Un ami me dit l'autre jour : « Vous préférez chez Stendhal La Chartreuse de Parme plutôt que Le Rouge et le noir. C'est une erreur. Il va trop vite là, celui-ci est mieux construit. D'ailleurs, la fin est bâclée. Vous en reviendrez vite. Et puis, jugez par vous-même : relisez-le. » J'étais en train de le faire ; sa réflexion me paraît juste, et la question est du reste souvent posée aux lecteurs de Stendhal. Le Rouge et le noir me semble en effet à part dans son œuvre. Il s'écarte de Lucien Leuwen, comme des Chroniques italiennes ou de la Chartreuse de Parme ; mais c'est celui-ci qu'il faut prendre, parce que c'est là que les différences sont les plus saillantes.
Nous avons l'un pour l'autre quelque estime intellectuelle, aussi nous nous faisons la grâce de ne pas revenir sur l'argument des cinquante-deux jours. Il ne vaut pas : on juge du résultat de l’œuvre, non des circonstances de sa composition ; on peut à la rigueur réfléchir sur la prouesse de l'homme quand le débat est clos, mais alors le sujet n'est plus le même, et il ne s'agit plus de comparer deux romans, mais de s'étonner de ce qu'un homme peut faire. Aussi je n'y reviens pas dans mon propos ; tout au plus, me semble-t-il, ces cinquante-deux jours peuvent-ils s'expliquer.
On connaît le style de Stendhal ; il est vif, à la fois sec et emporté ; il va au but dès lors qu'il s'agit d'établir une cause psychologique ou de peindre une action du cœur. Il ne s'encombre pas des détails, parce que, comme ces lunettes à grilles qu'utilisent certains mal voyants pour gagner en focalisation, ils l’empêchent d'arriver plus rapidement au vrai. C'est un narrateur qui ne respecte jamais son thème ; dès lors qu'il est lancé, il n'établit pas toutes les conséquences que l'on pourrait déduire d'une action, mais veut, au contraire, parvenir au but le plus vite possible ; il faut à Stendhal, en permanence et sans interruption, du divertissement et du vrai. C'est une sorte de fièvre que l'on retrouve à peu près partout : le narrateur de la Vie de Rossini passe à la ligne au beau milieu d'un développement historique pour faire état de la façon dont les françaises s'habillent au concert : étant trop bourgeoises, elles ne peuvent suffisamment apprécier la musique. Les mêmes remarques font L'Histoire de la peinture en Italie ; ce sont elles que l'on aime, parce qu'elles donnent à la digression une importance qui passe outre les conventions du beau style, et donnent la priorité à la littérature de l'esprit sur les lois qui font la littérature.
Ce style plaît d'autant plus qu'il fait corps avec le héros : les mêmes mouvements de cœur qui dictent les actions de Julien ou de Fabrice au mépris d'une morale bourgeoise tracassière et prudente font que le narrateur change de thème quand il le souhaite, mais toujours au nom d'une vérité plus profonde, et qu'il faut dire plus rapidement : narrateur et personnage semblent faits du même bois, et l'un raconte à peu près comme l'autre agit, parce que tous deux le font au mépris de lois bâties selon un principe commun ; il y a dans cette littérature le même plaisir à se saisir d'une vérité que celui de voir une action noble. Cette unité dans le style de Stendhal fait qu'on l'apprivoise vite ; c'est du reste celui que ses commentateurs imitent le plus.
Cette fièvre du style se retrouve aussi dans la composition ; Le Rouge et le noir diffère ici des autres œuvres, et n'en reprend pas la loi. La Chartreuse de Parme se suit de chapitre en chapitre ; on n'en change que lorsque le narrateur reprend son souffle, et aucun ne présente cette unité qui fait ceux de Le Rouge et le noir, où l'on trouve, au contraire, épigraphes – pour tous ou à peu près – et unité de thème ; chacun séquence l'intrigue en autant d'étapes décisives. Le narrateur garde la main sur tout, et non pas les personnages, comme dans La Chartreuse de Parme, où tout suit la trame de leurs pensées exclusivement ; aussi Le Rouge et le noir paraît-il plus construit, et c'est une chose qu'on peut trouver admirable chez Stendhal.
