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Billet de blog 23 octobre 2023

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Note sur un gâchis

Il est un petit État nommé France dans lequel l’argent se jette par les fenêtres. Mais comment ? C’est ce qu’il faut expliquer lentement. Joignez à une longue habitude de commander de bons sentiments, de belles et nobles idées acquises depuis la Révolution, à une formation intellectuelle qui forme au mépris dans l’application concrète et efficace des petites choses

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Il est un petit État nommé France dans lequel l’argent se jette par les fenêtres. Mais comment ? C’est ce qu’il faut expliquer lentement. Joignez à une longue habitude de commander de bons sentiments, de belles et nobles idées acquises depuis la Révolution, à une formation intellectuelle qui forme au mépris dans l’application concrète et efficace des petites choses, et vous obtenez un modèle de bureaucratie à la française.

L’éducation nationale – je vous l’apprends ici, puisqu’il n’est pas sûr que vous le sachiez – demande de l’argent. On lui donne des ordinateurs. Ainsi les logiciels, qui doivent être renouvelés chaque année, coûtent bien plus que la formation d’un bon professeur, dont le cerveau se renouvelle toute sa vie et gratuitement. C’est une flopée d’écrans, de projecteurs nouveaux dont chaque ampoule coûte un bras, de boutons pour les écrans et de stylos numériques pour dessiner sur ce qu’on projette, desquels, j’ai demandé, aucun professeur n’a l’usage. « Rien qu’une tête bien faite ne sache faire, avec un feutre et un tableau » ajoute-t-on. J’ouvre mon espace numérique de travail ; je dénombre pas moins de vingt applications dont chacune a coûté les yeux de la tête, que personne n’utilise.

On aime, en France, répondre aux problèmes qui se posent sur le terrain directement depuis les bureaux : c’est plus simple, on pense mieux, la vue depuis ce poste est plus belle ; surtout, elle est plus nette, et l’air y est plus frais. On donne de l’argent, puisqu’il faut bien le faire, mais on a le malheur de joindre à cet argent qu’on donne une idée qu’on trouve belle ; l’argent sort du bureau, l’idée est inapplicable, personne ne se demande comment lui faire porter ses fruits ; mais ce n’est pas un problème, puisqu’on a donné de l’argent. Je ne sais plus où je lus l’autre jour cette idée que la société a le droit de demander compte à tout agent public de son administration. Cela me semble bien beau, me dis-je, et le peuple qui l’a inventé devait être bien joli. Puis, je rêvais à autre chose.

Ce genre de vice paraît inévitable dans un pays où le succès politique se doit à la force et au lustre des idées, plutôt qu’à l’énergie et à l’effort continu nécessaires pour les faire appliquer. Les unes semblent belles ; elles séduisent et stimulent, les autres sentent le petit bourgeois. Prenez un candidat qui se présente avec des idées saines, mais des airs et des phrases d’expert comptable : sa campagne se noiera dans l’indifférence. Trouvez-en un autre, teignez-lui les dents en blanc, faites-lui déclamer des idées que ni vous ni lui ne comprenez ; vous vous tenez devant votre prochain président.

Une nouvelle collègue arriva l’autre jour en salle des professeurs. Je la remarque, m’approche, nous discutons. La conversation me plaît, quelque chose au demeurant me gêne sur son visage ; une minute passe ; je n’y tiens plus. « Attends ! – Quoi ? – Qu’as-tu... – Mais ? – Le… – Oui ? – Tourne ? » C’était un sourire. Je le lui montrai, un peu ému et aussi, peut-être, un peu surpris ; elle s’inquiéta de ma remarque ; je lui dis qu’on en reparlerait dans deux semaines. Mais sa vivacité et son entrain me touchaient. Elle avait déjà un travail, négociait les indemnités de départ d’un second ; il lui restait des heures libres dans sa semaine ; pourquoi ne pas enseigner ?

Pourquoi pas. Elle envoie un CV au rectorat, on la rappelle, elle s’y rend. Dans le bureau on lui demande si elle a jamais fait du management. Non, dit-elle, raison pour laquelle j’ai postulé à un poste de droit. Bien, lui répond-on. Mais alors, connaissez-vous telle particularité, dans telle théorie, développée par tel auteur, dans son livre paru récemment sur le management ? Ma foi, non, dit-elle, puisque je ne postule pas pour ce poste. Ah ! fait-on. Ah ! fait-elle. Mais alors – l’entretien reprend – à votre avis, dans tel problème de management, si vous deviez choisir entre telle et telle option, sachant que tel auteur dit ceci et cela de telle situation, laquelle choisiriez-vous ? Mais, réplique-t-elle, ce problème m’a l’air très intéressant, seulement voilà, je n’en ai pas la moindre idée, ni n’ai en fin de compte aucune idée sur tout ce que vous me demandez, puisque je suis venu pour postuler à un poste de droit, et non pas pour un poste de management ! Ah ! fait-on. Ah ! fait-elle. Mais alors ... – ainsi de suite pendant une heure. La pauvre ne peut répondre à aucune question. On la remercie, on se sert les mains, elle sort du bureau.

Le téléphone sonne le lendemain ; une secrétaire la félicite pour le nouveau poste de management qu’elle s’apprête à prendre dans notre lycée. Mais, mon poste de droit ? fait-elle. – Il faut voir cela avec le chef. Appelez ce numéro, prenez rendez-vous, si ça ne répond pas, venez directement, bâtiment C, quatrième étage, deuxième porte à droite après le couloir, au fond à gauche, bureau 429. L’escalier E est condamné. Elle se rend au lycée, monte voir la direction, espérant bien qu’il s’agit d’un malentendu, puisqu’il reste neuf heures à assurer en droit, qui ne sont toujours pas pourvues. Elle s’assied, on la félicite de nouveau pour l’obtention de son poste ; on lui donne son emploi du temps : neuf heures de management. Pauvres élèves, me dit-elle, qu’apprendront-ils avec moi ? J’en sais moins qu’eux sur la matière. Je ne sais pas bien quoi lui répondre. A garder le sourire ? Avec elle, certes, cela sera possible. Eh, quoi, mais, qui se plaint ? L’humour, Dieu merci, forme tout aussi bien que le reste.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.