Il faut à l’examen de la lenteur, des rites, un protocole. On choisit une durée définie à l’avance, cinquante minutes, une heure, deux heures, dont le point de départ est marqué sur la convocation, pendant laquelle tout ce que fera le candidat donnera au professeur de quoi évaluer, non sa capacité à faire, mais sa capacité à bien faire, selon les codes qu’on attend de lui. Comme ils sont toujours flous tout peut être susceptible d’évaluation ; une attitude, une posture, un regard, un vêtement, une faute de syntaxe peut par ricochet faire naître une impression mauvaise ; candidat et professeur, comme ils ne savent pas jusqu’où s’étendent les critères d’évaluation, sont attentifs à tout.
L’élève se présente, il porte une veste trop grande pour lui et tient son classeur comme il ne le fait jamais, collé contre la poitrine plutôt que nonchalamment suspendu à deux doigts ; ses jambes sont droites, sa tête haute, il attend sans bouger que l’examinateur l’invite à entrer. Sa fixité est inhabituelle ; quand l’anxiété ne lui fait pas perdre ses moyens et papillonner dans la salle pour donner une fausse impression de détente, ou simplement pour libérer une énergie trop longtemps contenue, ses oreilles et ses yeux sont exactement attentifs à ce que lui dira l’examinateur, pour lui obéir en tout point et ne pas commettre d’impair. L’examinateur tâche de le mettre à l’aise, se lève doucement, s’approche doucement de lui, demande convocation et carte d’identité tout aussi doucement, lui donne enfin les consignes d’une voix toujours aussi douce ; rien ne doit entraver ce que le candidat peut faire pendant l’épreuve, qui comptera dans la note de l’épreuve ; aussi tente-t-il de neutraliser toutes les lianes qui pourraient gêner ses mouvements.
Le temps de préparation achevé, l’épreuve proprement dite commence. Le candidat répète un discours d’école, plus ou moins appris par cœur et arrangé comme il le peut, son niveau de langue et le choix des mots indiquent sa maîtrise du langage soutenu, qui n’est pas celui que le professeur entendra tout à l’heure devant les grilles, quand ce même candidat racontera comment il s’en est sorti – wesh les reufs, j’ai tout déchiré t’as vu, j’l’ai dé-fon-cé l’examen – pendant que ses camarades joueront au foot avec son classeur en se moquant de ses airs de pingouin. L’entretien suit ; un dialogue s’engage ; l’élève écoute les questions, y répond posément, l’examinateur lui indique gentiment où il se trompe, où il peut se corriger ; dans cet échange d’idées il en sait un peu plus sur qui il a devant lui, et peut augurer de ce que l’élève peut faire en se fondant sur ce qu’il a déjà fait. L’examen est terminé ; la note tombe, l’élève sort de la salle.
Dans tout cet échange, dans l’accueil de l’élève, dans la reprise de l’exposé pour lui indiquer où il aurait pu ajuster son discours, le professeur voit bien plus que ce que le candidat lui présente ; à tout moment il a envie d’arrêter l’examen, d’entrer un peu plus dans les détails, d’en savoir plus sur ses goûts, ses lectures, ce qui le passionne, ce qui fait sa vie ; l’élève, peut-être, est curieux d’une idée soulevée par l’examinateur, aurait envie de l’approfondir avec lui, s’interroge sur le choix des questions, aimerait l’entendre développer telle analyse, ou en reprendre telle autre ; avoir, en somme, un rapport plus personnel avec lui, comme le professeur pourrait également le vouloir. Là s’arrête l’examen, là sont les limites fixées par l’épreuve, où il ne s’agit pas de s’évaluer de personne à personne, mais de juger de la conformité d’un comportement et d’un discours avec les codes définis par le niveau du diplôme. Candidat et évaluateur mettent, un temps, ce qu’ils sont de côté, et exécutent ce pas de danse comme on leur a appris à le faire ; l’élève n’est évalué que sur cela ; le temps de l’épreuve, il se dépossède au moins partiellement de ce qu’il est, qui le définit lui-même, pour montrer qu’il a intégré ce que nous voudrions qu’il soit, qui définit toute la société.
Cela me va. De même que l’élève s’est lié les mains pour me montrer son aptitude à bien faire, je lie les miennes pour lui indiquer que je ne l’évaluerai que sur son respect du code. Ce n’est pas qui il est, me direz-vous, ou diront ceux qui n’ont pas réussi l’examen, c’est factice, vous présidez au destin d’une jeune personne en vous fondant sur vingt minutes de passage lors d’une épreuve aux contours flous et arbitraires. A ceci je réponds qu’ils ne le sont pas tant que cela, et que le candidat qui est capable de reproduire un discours technique, à répondre intelligemment aux questions, à se mettre à distance de lui-même le temps de l’épreuve, non parce que c’est bien, mais parce qu’on le lui demande, laisse augurer d’une faculté d’adaptation qui sera bonne pour plus tard. S’il est bien ou non que ce soient faculté d’adaptation et discours technique qu’on demande pour lui délivrer le diplôme qui valide son intégration à la société, c’est ce qui peut se discuter, mais je suppose ses attentes liées aux besoins du temps ; et, quelques soient les critères que vous fixerez pour l’épreuve, elle impliquera de toute façon nécessairement, rite de passage oblige, que le candidat, peu ou prou, nous imite, et qu’il enlève un temps sa veste pour enfiler la nôtre.
Mais quoi, s’il est ce jour-là malade, si l’anxiété ronge ses entrailles, s’il tire le seul texte qu’il n’a pas révisé, s’il a vécu un drame pendant la nuit ? Alain a déjà répondu, mais c’était il y a quelques années, je crois, alors je reprendrai un peu ce qu’il a dit. C’est ainsi, c’est l’examen ; ce n’est pas justice, c’est épreuve, comme la vie nous en réserve toujours ; on y apprend qu’il faut être prêt, justement parce que personne ne l’est jamais vraiment. Une épreuve tombe ; c’est cet instant et pas un autre, le temps de préparation est derrière nous et n’importe plus ; il nous faut faire face avec ce qu’on a, et s’en tirer du mieux qu’on peut. L’examen reproduit, en plus petit, en moins grave, mais en tout aussi sérieux, ces instants que la vie nous prépare, où nous devrons être un peu plus que nous-mêmes pour parvenir à bien les surmonter. C’est déjà quelque chose, si cette formation montre à nos jeunes que la vie quelques fois nous dépasse, et qu’il n’est pas mauvais de s’y tenir prêt.