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Billet de blog 3 mai 2022

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A quoi sert la grammaire?

On m’a souvent demandé à quoi servait la grammaire ; après dix ans passés à l’enseigner j’ai jugé qu’il était temps de commencer à me poser la question.

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On m’a souvent demandé à quoi servait la grammaire ; après dix ans passés à l’enseigner j’ai jugé qu’il était temps de commencer à me poser la question.

Ce qu’on appelle grammaire désigne un ensemble de mots et de raisonnements qui permet de rendre compte du fonctionnement de la langue. A proprement parler ce n’est pas une langue, parce qu’elle se sert de la langue qui existe déjà et dont elle fait son étude pour s’exprimer. Ce n’est pas non plus un code, parce qu’elle lie les éléments qu’elle distingue entre eux dans des raisonnements qu’elle exprime avec la langue, que le code ne saurait proprement transcrire. Elle emprunte cependant au code en ce qu’elle invente des mots pour définir des ensembles, et à la langue pour mettre ces ensembles en relation les uns avec les autres. Le code lui permet de distinguer les types de mots qui existent, et de définir chez eux des propriétés qui ne varient pas suivant l’usage qu’on en fait dans la langue ; ce sont les noms, les verbes, les adjectifs, les adverbes, les pronoms, et tous ces autres mots qu’on appelle les natures. Elle regroupe dans un même ensemble « chanter » et « omettre » parce que tous deux pourront se conjuguer à un mode, un temps et une personne, se mettre au participe passé pour qualifier un nom ou former un temps composé, se mettre à l’infinitif pour, au besoin, se substituer au nom : ce sont des verbes. « Barrique » et « dessert » auront également pour elle des propriétés communes : ils devront recevoir un déterminant pour qu’on sache de quel, ou de combien de « barrique » ou de « dessert » on parle, pourront être accompagnés d’un ou de plusieurs adjectifs, conjuguer un verbe ou recevoir l’action qu’il exprime : voilà les noms ; et ainsi de suite pour les autres parties de la langue. Le code détermine ensuite les rapports de ces mots dans une phrase, qui seront, eux aussi, invariables suivant les phrases qu’on fera. Ce sont par exemple les rapports de sujet, de complément d’objet, d’attribut ou d’épithète ; et, toutes les fois qu’on dira qu’un mot est complément d’objet d’un verbe, c’est qu’il recevra l’action exprimée par ce verbe, quelle que soit la phrase qu’on voudra faire. Les natures permettent de distinguer des propriétés communes et exclusives des mots ; les fonctions, d’exprimer les rapports que ces mots entretiennent entre eux pour qu’une phrase fasse sens.

Là s’arrête le code. Il est abstrait et de convention, parce qu’il ne détermine rien qui existe ailleurs que dans le pur raisonnement. Il n’a aucun rapport avec les choses du monde, qu’on peut voir ou toucher, et il n’en a pas besoin, parce que c’est déjà le rôle de la langue que de les transcrire ; il doit seulement rendre compte de son fonctionnement. Aussi ses termes sont-ils propres à lui et difficiles d’accès, parce qu’ils reflètent rarement ce qu’ils expriment ; cela est cependant nécessaire, parce qu’un terme plus concret qui exprimerait un rapport entre deux mots, par exemple entre un verbe et son complément d’objet, pourrait ne pas avoir le même sens selon deux phrases bien différentes, mais qui exprimeraient pourtant chacune le même rapport ; et ainsi on perdrait de vue que « frapper un ballon » et « entendre un ami » sont régis par une même relation dans la langue, qui est l’action exercée par le verbe, à gauche, sur son complément, à droite. Le code nomme ces rapports, et il les nomme de façon volontairement abstraite pour embrasser le plus de phénomènes possibles ; la langue explicite les relations qu’établit le code afin de les rendre compréhensibles ; le code et la langue font ensemble ce para-langage qu’on nomme la grammaire.

Parce qu’elle est sous-tendue par un principe de non-contradiction et qu’elle ne peut se servir du même terme pour désigner deux rapports différents, la grammaire nous pousse à la vérification, puis à la cohérence. Ainsi, « la fille que je parle » n’est pas correct, parce que le pronom relatif « que » est celui dont on se sert pour exprimer un rapport direct entre le verbe et son complément, alors que le verbe « parler » demande une construction indirecte : « la fille dont je parle ». Ce rapport, qui se trouve facilement lorsqu’on emploie un tour sans relative (« je parle de cette fille » – et non pas : « je parle cette fille »), s’obscurcit dès lors qu’on veut alléger la langue, et enchâsser plusieurs éléments complexes, formés eux-mêmes d’éléments composites. C’est par exemple le cas ici : « le chat duquel nous avons vu les portraits hier a été retrouvé », qui donne, sans relative : « nous avons vu les portraits d’un chat hier. Ce chat a été retrouvé ». Ce tour de langue est plus difficile, parce qu’il nécessite l’exercice mental de décomposer deux éléments réunis en un seul. Le fait qu’il soit plus difficile n’en impose pas moins qu’il doive rester cohérent, et cet exemple permet de voir un premier apport de la grammaire, qui est, par la maîtrise des mots grammaticaux que sont les pronoms relatifs, les prépositions ou les conjonctions, si nombreux dans la langue tant elle déteste les répétitions, de pouvoir enchâsser entre eux des éléments composites, et ainsi de nous permettre, non seulement de former des énoncés plus complexes, mais surtout de comprendre plus rapidement ce qu’ils veulent dire.

