M. Zemmour nous procure un plaisir rare en France, et que le monde nous envie, qui est de parler de choses qui n’existent pas. Je suis, pour ma part, ravi d’en apprendre autant sur les Musulmans, et soulagé de voir comme leur comportement s’explique si bien par la lecture d’un livre. Je connais ainsi mieux mon gardien, et apprécie qu’il ne triche pas dans la pesée des marchandises, ou qu’il se sente obligé à l’aumône pour l’avoine, les dattes, les moutons et les chameaux. Je loue le fait qu’il refuse de servir de témoin à un contrat entre usuriers. Et comme il est Musulman, et que cela est dit dans le livre, je sais qu’il se lave cinq fois par jour le bras droit et la main droite, de haut en bas, depuis le coude jusqu’aux doigts, avec la main gauche, qu’il fait de même dans l’autre sens avec l’autre main, de quoi je lui sais fort bon grès.
Je ne sais s’il s’abstient d’utiliser de la vaisselle en or ou en argent, car enfin il faut bien que nous soyons un peu libres, et je n’ai donc pas encore osé le lui demander ; mais un certain air qu’il a sur sa personne, sa mise, ainsi que deux trous dans sa chaussure, me font soupçonner que les quantités qu’il cache chez lui doivent être fort raisonnables. Il me paraît difficile qu’il puisse défendre les frontières intérieures de l’Islam ici en France, en quoi il ne doit être bon Musulman qu’aux quinze seizièmes environ, mais c’est un procès dans lequel j’ai peur de le heurter, et nous vivons en bonne harmonie ; j’attends que nous soyons plus proches pour en parler. A coup sûr les gens que je croise dans le bus cachent un cimeterre sous leur matelas, avec lui les rênes des chevaux avec lesquelles ils attendent de conquérir l’Asie ; je revois en eux leurs ancêtres ; c’est une caractéristique qu’ils partagent avec les Musulmans d’Indonésie, ceux d’Inde, de Turquie, d’Iran, de l’Afrique du Sud et du Maghreb ; sans doute la partagent-ils avec mon gardien, qui est Musulman comme eux, et qui lit le même livre. Mais je relis également la Bible, et trouve qu’il est nécessaire que les Juifs s’attachent de petites boîtes en cuir sur le bras et sur la tête lors de la prière du matin, et que tout Juif qui se trouve devant un arc-en-ciel, qui entend le tonnerre, ou qui sent un bon parfum, tombe à genoux en direction de Jérusalem et remercie Dieu pour sa bonté : cela est dit dans le livre.
Ces gens étant ce qu’ils sont à cause des livres ne peuvent bien entendu pas vivre avec nous, qui sommes ce que nous sommes du fait de l’histoire. S’ils ne vivaient pas selon les dattes et les chameaux, alors ils pourraient rester chez nous, mais il faut les mettre dehors, parce que cela est incompatible avec la République. Ainsi la vision nette qu’a de l’histoire M. Zemmour nous montre-t-elle ce que nous étions, et cela doit nous guider pour savoir où l’on va. C’est parce qu’elle fut blanche et catholique que la France fut la grande nation que nous voyons dans l’histoire ; ceux qui prétendent le contraire inversent la cause et l’effet, et gagent que la France était blanche et catholique parce que toute l’Europe d’alors était blanche et catholique, alors qu’elle fut obsédée par le souci de défendre sa couleur et sa religion. Il est clair que nous avons eu à nous protéger contre des hordes barbares, musulmanes, protestantes, juives et jansénistes qui déferlaient alors de tout côté sur nos frontières, et que c’est là ce qui expliqua notre salut. Richelieu et Colbert furent tous deux grands parce qu’ils étaient blancs et catholiques, non parce qu’ils eurent un sens aiguisé de l’État. Ils étaient d’ailleurs aidés dans leur tâche par une population entièrement blanche et catholique ; de quoi les Protestants visités par les dragons se souviennent, parce que leurs nuits étaient douces, ainsi que les bonnes sœurs de Port-Royal, qui se plaignaient de toute façon de l’humidité des murs. Et la Révolution française, qui instaure la tolérance et l’interdiction de prise de corps pour religion, n’est qu’une manigance des bourgeois pour spolier les terres des aristocrates, comme on le voit dans le fait qu’ils les massacrèrent tous par la suite.
