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Billet de blog 12 décembre 2024

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Sur une habitude de rois anciens

J’ai sur le bout de la langue le nom de cet auteur que je veux citer, renaissant je crois, élu à Bordeaux, ami de La Boétie, qui s’est enfermé dans une bibliothèque où il bouda jusqu’à sa mort, aimant Virgile, le melon, le bon vin et les femmes, qui s’appelait Michel, et qu’il m’arrive, je dois l’avouer, quelques fois de relire.

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J’ai sur le bout de la langue le nom de cet auteur que je veux citer, renaissant je crois, élu à Bordeaux, ami de La Boétie, qui s’est enfermé dans une bibliothèque où il bouda jusqu’à sa mort, aimant Virgile, le melon, le bon vin et les femmes, qui s’appelait Michel, et qu’il m’arrive, je dois l’avouer, quelques fois de relire. Il rappelle que, dans Hérodote, les pharaons d’Égypte ancienne faisaient prêter serment aux juges de ne jamais juger, le temps que durerait leur charge, contre leur propre conscience, cela dût-il les faire aller contre ce qu’eux-mêmes exigeraient. Voici qui donne à penser. Ces pharaons, dont on garde, du haut de leur trône d’or, une image écrasante de puissance et de majesté, devaient tout de même être humbles, puisqu’il plaçaient dans ces magistrats une confiance supérieure à celle qu’ils pouvaient avoir dans leurs propres lois, ou dans la manière dont ils administreraient le pays par la suite. Ils estimaient que juger selon leurs seules consciences les garantiraient de céder aux pressions extérieures, d’où qu’elles vinrent. Et en effet elles sont nombreuses, et peuvent venir de la puissance du prince, de ses intérêts, de son désir de s’affranchir d’une promesse, de protéger l’un des siens, du désir de la foule de suivre quelque chose qu’elle croit vrai dans un aveuglement passager. Elles peuvent, sans être nécessairement des pressions, s’exercer sur nos jugements de façon plus pernicieuse, par l’effet d’une loi mauvaise qui, trop longuement installée, aura progressivement changé nos mœurs, nos valeurs et nos goûts pour les faire pencher d’un côté qui, se disant juste quant aux textes, est monstrueux quant aux hommes, ou par une jurisprudence qui, autrefois juste pour l’un, ne l’est aujourd’hui plus pour un autre, mais qu’on applique quand même, parce que la justice doit être cohérente. Toutes choses à l’égard desquelles ces pharaons demandaient à leurs juges de s’affranchir.

Il faut par ailleurs croire, si on veut faire entrer un peu de beauté dans ce mot de « politique », qu’un homme qui prend le pouvoir a en tête une certaine idée du bien, qu’il cherchera à faire approuver à ceux qu’il administre ; pensant corriger ceci, réformer cela, selon ce qu’il croit être juste, et qui pourra peut-être l’être, mais qui pourra tout aussi bien l’être en contenant des abus, des excès imprévisibles, ou l’être au nom de principes dénaturés, qui passèrent pour justes dans sa bouche, mais ne l’étaient pas, et amenèrent de terribles maux à leur suite. Quel homme, recevant des mains mêmes du royaume le sceptre de sa toute puissance, ne voudrait pas faire resplendir sur son peuple cette lumière qu’il sent brûler à l’intérieur de lui-même ; quel homme, ayant reçu légitimement le pouvoir de tout faire, s’imposerait, avant d’entamer ses réformes, le garde-fou de consciences qu’il somme de rester justes, et de juger chaque cas, non selon l’idée que lui se fait du bien, mais selon des principes bien antérieurs, contenus dans les textes, les livres saints, les coutumes, les usages, et qui, en un mot, fluidifient et nourrissent sa société depuis la nuit des temps ? Il y a là, certes, une humilité dont on ferait bien de se rappeler, nous qui avons voulu donner à la politique le pouvoir de régler tous nos maux, et oublions que les sédiments du bonheur résident quelques fois dans un jugement qu’on aura réussi à rendre juste.

Il y a autre chose dans ceci. Car en somme, que demandaient ces pharaons à leurs juges ? De juger en s’extrayant des pressions extérieures, c’est-à-dire des lois trop neuves, des appels de pieds du pouvoir, des caprices de la foule, des intérêts partisans, des fluctuations momentanées de la politique. « Jugez en conscience », disaient-ils. Nous qui apprenons dès l’enfance à peser notre jugement, à s’extraire de ce que nous sommes pour nous mettre à la place d’autrui, à envelopper nos jugements de lois, de codes, d’usages ; nous qui établissons tôt une différence entre l’objectif et le subjectif, et passons à peu de choses près notre vie à l’apprendre, avons là l’exemple d’une société qui établit que la véritable impartialité ne consistait pas dans le fait de nous éloigner le plus possible de notre conscience, mais de l’embrasser au contraire, sans crainte, sans défiance exagérée, avec l’idée que, après la formation des juges aux lois, et l’apprentissage d’une certaine technicité nécessaire à comprendre les cas difficiles, l’essentiel était de s’en remettre à ce qu’ils sentaient justes au fond d’eux-mêmes. Car enfin, quand vous retirez à un juge l’ensemble de ces pressions extérieures, intérêt, mœurs du moment, jurisprudence, conflits, que lui reste-t-il ? Sa conscience. N’est-ce pas faire de que nous nommons partialité, chez eux, impartialité ? Sans doute, mais c’est donner à la conscience humaine plus de poids que nous ne le faisons dans nos sociétés modernes, pleines de ces textes que nous établissons pour guider notre conscience au moment du jugement, sans songer que, quelques fois, ce sont eux qui l’égarent. Cette définition de l’impartialité des Égyptiens, si contraire à la nôtre, pourrait tout aussi bien l’inspirer.

J’ajouterai peut-être autre chose, encore. Voici des hommes, dont on fit des demis-dieux, qui en recevant le pouvoir établirent que nul texte, nul décret, nulle loi qu’ils pourraient promulguer ne s’imposerait aux juges au-delà de ce que leurs consciences seules leur dicteraient, et qui non seulement tenaient compte de ce principe, mais en plus leur demandaient explicitement de le respecter, non pas au nom d’une ligne de texte traînant au fond d’une loi en petits caractères, mais par un serment solennel qu’ils leur imposaient faire chaque fois qu’ils entraient en charge. Marque d’une société qui, en somme, attribuait davantage de valeur à un jugement juste qu’à tous les changements que le politique peut faire, et qui savait peut-être aussi qu’il est plus difficile de juger correctement d’une petite chose, que de mettre en place d’immenses réformes qui prétendent réguler les grandes. Hérodote disait que les Égyptiens étaient le peuple de la terre qui connaissaient le mieux les lois. Il aurait pu ajouter que c’était celui qui connaissait le mieux l’homme, et le jugea avec le plus de sagesse. On voit à présent de quelle nature était cet or dont les pharaons se paraient.

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