Il arrive parfois que la pensée prenne pour ainsi dire son envol, et se mette à bâtir autour de phrases aux mille détours un sens que le lecteur finit par perdre, à cause de la multiplication des éléments composites qu’elles enchâssent entre eux ; ou alors, nous proposant nous-mêmes de parler ou d’écrire, que ce qui paraissait simple à l’esprit s’exprime mal dans la langue : la pensée s’emballe ; elle ne peut se faire comprendre, et ne satisfait pas quand on l’exprime, parce que les liens que nous formons entre les mots ne sont pas les bons. Nul doute qu’on ne sache pourtant globalement se faire entendre, et le calcul supplée assez vite au mot grammatical intercalé par erreur ; mais ce qui est fait par la pensée n’est alors plus rendu dans la langue, et elle cesse d’enlacer ce qu’elle cherchait à exprimer : nous pouvons comprendre la chose qui est dite, mais nous la saisissons par un rapport abstrait de calcul, non pas dans un rapport sensible d’expression. La langue a d’autant plus souvent l’occasion de manquer ce qu’elle veut dire, qu’elle peut exprimer beaucoup de catégories logiques ; elle ne le peut pas pour toutes, mais exprime celles qu’elle peut d’un seul mot, par où elle gagne en concision et légèreté, mais multiplie le risque d’erreur ; ainsi sont par exemple, outre l’action exercée sur, la cause, la conséquence, l’hypothèse, la condition, le but, l’opposition ou la concession. Quand elles sont mises à plat ces catégories logiques sont simples ; dès qu’elles se trouvent résumées par la langue, tout se perd, et alors ce qu’on ne parvient pas à comprendre ou à exprimer cesse d’être senti, le déploiement de la pensée est freiné par la mauvaise connaissance de la grammaire, et nous n’avons plus de plaisir à penser des choses nouvelles, parce que nous ne retrouvons pas dans ce que nous disons les liens aussi clairs que ceux que nous trouvions dans ce que nous avons déjà pensé.

La grammaire établit des équivalences entre les différents tours qu’elle nous permet d’employer et définit les opérations logiques auxquelles ils renvoient, qu’ils soient grands ou petits, simples ou composites, ramassés dans un terme unique ou dépliés dans plusieurs propositions qui se suivent. C’est autant dire, et c’est là un deuxième apport, qu’elle nous donne le choix de l’expression ; c’est dire également, et du même coup, qu’elle nous permet de comprendre celui des autres. Quand on commence à saisir qu’une même chose peut être dite d’infinies façons différentes, mais que chacune apporte sa nuance particulière, on se rend compte qu’il en va des rapports entre les choses qu’on énonce comme des couleurs pour la peinture ou des notes pour la musique : ils se sentent. Il est du ressort des écrivains de nous faire sentir ces liens si particuliers entre les choses qu’ils disent, dont nous ne prenons conscience qu’après les avoir lus, et qui font leurs styles ; la maîtrise qu’ils ont de la langue leur permet de ramener à des liens que nous connaissons des raisonnements, des descriptions, ou des enchaînements de faits que nous n’aurions ni pensé mettre dans cet ordre, ni simplement lier entre eux par la cause et l’effet ; ainsi, en les lisant, nous apprenons à penser différemment. La compréhension de l’usage que les écrivains font de ces liens, de leur manière de les enchâsser d’une façon similaire, de trouver dans la réitération de deux ou trois tours communs dans une même poignée de pages, l’explication de ces liens et de ce qu’ils impliquent dans la façon que ces écrivains ont de nous montrer le monde tel qu’ils le voient et de nous le faire sentir, se nomme stylistique ; elle est loin d’être nécessaire à leur lecture, mais, s’il faut expliquer la façon qu’ils ont d’écrire, elle est le seul escalier pour y accéder, et la grammaire en fait la première marche.