M. Zemmour dit là-dessus comme M. de Villiers, qui le dit bien souvent, tant il a raison de le dire : c’est quand on s’inspire de ce qui fut fait de grand dans l’histoire qu’on avance, et qu’on avance avec bonheur ; il ne faut surtout pas regarder l’avenir. Le génie de Louis XIV fut grand parce qu’il sut bien lire Louis XI, qui lut parfaitement Clovis, lequel eut, comme chacun sait, sa bibliothèque garnie des livres de Quinte-Curce et de Plutarque, particulièrement les vies d’Alexandre et d’Aristide, sans lesquels il ne plantait jamais son camp.
M. Zemmour sait ce qu’est l’histoire de France, comme il sait ce qu’est un Musulman. Il a bien raison de balancer par-dessus bord trois siècles d’analyse économique et sociale, parce que ces outils ne servent à rien, et qu’ils ne font que confiner dans l’erreur. Qu’ont fait Marx et Jaurès, en somme, sinon l’URSS et Pol Pot ? Et chacun sait que sans Smith, Ricardo, Schumpeter et Keynes, les Chiliens ne seraient pas obligés d’acheter leur eau potable deux fois plus cher que les jus de fruits. La religion fait l’homme, non pas ses conditions d’existence, et il est bien entendu qu’un Musulman riche, éduqué, heureux de son travail et de nourrir sa famille avec lui, gardera toujours le couteau entre les dents, parce que la République publie des caricatures.
M. Zemmour est un populiste, c’est-à-dire qu’il manie des idées en dessous de lui tant qu’elles plaisent à ceux qui les comprennent. Il est en cela différent de M. Onfray, qui ne veut pas le pouvoir, et de M. Le Pen, qui croit sincèrement à ses idées. Si ces idées existaient, il y aurait une sortie simple pour en parler : on est d’accord avec M. Zemmour, ou pas d’accord, ou d’accord suivant telle ou telle nuance, pas d’accord en acceptant chez lui tel ou tel point ; ainsi le débat progresse, et à la fin il donne quelque chose. Mais comme M. Zemmour ne fait que parler d’identité, l’accord est impossible, parce qu’il n’y a jamais eu, nulle part, aucun accord sur la définition de ce qui fait un peuple, que cette définition est libre, et qu’elle se fait au gré des circonstances. Il y a des Etats qui essayèrent de définir et d’imposer une identité pour leur peuple ; la Corée du Nord en est un restant. Et si la France fut grande, c’est certainement quand elle laissa de côté ces questions d’identité, et qu’elle chercha à définir les siens non par ce qu’ils étaient, mais par ce qu’ils faisaient.
Mais M. Zemmour continue de parler de choses qui n’existent pas, et qui n’ont jamais existé. Il y en a d’autres pourtant qui existent, et qui existent bel et bien. Il est plus difficile d'en parler, seulement, parce qu’elles nécessitent de bâtir autour d’elles une forme de consensus : ce sont les leviers économiques, les politiques sociales, la légalisation des drogues, la restauration d’une police de proximité, une éducation qui se donne un peu plus le moyen d’atteindre l’égalité des chances ; bref, tout ce dont on entend parler dans les débats entre la droite et la gauche, qui contribue à faire progresser la discussion politique, et qui réglerait mieux les problèmes dont M. Zemmour a fait sa marotte. On peut se situer plus ou moins d’un côté sur ces questions, plus ou moins de l’autre, et accepter l’alternance entre deux partis qui proposent des idées somme toute peu éloignées entre elles, ajustables d’un mandat à l’autre selon le degré ou l’intensité ; libéralisme, Europe, écologie ; hésiter, par exemple, entre M. Mélenchon et M. Macron. Mais la peur d’un candidat d’extrême droite au second tour étouffe ce débat depuis trente ans, et décrédibilise les partis d’alternance, qui doivent gommer au maximum leurs désaccords afin de glaner le plus de voix. Il existe une solution simple à ce problème, et qui nous permettrait, sinon de renouer avec le débat dans notre démocratie, du moins de rattraper notre retard : interdire les candidats et les partis d’extrême droite.