce que le bâtiment en question était situé fort loin – je compris comme la faculté, prise en elle-même, n’existait pas comme un bâtiment de pierre, ou de béton, qui renvoie au nom par lequel on le désigne, mais en tant qu’ensemble éparpillé sur plusieurs hectares laissés en friche, et que cette somme d’annexes sans bâtiment principal constituait l’identité abstraite de l’université Paris *** .

Mis en train par ces distinctions plaisantes, j’atteignis finalement la salle, dans un bâtiment qui ne différenciait du voisin – pourtant tous deux dédiés à des matières différentes – que par leur nom, ou, pour mieux le dire, un chiffre dans leur nom : le mien était le A 471, le voisin, A 481. Cette différence est de taille, et la nuance heureuse, puisque autrement on aurait pu les confondre. A l’intérieur, des salles, toutes pareilles, aussi similaires que les bâtiments devant lesquels je passai. Je demandai la mienne. On me l’indiqua, d’une façon fort courtoise, accompagnée de gestes directionnels, tous formés au moyen de chiffres, ainsi que de points cardinaux : « Vous montez, première à gauche, puis tout droit, prenez le petit escalier, devant vous en face, puis à gauche, et ce sera la deuxième à droite. » Excepté ce « petit escalier », dont l’adjectif pouvait avoir une connotation affective, je trouvai cette façon d’indiquer bien abstraite, quoique, certes, bien efficace.

Je découvris ma nouvelle salle : les fenêtres laissaient passer une grande lumière, commode pour l’étude et le moral de chacun ; on avait même pris soin de les réparer de façon très abstraite, de sorte que deux stores sur trois étaient bloqués à mi-hauteur. Feutres, effaceurs, rétroprojecteur ; je n’osai entrer dans ces perspectives trop matérielles, et ne posai pas de questions, étant entendu que nous étions là pour les plaisirs de l’esprit. Nous fûmes au demeurant stimulés par l’idée abstraite d’un projecteur, dont le socle vide était fixé au plafond, et pûmes nous en faire, les étudiants et moi-même, une délicieuse image mentale. Quelques-uns d’entre eux voulurent brancher leur ordinateur : ce fut l’occasion de faire un cours assez complet sur les lois diverses qui régulent un système électrique en bon état de marche, et nous pûmes ainsi comparer les avantages de la concentration en prise de note manuscrite ou tapuscrite, ce qui nous valut un débat d’un enrichissement rare.

Comme nous discutions vigoureusement des influences extérieures entre la conformité matérielle et l’esthétique, de l’enchaînement par effets qui court de l’esthétique au moral, des causes par accident menant du moral au travail, et de l’engendrement essentiel qui se montre quelques fois à nous du travail à la réussite dans les études, nous fûmes interrompus par une élève qui me demanda si la date du partiel correspondait bien à celle fixée sur le programme, et si la salle y était correctement indiquée. « Vous êtes donc bien concrète, Mademoiselle, lui répondis-je, pour penser que les questions du calendrier ou de la salle nous regardent, vous et moi. Ne savez-vous pas que cela dépend du comité des examens, réuni en plénière, soumis à la validation de la direction des études, qui ne se convoque que par l’aval du secrétariat des licences ? » à la suite de quoi, je la priai justement de poser des questions plus raisonnables.

Mais je remarquai que certains étudiants n’avaient pas le cours polycopié. Je descendis pendant la pause et frappai à un bureau où je demandai qu’on permît de me laisser l’usage de la photocopieuse. « Vous faites erreur, me répondit-on. Celle-ci est réservée à l’impression des polycopiés de droit, et vous êtes en lettres, ce qui rend toute impression impossible. Je vous aurais bien conseillé la machine du premier étage, porte de gauche, deuxième couloir, au fond à droite après la seconde porte, mais elle est, provisoirement, un peu abstraite. Vous aurez de meilleures chances avec celle du bâtiment B 433, qui est là sur le plan ». Je m’y rendis, comme on pense, tout aussitôt, et trouvai une machine parfaitement fonctionnelle, qui possédait, pour ma plus grande commodité, un lecteur USB flambant neuf, et, surtout, parfaitement abstrait.

Deux choses me semblent à considérer en ceci. La première, c’est que le plaisir nouveau, un peu puéril, excitant, ou parfois dangereux, de voir s’accorder un projet aussi abstrait qu’ambitieux et louable, à une réalisation concrète qui lui correspond parfaitement, est un projet bien mesquin, duquel chacun d’entre nous devrait se passer, puisque les mots, les réflexions et les promesses suffisent. Il ne faut qu’en déduire, en outre, que les étudiants qui ne réussissent pas à l’université publique sont des paresseux, des contestataires, des malpolis et des ladres. J’en veux pour preuve les renonçants indiens qui méditent dix ans sous la glace, avec, pour seuls travers un peu concrets, une tunique et un bâton.

La seconde, c’est qu’on a bien raison de vanter la supériorité du public sur le privé, étant entendu que, plus une formation est abstraite, mieux elle éduque, et que le libre arbitre, que l’on cherche à former à cet âge, est une chose trop complexe pour qu’on puisse en diminuer la grâce avec des salles propres, des photocopieuses abondantes et fonctionnelles, des projecteurs, voire, des professeurs bien payés et heureux de se rendre au travail – tant il est vrai que ces petites superficialités ne changent rien à l’affaire. Il est aussi vrai qu’on a le plaisir de vivre dans un pays à la douceur bien abstraite en France, où les pétitions de principes ont un poids aussi grand que les choses, et où l’on a trouvé le miracle de nourrir intellectuellement les hommes, non avec de l’argent, mais avec des mots.

 

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