Quand Pascal écrit par exemple : « Le bec du perroquet qu’il essuie, quoiqu’il soit net », l’enchâssement de deux subordonnées à la suite, toutes deux commençant par la même consonne, et le fait qu’il place en position prioritaire au début de la phrase la partie inanimée de l’oiseau, et non pas l’oiseau lui-même, permet de faire sentir dans cet animal l’aspect répétitif et mécanique ; effet que nous n’aurions pas eu s’il avait choisi l’une des cent autres possibilités qui existaient pour écrire cette phrase : « Le perroquet essuie son bec, alors qu’il est net », « mais il est net », « cependant il est net », etc. De même, et pour prendre l’exemple d’un auteur opposé, chez qui la phrase n’est pas marquée par ces oppositions tranchantes et brusques, le vers de La Fontaine « Deux pigeons s’aimaient d’amour tendre » supprime au contraire les liens logiques entre les mots tels qu’on aurait pu les attendre, « d’un amour qui était tendre », « d’amour tendre », ou même, « s’aimaient avec tendresse », pour mieux faire sentir, ainsi, avec cette façon qu’ont les mots de se suivre naturellement l’un avec l’autre, la fidélité proverbiale, et la douceur telle qu’il se la figurait dans ce couple.

Quoique l’usage puisse lui correspondre, la grammaire n’est pas l’usage, parce que les termes et les méthodes qu’elle nous propose permettent un retour réflexif sur la pensée. On peut écrire ou parler un excellent français sans avoir fait des études de grammaire, et l’exemple de la phrase de Rousseau, autodidacte, fermera la bouche à ceux qui pensent qu’il faut passer par l’école pour apprendre à bien parler. Reste que la grammaire, plus facilement que l’usage, nous autorise à nous corriger de façon rapidement autonome, parce qu’elle donne, à peu de frais, non seulement les moyens de dénicher où se trouve l’erreur dans la phrase, mais surtout pourquoi. Elle propose des analyses fines avec des outils fins, et donne les moyens de vérifier la cohérence d’une ligne de pensée, facilement discernable dans les choses simples, dans celles qui sont plus grandes. Les quelques règles qu’elle propose se comprennent et se retiennent facilement, et permettent, dès l’entrée au collège, si elles ont été bien apprises, de bâtir à peu près n’importe quel énoncé parmi ceux qu’on utilise à cet âge. La grammaire a en outre ceci de particulier, quand on la compare aux autres disciplines, et ce sera son troisième apport, qu’elle ne se contente pas d’étudier des éléments distincts de son discours – comme font par exemple l’histoire ou les sciences naturelles – mais peut produire elle-même la matière de ce qu’elle étudie ; elle offre, du même coup, une discipline d’analyse de la pensée d’un autre, une méthode de création pour la sienne propre, ainsi qu’une possibilité d’y revenir pour l’affiner toujours plus.

Ceux qui veulent faire de la grammaire une étude de la langue exclusivement écrite se trompent. L’écrit permet le déploiement de phrases plus longues et dans lesquelles on suppose que la réflexion trouvera davantage à se nourrir, mais l’étude approfondie de cette langue s’adresse à ceux qui la maîtrisent, et en dédaignant celle de la langue orale, on se prive de comprendre par où la langue actuelle pèche, où l’on voit qu’elle est facile d’accès, et quelles sont ses spécificités les plus ingénieuses. Sans parler de l’apport que constitue le fait de revenir sur ses propres erreurs, presque tous les jeunes élèves auxquels j’enseigne omettent par exemple la subordination « que » lorsqu’ils construisent un verbe de parole qui a besoin d’un complément direct ; « j’ai dit que j’allais revenir » devient chez eux « j’ai dit, j’allais revenir ». La phrase pourrait à la rigueur faire sens en admettant qu’ils adoptent le style direct : « j’ai dit : ‘j’allais revenir’ », mais cela nous montre surtout combien la conjonction « que » est ici un outil vide de sens, qui ne sert qu’à indiquer l’enchâssement de la proposition de droite avec celle de gauche, et que la construction directe du verbe, habituelle quand on ne passe pas par une subordonnée (« j’ai dit ceci »), prend le pas sur l’ajout d’un mot subordonnant. De même, les mots qu’on utilise seulement si celui auquel on s’adresse est face à nous, comme « aujourd’hui », « demain », « ici », « tout à l’heure », posent pour eux encore problème, et ils peinent à comprendre pourquoi il faut dire dans un texte écrit, où le narrateur est loin de ce qu’il raconte, « ce jour-là », « le lendemain », « là », ou « l’heure d’après ». Le riche système des temps du passé dans notre langue, dont ils maîtrisent assez rapidement plutôt le sens et l’usage que la conjugaison, nous montre qu’il est aussi fécond et utile que précis, en même temps qu’il nous permet de reconnaître que les terminaisons des passés simple et antérieur, systématiquement remplacés par eux par le passé composé, sont trop éloignées des autres pour ne pas réserver leur emploi à la langue écrite. Au grammairien d’avoir l’humilité de reconnaître qu’il doit d’abord à adapter la règle à ce qui se dit, et à chercher par où la langue sans la règle permet d’y suppléer, plutôt que de vouloir aveuglément ramener la langue à la règle.

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