L'Ecole des parents

Quelques lignes sur ce paradoxe qui préoccupe: l'école inquiète plus les parents, et est moins bien comprise, là où elle est précisément le plus nécessaire.

Croit-on encore à l’égalité des chances ? Je ne suis plus très sûr. La question est vaste et mériterait un livre ; il y en a d’ailleurs plein. Un cadre de l’éducation nationale, très sérieux et grand travailleur, me disait l’autre jour que les parents prendront bientôt le pouvoir dans les collèges. Je le crois sur parole : je les ai vu faire d’assez près. Un mot peut-être, avant qu’on n’y arrive. Puis, cela me permettra de traiter la question par un autre biais, dont j’entends peu parler.

L’instruction d’un enfant passe chez nous par deux impératifs, distants l’un de l’autre, mais dont la force d’attraction est la même. L’égalité des chances en est le premier. On ne peut croire en une société fondée sur l’assimilation sans partir du principe que tout enfant qui naît recevra la même éducation que son voisin, que cette éducation sera uniformisée selon les méthodes et les valeurs que la société a jugé bon de faire siennes, et qui seule sera discriminante dans l’attribution des places. Point d’égalité autrement : car vous aurez alors une élite culturelle qui se reconnaîtra dans ses codes, et rejettera loin d’elle ceux qui n’auront pas les mêmes. Cela n’a pas à être dans une société où l’assimilation n’est pas érigée en modèle. Un membre qui aurait reçu une éducation un peu à l’écart dans une société anglo-saxonne pourra tout à fait parvenir. Mais c’est que le choix initial est différent du nôtre : l’argent, la réussite, sont là-bas les seuls critères ; on ne s’intègre pas pour réussir, mais on s’intègre parce qu’on a réussi. Pour nous, nous avons à cœur que notre voisin partage avec nous une sorte de vision commune, faite de croyances similaires, d’une hiérarchie de priorités semblable. Cette donnée est française. Que ce système soit meilleur ou non que l’autre, il ne s’agit pas d’en débattre ici. C’est ce qu’il est ; et il a pour lui quelques causes historiques. Quant à y croire et le défendre, à vous de voir si vous préférez une société dans laquelle la reconnaissance d’un pair passe par une croyance similaire dans une idée supérieure du corps, ou si vous considérez que l’individu peut tout. Ce débat est un débat ancien, et notre place n’y est pas moins belle que les autres ; car nous ne cherchons pas à y former des commerçants heureux, mais des citoyens conscients. Mais, pour que ce système fonctionne, il ne faut pas qu’il soit hypocrite. Si l’assimilation est le but, il faut que l’égalité des chances soit réelle, et elle ne peut l’être sans faire converger tout ce qui pourrait a priori opposer les membres du corps social vers un seul critère, accepté par tous et discriminant sans appel, qui est l’éducation.

On en vient au second impératif. Si j’ai dit d’entrée de jeu qu’il était distant du premier, c’est parce que je l’ai vu faire, et ai pu jauger un peu sa force. C’est l’amour des parents pour leurs enfants, et le crédit qu’on y met. Chose sainte : je l’entends comme vous. Mais, dans ces collèges loin des centres, où l’on se fait fort de ne pas être trop bourgeois, il n’est pas rare que les exigences des parents buttent contre celles des professeurs. Beaucoup de raison font qu’elles ne sont pas comprises, mais certainement la méfiance à l’égard de l’institution est-elle plus grande là qu’ailleurs. Le corps enseignant est rarement issu de ses rangs : c’est un premier facteur. Il représente, par le statut, le diplôme et la fonction, une forme de réussite qui n’est pas celle des parents ; c’en est un deuxième. Enfin, les attentes y sont plus grandes qu’à l’égard des collèges où l’on est mieux loti, ce qui les rend à la fois plus exigeants et irritables.

