A Michel B.
Cet ami de mon père, que j’aime et qui m’a vu naître, a pour habitude et pour plaisir de n’accepter, quand on le sollicite, aucun service à moins qu’il n’ajoute cette phrase : « oui, mais à une condition ». Voici qui peut surprendre. A quel prix dois-je demander un service, quand j’attends d’un proche qu’il me le rende gratuitement ? Ne serais-je pas prêt, moi-même, à le lui rendre sans rien exiger en retour ? Puis, je me méfie des clauses ajoutées, sur lesquelles on n’a pas de contrôle, et qui nous engagent avant même d’avoir formulé une demande.
Il a cependant ce tour, et cette connaissance intime de ceux qu’il veut favoriser, de n’exiger rien d’eux qui ne les fasse grandir, et cette condition, formulée par lui, aurait tout aussi bien pu être formulée par nous-mêmes. Au surplus s’arroge-t-il le droit moral de guider nos pas, tel qu’il lui semble bon ; pour ce que j’en connais, il a toujours vu juste. Il se place ainsi aux côtés de La Bruyère, qui dit que ceux qui nous aiment se reconnaissent en ce qu’ils ne ménagent pas leurs critiques. Entendez-le vous demander un service : vous verrez que ce service n’est pas tant pour lui que pour vous, mais il le formule comme une demande, afin que, plutôt que de nous obliger vis-à-vis de nous-mêmes, ce qui est peu fiable, nous le soyons auprès d’un tiers, ce qui l’est plus.
Qui conseille un ami lance toujours un dé ; et la foi, auquel l’étymologie d’un ami fidèle se rattache, n’est pas mise là pour des prunes. On juge souvent cet ami aussi fort que nous-mêmes, qui le sommes en effet, puisque l’affaire sur laquelle nous le conseillons ne nous concerne pas ; nous sommes hors de la tourmente, quand lui est en plein dedans. Position qui s’inversera quand ce sera notre tour. Je trouve qu’il y a de la beauté dans ce conseil mutuel et successif qui va de l’un à l’autre et dans cette émulation réciproque, comme il y en a dans le fait de savoir qu’on tient ce conseil, cette leçon de sagesse, de quelqu’un qu’on aime. On le promène à la manière un talisman autour du cou, et pouvons dire, finalement, que le discernement avec lequel nous guidons notre vie n’est autre chose que l’expérience accumulée par ces amours noués le long du chemin. Mais je me demande s’il n’est pas plus beau encore de ne pas sentir qu’on est redevable, et de croire qu’on est parvenu à cet état de bonheur vers lequel un bon conseil, une bonne action d’un ami discret ont engagé nos pas, par nos propres moyens, et si la plus belle preuve d’amour qu’un ami puisse nous offrir n’est pas tant de nous rendre heureux, que de nous rendre heureux sans qu’on sache d’où est parti le coup.
Celui dont je parle agit en ce sens. Et, puisqu’il offre un si bel exemple d’amitié où les comptes demeurent secrets, et où chacun semble heureux par lui-même, je lui rappellerai celui qu’on trouve dans Voltaire, moins plausible, mais certainement supérieur à celui des « Deux Amis » de La Fontaine. Un homme s’apprête à se marier d’un mariage heureux. Il trouve son ami secrètement au désespoir, et s’assure, après enquête, non seulement qu’il aime davantage sa future femme que lui-même, mais qu’il serait véritablement malheureux s’il ne l’épousait pas. Il se retire sous un faux prétexte et la lui laisse ; troquant ainsi son bonheur pour le sien, ou plutôt, pour mieux le dire, refusant de s’octroyer un bonheur qui ne ferait pas en même temps celui de son ami. Moi qui sors d’un amour terrible, et qui en connais quelque peu les souffrances, dis haut et fort que j’aime Voltaire, et aussi quelques fois mes amis ; et je pourrais acheter, pour autant que ce soit sans trahison ni blessure, l’amour au prix de l’amitié, mais jamais l’amitié au prix de l’amour, s’il devait faire mon bonheur. Que mes amis se rassurent : de telles situations n’arrivent que dans les livres. Je plains les hommes courant après le bonheur sans voir qu’ils ne cherchent qu’à être aimés, et admire ceux qui se passeraient bien de l’amour d’une femme pour être heureux.