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Billet de blog 1 janvier 2025

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En observant un enfant jouer

Je vis, en Écosse, au milieu de nous, au camping, un garçon qui jouait et criait, pour accompagner son jeu, et qui criait extrêmement fort. Et, réellement, j’ai l’habitude de voir des petits jouer, et me souviens bien moi-même de cette période pendant laquelle je jouais ; cet enfant-là, qui pouvait avoir entre neuf et onze ans, jouait extrêmement fort.

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Je vis, en Écosse, au milieu de nous, au camping, un garçon qui jouait et criait, pour accompagner son jeu, et qui criait extrêmement fort. Et, réellement, j’ai l’habitude de voir des petits jouer, et me souviens bien moi-même de cette période pendant laquelle je jouais ; cet enfant-là, qui pouvait avoir entre neuf et onze ans, jouait extrêmement fort.

Je me trouvais très impressionné d’être témoin de cet immense grabuge qu’il faisait. Je regardais tout autour : chacun avait les yeux fixés sur lui, personne n’osait rien dire. Sa mère était en train de tout empaqueter. Elle lui disait bien de se taire, ou tout du moins de baisser d’un ton, mais le temps qu’elle mettait pour aller à la voiture et tout ranger dans le coffre, il s’y remettait de plus belle. Je crus, à un moment, qu’il était affligé d’un retard mental d’une nature quelconque, mais certains mots qu’il échangea avec sa mère, des ordres exécutés facilement et avec astuce, m’assurèrent qu’il y avait là une intelligence normale, mis dans le corps d’un petit garçon parfaitement normal.

C’était bruits, c’était musique, c’était dialogues, et, pendant qu’il donnait ou recevait des coups de poings, il devait mimer les trois en même temps par le moyen d’une étrange mixture sonore, dans laquelle il n’était pas rare qu’un bruit de coup ou d’explosion ne mangeât la dernière syllabe du mot qu’il était en train de prononcer.

J’ignore si je dois revenir sur ma fascination pour cet enfant qui jouait si fort, ou convoquer nos auteurs sur l’imagination, qui ont déjà dit, mieux que je ne saurais le faire, tout ce qui était à dire. Une pensée de Tolstoï me revient toutefois, écrite dans Enfance ou Adolescence : il explique avoir fait à cet âge de nombreux rêves éveillés dans lesquels il sauve une jeune femme, chasse les crapules qui lui veulent du mal, reçoit d’elle ensuite, regards, baisers, ou promesse de mariage, des marques de sa reconnaissance. Il ajoute encore ceci, que peu d’écrivains osent dire : qu’il fait encore ces rêves à trente ans, déjà homme mûr, déjà écrivain reconnu.

L’imagination est une chose intime et privée. Nous y avons tous recours, quand nous voulons nous extraire d’une vie dont nous trouvons, pour une raison ou une autre, qu’elle manque de saveur. Mais elle nous fait honte quand elle est mise au jour. Les enfants de mon amie, qui ont cinq et sept ans, jouent à la marchande. Je m’approche de la porte et épie sans faire de bruit à travers l’ouverture. Ce sont de faux fruits qu’on échange contre de fausses pièces, de part et d’autre d’un comptoir, avec des phrases polies, calquées sur celles des parents qu’ils entendent au marché. S’aperçoit-on qu’un visage adulte est là qui les observe, immédiatement le jeu cesse, la confusion s’installe. Ce ne sont plus des fruits ou des pièces, mais des morceaux de plastique. Ce n’est plus un comptoir, c’est un carton qu’on a retourné et posé à la verticale. La calculatrice dont on se servait si bien pour compter, il y a de cela à peine trois secondes, n’a pas de piles. On semble s’en apercevoir, on en a honte. Je leur dis qu’on passe à table, qu’il faut venir dîner ; je sais que le jeu ne reprendra pas avant qu’ils ne se soient de nouveau enfermés dans une solitude absolue, sans adultes.

Cet enfant-là, manifestement, n’avait pas honte. Je crois qu’il me touchait parce qu’il montrait à tout le monde cette force à laquelle nous n’osons nous remettre qu’en privé, à l’intérieur de nous-mêmes. Les hommes ont majoritairement honte des rêves qu’ils font, et ne les avoueraient à un autre pour rien au monde. Par bêtise, ingénuité, manque d’éducation, manque de savoir-vivre, cet enfant les étalait aux yeux de tous. Il marchait sur deux jambes, comme nous marchons nous-mêmes aussi sur nos deux jambes : l’une foulant la terre, l’autre ancrée dans le rêve. Car on dit que nous sommes un animal politique. Mais j’aimerais bien savoir si l’on ne se force pas plus à apprendre les convenances sociales, et à relire les Grecs, qui nous ont tout enseigné, simplement pour nous décharger de nos devoirs les uns envers les autres, afin de pouvoir aller ensuite tranquillement rêvasser dans son coin.

Encore un coup : regardez comme le corps de cet enfant obéissait si bien à ce que son imagination lui dictait. Son esprit était ailleurs. Mais les mouvements des bras, les coups de pieds, auxquels il devait faire attention pour ne pas glisser dans l’herbe rendue humide par la rosée, les chutes, la garde, improvisée mais maintenue devant le visage, étaient parfaitement coordonnés pour s’ajuster, en cadence, avec les répliques, la musique et les bruitages du film qu’il était en train de dérouler dans sa tête. Mécanique très bien huilée, qui faisait obéir un corps, soumis à la gravité terrestre, à un esprit, qui ne l'est pas, et qui est soumis à d’autres lois. Je viens de relire la vie d’Alexandre, et d’autres, qui sont dans Plutarque. Titans politiques, que nous admirons. Ils ne se distinguent de nous que par leurs tailles. Le corps est sur la terre, et avance à grand pas. La tête est dans les nuages.

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