Beaucoup de parents prennent à partie l’institution quand ils estiment que le professeur est injuste, mais j’ai toujours vu, dans les collèges bourgeois, qu’après quelques paroles on arrivait à s’entendre. Chose plus difficile à faire à l’autre bord, parce que les préjugés y sont plus grands. Et une plaisanterie dite en passant, une punition un peu ferme, font souvent les prémices d’un plus grand drame.

Cette défiance n’est pas de bon augure. Elle remet en cause la légitimité de l’enseignant dans ce qu’il a à faire et, quand elle passe du parent à l’enfant, il n’a plus sur lui aucune prise. On peut demander au corps enseignant d’exercer sans faire de vagues, avec moins d’humour, peut-être aussi moins de saveur, j’en conviens ; mais c’est rendre le métier plus rude dans une tâche où le rire est un atout. Il accroche la classe, dédramatise, maintient les attentions en éveil ; je crois fermement que l’enseignement est une affaire sérieuse, mais je n’aimerais pour rien au monde être élève dans une classe où les professeurs sont tristes.

Sujet trivial, si l’on veut, quoique l’humour révèle bien cet écart. Il est inévitable qu’entre ces deux mondes, ceux qui font l’éducation et ceux qui la reçoivent, qui sont si différents et n’ont pas le même langage, l’incompréhension soit fréquente et qu’elle s’installe : humour, méthode, discours, fermeté ; on entend chaque semaine de pareilles affaires, et elles minent la mission éducative.

Je ne dis pas qu’elle doive pour autant se croire pour tout permis, mais ses bornes sont larges, et ses méthodes multiples : tant qu’elle vise à l’assimilation de l’élève, et fait de l’égalité des chances son but, il faut lui faire crédit. Car il faut choisir : ou bien cette assimilation passe par l’apprentissage, parfois compliqué et mal compris, d’une culture et d’un certain esprit bourgeois à la française, et alors l’école est souveraine : ce n’est que là qu’elle peut réussir dans son rôle. Ou bien on favorise le bonheur de l’élève, et l’on veut qu’il reçoive le même enseignement, les mêmes codes et les mêmes valeurs que celui qu’il reçoit à la maison ; mais alors cette égalité des chances n’est plus.

Ce qui m’inquiète davantage est que l’école écoute de plus en plus ce que les parents ont à dire. Sans doute cela va-t-il avec le règne de l’opinion : distante, pas tout à fait exacte, par ouï-dire, mal interprétée, cela importe peu : elle fait force de loi. Les collèges la redoutent, parce qu’ils craignent pour beaucoup l’opinion des parents sur leur travail. On sait pourtant ce que vaut une réputation, et combien, dans cette chaîne, professeur, élève, parent, direction, rectorat, les données peuvent être méconnaissables par rapport à ce qu’elles étaient au départ. Et puis, ces invectives des parents se comprennent, et on leur tend l’oreille. A cette valeur d’assimilation, qui est grave, on en oppose une autre, grave elle aussi : celui du bonheur de l’enfant. De là, passions justes, invectives bien fondées, discours légitimes : ce sont des soucis que chacun comprend. Une mère qui accuse un professeur d’injustice s’écoute, parce que la cause est de droit ; comme tout ce qui est de droit, elle ne se discute point.

Il le faut, pourtant, et avec bienveillance des deux côtés. Si le professeur n’est pas en faute et qu’il ne s’agit que d’incompréhension, si l’explication ne parvient à convaincre, alors l’école doit opposer une fin de non-recevoir, et continuer dans sa tâche pour le bien de l’élève. Il est nécessaire que dans ces collèges notre mission ou notre façon de l’exercer soit mal comprise, et qu’elle suscite un sentiment d’injustice ou de révolte ; c’est le prix à payer pour que ces élèves trouvent leur place dans ce modèle exigeant, et dans lequel on peut encore croire. Il ne faut du reste que lui faire un peu plus confiance.

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