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Billet de blog 19 décembre 2022

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La bêtise

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Je m’attelle à définir ce mot de bêtise, dont j’entendais un ami se servir l’autre jour, et ne trouve rien encore qui puisse me satisfaire. Car quoi ; il y a bien cette lenteur de conception, ce manque de vivacité dans le mouvement d’une idée vers l’autre que nous avons tous pu constater chez autrui, plus encore, en effet, quand nous sommes professeurs : mais, assez bien aussi quand on est professeur, on comprend vite ce que ce type d’opérations doit à la pratique et à l’entraînement. Chez un esprit vif deux idées rapidement associées laissera augurer d’une belle intelligence ; mettez-le sur une autre matière de celles qu’il n’a jamais fouillées ; vous le verrez balbutier comme un enfant. Faites-lui voir que deux idées se connectent aussi bien là qu’ici par quelques tours qu’il pourra ensuite reproduire : il se trouvera bientôt au niveau où vous êtes.

Les termes de bête ou de bêtise, ou leurs équivalents plus licencieux, concluent souvent des conversation où est entrée un peu de colère ; mais qu’on se pose quelque temps et qu’on en fasse diminuer la chaleur ; on verra que deux personnes qui ont passé la nuit à s’insulter n’obéissent simplement pas aux mêmes principes moraux. Guidés par les leurs dans la dispute, ils les cherchent chez l’adversaire, qui fait de même de son côté, et les croit établis en lui au même titre et aussi bien qu’ils le sont en lui-même ; mais ils n’y sont pas, ou du moins il n’y sont pas suivant la même priorité. Chacun ne fait alors qu’exposer ses propres principes, bien souvent sans le dire, en se fâchant de ne pas les trouver à rang égal chez l’autre. Au surplus ira-t-on dire que certains principes sont plus propres à exercer l’intelligence que d’autres ; ceux qui nous poussent à écouter une position défendue, ceux qui nous font brûler intérieurement de l’envie de vaincre, ceux qui, peut-être, nous abjurent de vaincre avec élégance. Vous les avez, l’autre non ; vous pourrez chez lui en accuser le manque ; ce sera encore un reproche de principes, et non d’intelligence.

Cet autre ami me dit il y a deux soirs : « la bêtise commence avec la méchanceté ». Voici qui donne davantage à réfléchir. Je n’incline pas particulièrement à vouloir définir la méchanceté, attendu qu’un autre, un peu au-dessus de moi et qui s’appelait Platon, s’y est essayé sans succès, mais je peux du moins faire l’hypothèse qu’elle a partie liée avec l’intention de faire du mal à l’autre. L’observation des petites classes, ici, aide. Ce désir naît quand la compréhension de l’autre cesse, et que sa volonté fait obstacle à la réalisation de la nôtre ; chez deux adultes, un peu plus, quand on cherche à tomber d’accord avec lui – peut-être le désir qui nous consume le plus. Mais la réponse par méchanceté est un aveu que la position de l’autre n’a pas été comprise, et qu’on n’a pas trouvé l’interstice dans lequel les deux pussent cohabiter. Il y a là certainement quelque chose qui ressemble à un manque d’intelligence, mais enfin j’y vois pour ma part davantage l’expression d’une intelligence qui n’a pas encore été formée et mue par le coup de la colère, que celle d’une bêtise irrémédiable. Cet espace enfin trouvé au moyen de quelques raisonnements supplémentaires, la colère tombe, l’intention de faire du mal avec elle ; du moins n’ai-je jamais vu qu’elle continuât après coup.

Peut-être est-il plus facile de définir l’intelligence que ce mot de bêtise dont on se sert, duquel on suppose qu’il est l’opposé. Il y faut tout d’abord de l’expérience fortuite, parce que, nature ou autre intelligence que la sienne, il est nécessaire que la pensée grandisse en surmontant l’obstacle. Il faut ensuite de la mémoire, autrement l’expérience serait accumulée en vain ; et une intelligence qui grandit régulièrement ne suit que le chemin de reprendre et corriger un à un et toujours plus les réflexes qu’elle a accumulés dans son souvenir. Il faut également une capacité d’auto-critique, puisqu’il s’agit bien de définir l’obstacle, puis de comprendre où et comment se corriger pour le surmonter. Il faut enfin une certaine appétence à faire mouvoir son esprit pour résoudre les défis de la nature ou ceux qu’une autre pensée nous présente, autrement il y a stagnation, et l’intelligence dépérit par l’effet de sa propre inertie. Admettons tout ceci : trouvez-moi un seul être au monde dénué de ces quatre qualités pour le qualifier de stupide ; pour ma part, je n’en connais aucun. Sans doute définira-t-on une intelligence brillante par la vitesse avec laquelle elle corrigera ses conceptions et les affinera toujours plus ; mais supposer quelqu’un d’incapable de fournir un pas dans aucune de ces quatre directions, il y a là une assertion hardie que, pour ma part, je n’ose pas encore faire.

Il faut bien que le mot serve, cependant, puisqu’on s’en sert, et qu’on s’en sert volontiers. Sans doute l’orgueil de vaincre fait-il beaucoup pour l’intelligence, du moins chez nous, parce qu’on m’opposera les anciens livres de sagesse bouddhique dans lesquels, etc. C’est lui qui fait qu’avant de rejeter la pensée d’un autre ou de la taxer d’insuffisance, on se regarde un peu soi-même, pour vérifier d’une part qu’avec les mêmes principes, on n’en serait pas au même point, de l’autre, que les principes qu’on reproche à l’autre de ne pas avoir sont bien appliqués chez soi. Au total je vois que l’appétence pour la pensée des autres et la patience dans le jugement sont une forme d’intelligence, comme il est vrai qu’en général ceux qu’on nomme intelligents sont les plus susceptibles de trouver de la beauté chez les autres ; ceux qu’on qualifie de stupides, bien de la laideur. Aussi la grande, la profonde intelligence, c’est la gentillesse, mais la gentillesse qui dure, et qui ne retourne pas sa veste dès que la compréhension de la pensée d’autrui lui échappe. Forme de gentillesse, au reste, que les Grecs nommaient justice, et qu’ils plaçaient à côté du beau, du bon, et du vrai : par où l’on voit qu’elle n’est pas facile à obtenir.

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