Un lecteur sensible à l'unité du style serait susceptible de croire qu'il est davantage lui-même dans La Chartreuse de Parme, et ce serait une erreur. C'est bien du même esprit qu'il s'agit. Tout va au but dans cette œuvre, les héros font l'intrigue aidés par le narrateur qui rajoute, quand il le faut, quelques commentaires permettant d'en tirer des lois psychologiques ; mais il faut un même esprit de suite pour organiser une œuvre d'une façon aussi bien séquencée que l'est Le Rouge et le noir, et ajuster, dans l'intrigue, la proportion entre ce que l'auteur veut, et ce que demandent les lois du récit. Ce n'est pas un exercice facile, et Stendhal réussit dans ce roman à s'y plier sans n'être jamais plat, ni tomber dans le vice du roman de conventions, qui allonge les dialogues, présente les personnages dans des descriptions qui n'en finissent plus, et cherche à faire vrai dans des scènes ajoutées qui en perdent leur rapport avec l'intrigue : le piège était grand, surtout pour un auteur qui se joue avec un tel plaisir des lois de convention. Qu'on y revienne, du reste : on trouvera peu de romans dont le chapitrage soit aussi clair, et dont la construction se déroule de façon aussi limpide pour la pensée que Le Rouge et le noir. Un romancier obsédé par la passion, dans les actions du héros comme dans le style, parvient à faire coïncider son livre avec les lois scrupuleuses du roman, en en montrant une maîtrise nette et rationnelle. Je crois que c'est cette clarté et ce respect des proportions qui me plaisent le plus dans Le Rouge et le noir ; les actions enflammées de Julien ne m'en paraissent que plus belles, et me surprennent davantage que celles de Fabrice, qui sont racontées avec un emportement à peu près similaire à celui dont il fait preuve lui-même.
Je ne place donc pas Le Rouge et le noir en-dessous de ce roman. Il me semble qu'il ne s'agit de l'application de deux aspects d'une même pensée, à ceci près que cette application obéit davantage, là, aux lois du roman, ici à celles de la psychologie des héros. Dans sa pondération et son respect du style dans Le Rouge et le noir, il me semble voir quelque chose qui appartient davantage à l'influence des Lumières, comme nombre de scènes purement satiriques m'y font penser – absentes dans La Chartreuse de Parme. Dans celle-ci, je retrouve davantage les obsession d'un homme qui, après plusieurs voyages en Europe, s'ennuie dans une Italie qu'il se voit revivre à fantasmer ; les vérités morales procèdent du reste dans Le Rouge et le noir d'une observation détachée de l'intrigue, et rapportée aux mœurs françaises ; dans La Chartreuse de Parme, ces détours mèneraient Stendhal trop loin de l'intrigue, et elles suivent toujours les réflexions des personnages, quand elles ne sont pas placées directement dans leurs répliques.
J'ai été surpris, jeune lecteur, de trouver le mot « nouvelle » dans l'avant-propos qu'en donne Stendhal. Je le comprends un peu plus aujourd'hui, bien que je le refuse, ou, plutôt, que je goûte la ruse faussement humble d'un auteur qui qualifie son livre de quatre cents pages de nouvelle, en sous-entendant, une fois encore, que les lois du genre importent peu, et que nous ne sommes là, roman ou nouvelle, que pour nous divertir. Si l'on suit ce que disait Baudelaire de la nouvelle, La Chartreuse de Parme en est voisine : tout va au but, guidé seulement par l'aboutissement de l'intrigue. Que la fin soit bâclée importe peu ; l'essentiel du roman tient dans les rapports de la Sanseverina avec le comte, les parasites qu'ils doivent écarter, l'amour de Fabrice pour Clélia ; tout tient, si l'on veut un résumé de l’œuvre, dans les chapitres de la prison, où ces liens sont tous mis au jour en même temps. Une fois que cette intrigue est menée au terme, et que Fabrice périt intérieurement d'avoir été délivré contre son gré, elle prend fin ; la mort de son fils, sans doute bâclée, ne permet à Stendhal que de donner à une fin de roman le ton qu'elle demande. Je vous entends dire que cela ne change rien et que, Stendhal ou pas, la fin pouvait être mieux travaillée. Je réponds que cela n'aurait rien changé au roman : tout est fini dès lors que les possibilités données par les lois morales des héros parviennent à leur terme, et c'est ce que Stendhal a fait en achevant son roman.
Pourquoi, donc, apprécier davantage La Chartreuse de Parme que Le Rouge et le noir ? Ce n'est pas que Stendhal y soit davantage lui-même : c'est qu'il y a dans le premier une économie de moyens qui fait que l'on demeure surpris de voir que la conception d'un roman tienne en si peu de choses, et qu'un approfondissement simple des caractères et de l'intrigue puisse, à lui seul, et en rapportant tout à eux, donner naissance au roman. L’œuvre semble étrange au regard de ce qu'un roman offre d'ordinaire, et la façon dont il le fait : elle nous montre qu'un auteur peut plier toutes les règles à ce qu'il veut faire, du moment que l'unité du style le permet. C'est un argument qui me tient à cœur ; mais je conçois qu'on puisse n'en avoir que faire, et en revenir toujours au plaisir que la lecture d'une œuvre nous a donné.