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Billet de blog 19 février 2024

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Sur l'habitude

On vieillit quelques fois. Il faut à la jeunesse des passions ; le désir fait le but, le but présente une voie puis des obstacles ; le tout, à un âge où les forces ont besoin d’être dirigées, fait une raison de vivre. Parce qu’elle est inexpérimentée, la jeunesse frappe fort et au hasard

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A Clémence C. de V.

On vieillit quelques fois. Il faut à la jeunesse des passions ; le désir fait le but, le but présente une voie puis des obstacles ; le tout, à un âge où les forces ont besoin d’être dirigées, fait une raison de vivre. Parce qu’elle est inexpérimentée, la jeunesse frappe fort et au hasard ; les constats renouvelés de l’échec lui apprennent à mieux guider ses coups, et cet apprentissage se mue peu à peu en sagesse. Bientôt, elle s’appesantit des lois qu’elle a forgée, et pour frapper il lui faut à présent charrier une quantité de savoir qu’elle n’avait pas dans ses premiers essais, et qui va toujours grandissant. Chaque mouvement appelle doute, crainte, prudence, éthique, et prend, comme le pas de l’homme mûr est plus lourd que celui de l’enfant, plus de temps à se développer ; elle frappe mieux, mais aussi elle frappe moins, parce que tout est plus long : et en un clin d’œil, sans que nous n’ayons bien su comment, nous voici passés de jeunesse à vieillesse.

C’est le précepte qu’on connaît bien, et qui est très sage, sur le savoir et le pouvoir. Tout apprentissage a un coût ; les auteurs disent que nous le payons d’abord par la souffrance. Ce qu’ils ne disent pas, c’est que nous développons aussi en parallèle des habitudes pour ne plus avoir à la sentir : c’est blessure, puis réflexion, puis lois, puis coutumes ; et ces coutumes font bientôt un chemin. Où il y avait expérience brute d’une vie qui fourmillait dans les broussailles, ce sont dorénavant des routes droites et bien taillées ; nous souffrons moins, mais nous goûtons moins, aussi, et tous ces protocoles que nous mettons en place pour réussir lient nos mains, gênent nos mouvements : l’armure, qui protège, est de fer, et toute habitude non questionnée et qui ne pare plus aucun coup ne fait qu’ajouter du poids à l’ensemble.

Pour ceux qui ont formé l’étrange projet de vivre dans le monde des idées, il y a là un paradoxe : l’une d’elle saisie, et bien saisie, nous fait voir en quoi nous avions tort et éclaire pour la suite une route nouvelle ; c’est un plaisir d’apprendre, et d’apprendre avec plus de précision ; toutefois saisir une idée, c’est s’emparer également de celles qui lui sont cousines, et des voisines de celles-ci à leurs tours – car combien de passions senties pour la juste compréhension d’une seule ? – et il se tisse bientôt un maillage semblable à ces toiles d’araignée qu’on voit sur les carreaux avec lequel nous vieillissons, ou plutôt, avec lequel nous regardons le temps passer.

Socrate, qui emporta dans la tombe le secret de sa bonne humeur, aima la philosophie comme son épouse ; certainement compensa-t-il la lourdeur d’une sagesse qui allait toujours s’amplifiant par l’enthousiasme de découvrir chaque jour quelque chose de nouveau à apprendre. Je ne sais si, quand il restait sur le perron tout un après-midi avant de pénétrer chez son hôte, perdu dans ses pensées, il faisait le point, et rectifiait ses idées du jour par rapport à ce qu’il venait d’apprendre, ou si, sans s’en embarrasser, il se mettait en quête d’une connaissance nouvelle. La première attitude dénote un apprentissage plus lent, par lequel nous nous définissons en même temps que nos idées ; la seconde consacre le plaisir d’avoir appris quelque chose de plus ; peut-être faisait-il les deux d’un seul mouvement, et alors on peut nommer sagesse cette attitude par laquelle on se réjouit d’apprendre des choses nouvelles, tout en prenant garde à comment la saisie de l’une d’elles modifie celles qu’on a déjà ; l’accumulation de savoir demeure, alors, un plaisir éternel.

Je cite Socrate parce qu’il est de bon ton de le faire quand on écrit, mais le vrai est qu’il faut désirer comme la jeunesse, c’est-à-dire comme une jeunesse plus jeune que soi, car il s’en trouve toujours. Notons que, sur ce point, l’âge qu’on a est relatif : les échecs répétés, en entamant les convictions, font vieillir chaque fois un peu plus. Les vies d’Alexandre ou de Scipion furent belles parce qu’elles ne connurent que des succès, chacun d’eux menant derrière lui la justification du précédent. Elles ne font pas rêver parce qu’ils massacrèrent tant d’hommes ; elles plaisent à l’imagination parce qu’elle y voit un chemin tout tracé pour la réalisation d’un premier désir, qui ne connaît pas d’obstacle, grandit, et devient à lui-même sa propre cause jusqu’à prendredes proportions qui recouvrentle globe. Je connais une jeune fille qui désire de cette façon. Elle a sur moi cet avantage qu’elle ne le sait pas encore, puisqu’un désir compris est un désir auquel on retire la moitié de sa force. De même ne sait-elle pas encore ce que je constatais l’autre jour en la voyant : on passe une moitié de sa vie à désirer, l’autre à comprendre.

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