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Billet de blog 8 décembre 2024

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Entre deux pages de Plutarque

J’ouvrais ce matin les Vies parallèles, et trouvai cette anecdote dont j’avais oublié l’existence. Alexandre, à qui les rois ennemis venus négocier la paix présentèrent un petit tabouret, le refusa, et pria celui qui était le plus âgé parmi eux de l’utiliser pour s’asseoir. Les pages de cette vie, en particulier, sont pleines de ces petits gestes si extraordinaires et qui touchent tant.

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A Alexis P.

J'ouvrais ce matin les Vies parallèles, et trouvai cette anecdote dont j’avais oublié l’existence. Alexandre, à qui les rois ennemis venus négocier la paix présentèrent un petit tabouret, le refusa, et pria celui qui était le plus âgé parmi eux de l’utiliser pour s’asseoir. Les pages de cette vie, en particulier, sont pleines de ces petits gestes si extraordinaires et qui touchent tant. Je trouvai celle-ci plus belle qu’une autre, et la montrai à mon ami – un de ces amis que j’ai la chance d’avoir et dont les jugements font grandir – lui aussi féru de ces petites actions des grands hommes. Nous nous les partageons volontiers. C’est que, assez conscients que ni lui ni moi ne serons jamais à la tête d’une armée pour accomplir de grandes choses, nous pouvons au moins les imiter par ce bout.

« C’est magnanimité, me dit-il, il était réputé pour cela. Méfiez-vous de ce qu’on écrit sur lui, parfois trop élogieux, songez qu’une belle action d’éclat fait beaucoup pour apporter la considération, même de ses ennemis. Elle pouvait être calcul. Rappelez-vous également ce que disait Castiglione, qu’un prince aura intérêt à s’entourer d’une cour d’écrivains, qui vanteront ses mérites, et seront experts dans l’art de révéler, dans les petites actions d’un homme, les traits d’un demi-dieu. Mais il est vrai qu’il était magnanime ».

Moi qui suis – à mon corps défendant, d’ailleurs – bien souvent d’accord avec lui, dois pourtant trouver ici quelque chose à redire. Ce n’est pas magnanimité, c’est courtoisie. La magnanimité restreint l’usage qu’on peut faire de sa puissance, mais dans le but de montrer sa puissance. Elle nous encourage à faire une action qu’on veut grande, parce qu’on estimerait en dessous de nous d’en faire une petite. On a conscience de sa grandeur, on veut établir un signe égal entre ce qu’on est et ce qu’on fait, ou ce que les autres en perçoivent : notre action, qui est belle, atteste de notre dignité, pour nous comme pour celui à qui on l’adresse. Je ne dis pas qu’elle ne saurait inspirer de grandes choses, et beaucoup des vies de Plutarque montrent des actions d’éclat extraordinaires, parce qu’elles furent magnanimes. Mais l’action magnanime ne se conçoit pas si elle n’a pas pour but de laisser derrière elle le sentiment de sa grandeur, et j’ajouterai, parfois, d’une grandeur écrasante.

La courtoisie, du moins dans le sens où l’on peut parler de courtoisie dans les actions d’Alexandre, parce que le mot, introduit dans nos sociétés féodales, a quelque chose d’anachronique, est un abaissement simple. Elle n’a pas pour but de faire prendre conscience à l’autre de sa grandeur, mais implique qu’on se mette en dessous de lui, uniquement pour lui faire honneur. Un souverain, qui pourra nous mépriser tout en nous trouvant courtois, nous estimera tant qu’il nous jugera magnanime. Après deux actions qui paraîtront semblables, celui qui l’a faite par magnanimité se retirera soucieux de sa grandeur ; celui qui a agi par courtoisie sera satisfait, si l’on n’a vu en lui qu’un homme. Je sais bien qu’il n’est pas difficile à Alexandre de se montrer courtois, quand il a quatre cent mille hommes derrière lui qui attendent d’en découdre. Mais je ne suis pas sûr que César eût refusé ce tabouret, ou, s’il l’eût refusé, qu’il l’eût proposé à l’un des vieillards venus traiter avec lui. Aussi, je ne crois pas qu’on aurait tort en établissant entre la magnanimité et la courtoisie la même différence que notre cher, notre bon Truffaut a établie entre la politesse et le tact. La politesse fait prendre conscience à l’autre qu’on est poli. Le tact nous fait agir de telle sorte qu’on ne sente même pas qu’il y a eu tact.

Quand Alexandre refuse ce tabouret qu’on lui tend, il est courtois. Quand il dit à la mère de Darius, à genoux aux pieds d’Héphaestion qu’elle a pris pour le roi à cause de la splendeur de l’armure, alors qu’il aurait été si facile d’en rire, « ne vous en faites pas, Madame, lui aussi est un autre Alexandre », il est courtois. Il est courtois envers elle, parce qu’il efface la honte de l’impair. Il est courtois envers Héphaestion, parce qu’il suppose le rang égal entre deux hommes que lie si belle amitié. Il est courtois envers ses nobles, parce qu’en utilisant l’adverbe « aussi », il implique que la différence de lui à eux n’est pas si grande. Lorsque, à un roi indien venu lui dire qu’il n’est pas besoin qu’ils se fassent la guerre, qu’ils peuvent partager leurs vivres, qu’il lui accorde le passage de son armée, Alexandre en réponse propose de se battre contre lui à coup de sagesse et de bienveillance, et qu’il lui fait apporter sur le champ une fortune considérable, il est courtois. Lorsque, non seulement il ne punit pas Diogène du mot désinvolte qu’il eut devant un roi conquérant, mais qu’en plus il dit, bien haut, « Si je n’étais pas Alexandre, je voudrais être Diogène », et que, jugeant qu’ayant la liberté, Diogène avait tout ce qu’il désirait, et qu’il ne fallait justement pas lui faire l’aumône, il est courtois. Ajoutons, pour son éloge, qu’Alexandre est courtois à une époque où la courtoisie n’est pas encore inventée, où les rapports entre les grands se règlent sur l’honneur et la bienséance. Ce n’est pas courtoisie de forme, ou abaissement protocolaire ; c’est humilité d’un homme qui veut parler sur un ton égal avec un autre, et cherche, avant tout dans leur échange, la simplicité.

Quand une vie de Plutarque, parmi tant de vies extraordinaires, comporte tant d’actions si belles, qui insistent tant sur l’humanité du personnage, j’ignore si je dois croire qu’elles furent inventées par les écrivains qui le suivirent pour l’auréoler de gloire, ou s’il n’y a pas une part de vrai dans ce qu’ils racontent. Fut-elle infime, elle me suffit. Qu’on y regarde : les grandes actions d’Alexandre, les belles comme les terribles, faites à chaud, traduisent plutôt la spontanéité de son caractère qu’une âme méthodique et réfléchie. Lisez la vie de César, vous y trouverez un homme à l’intelligence immense, proprement géniale, mais froide. Dans celle d’Alexandre, tout est emportement, et procède du premier mouvement du cœur. Si j’admire l’un, l’autre me touche : son premier mouvement est toujours bon. César n’a pas de premier mouvement, ni de second, ni de troisième. Son action est belle, mais elle met trop de temps à se mettre en œuvre pour procéder simplement de la vertu. Elle compte, par un savant calcul, combien d’intérêt elle pourra en tirer, puis se déclenche. Elle est belle, mais elle est magnanime. Il me semble que, lorsque César ne fit toute sa vie que flatter le peuple pour donner au Sénat l’impression de l’avoir derrière lui, Alexandre, lui, ne voulut que s’en faire aimer.

Une dernière chose encore. Je lis la vie d’Alexandre, en sachant bien qu’il ne me sera jamais possible de distinguer le vrai du faux. Au fond, cela m’importe peu. Il me suffit qu’on ait voulu faire du souverain le plus aimé de l’Antiquité, non pas seulement un homme fort, ou courageux, ou fin stratège, ou habile politique ; qualités qui ne sont déjà pas si mal, et qui auraient fait, sans celle d’Alexandre, de l’ensemble des Vies de Plutarque un chef-d’œuvre. Il me suffit qu’on ait voulu faire de lui, non pas seulement tout cela, mais un homme bon, en plus de tout cela, pour me faire aimer cette culture gréco-romaine, la relire, m’y plonger encore, et regretter qu’elle ne soit pas davantage présente à notre esprit, imprimée chaque jour devant nos yeux, pour que nous puissions encore et toujours nous en inspirer.

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