A Marc V.
A un ami fâché de ce que je n’écrivais plus beaucoup, je fis remarquer l’autre soir qu’il fallait un sujet. Cette série, ajoutai-je, a bien commencé par un article qui se plaignait que notre littérature était surchargée. Et il est vrai que qui prend la plume légèrement pour fournir toujours le même genre de choses, témoignages indignés, réflexions cent fois dites, remarques déjà écrites par les anciens, quoiqu’en mieux, oublie qu’il ajoute à nos yeux fatigués de devoir lire dix mille papiers parfaitement inutiles par an, un dix mille unième, tout aussi inutile. J’aime, quant à moi, me taire tant que je n’ai rien à dire.
Une visite au musée du train de Rambouillet me fournit cependant l’autre jour matière à surprise. Je fis ce que nous faisons tous alors, et, appelant les quatre sœurs de notre destin intellectuel, la cause, la conséquence, la ressemblance et la dissemblance, qui font en somme les quatre points cardinaux vers lesquels nous pouvons aller, je plaçais cette surprise dans une suite de comparaisons, le fruit de ces comparaisons dans une série de lois générales, j’attachais, naturellement, ces lois générales aux principes suivant lesquels je pense le monde, et trouvai enfin un sujet sur lequel écrire.
Il y a dans la petite ville charmante de Rambouillet un musée du train. Prenez garde qu’il ne s’agit pas d’un musée à échelle réelle ; vous risqueriez, autrement, de passer à côté. Là sont exposés, dans une maison grande comme un petit hôtel particulier, des reproductions au quarante troisième de modèles, plus ou moins datés, avec au dernier étage un ensemble intégralement fonctionnel s’étalant sur quatre vingt-sept mètres carrés de rail, de wagons, de locomotives, et, chose qui passe l’ébahissement, de reproductions des décors par lesquels passent ces trains. C’est ici la ville, ici la campagne, ici ce qu’on ne saurait trop nommer qui se trouve entre les deux. Les hôtels les plus fameux de la gare de l’Est sont refaits en miniature, avec tout le quartier, et quelques raccourcis pour ne pas ennuyer le visiteur. Au contraire, il se plaît à reconstituer mentalement les scènes qu’on lui présente. Plusieurs voitures assemblées, un public qui commente et applaudit, font un de ces dimanche où se réunissent les amateurs d’un club automobile. Un ouvrier en train de charger du charbon, à deux pas d’un échangeur, rappelle le travail nécessaire à la mise en marche des locomotives anciennes. Plus loin, des gens accoudés aux fenêtres de leur hôtel en regardent d’autres en bas, qui dansent devant un bar parisien. A table, dans les wagons de première classe, des assiettes où l’on a reproduit la nourriture, jusqu’aux petits pois à l’échelle du quarante troisième, remémore à ceux qui les ont connus les repas de première, où l’on servait directement à notre place.
Il faut que cela fascine. Ceux qui reproduisirent cet ensemble ne font pas que s’intéresser à la technique du train, ou à celle de la miniaturisation, plaisirs à côté desquels on peut, je crois, passer sans être affligé de manque moraux graves pour notre fortune. Ils font, en réalité, ce que nous faisons tous : reproduire un monde, moins violent que celui que nous connaissons, et dans lequel il fait bon vivre. Ce refuge est parfois sur le papier, quelques fois mis en musique ; on le voit quand on prend un billet pour une exposition de peinture. Il est, selon les arts, plus ou moins transformé, plus ou moins vaste ou profond, mais il est commun à tous. Là, dans ce grenier du musée du train, il apparaît tel que la nature l’a fait, au détail près de la miniature, qui offre le plaisir de se prendre, du moins dans une salle de près de cent mètres carrés, pour Dieu façonnant le monde.
Je déambulais dans la pièce, examinant tout ce qui était à voir, renouant avec les plaisirs de mon enfance. Quel extraordinaire, formidable, exténuant travail, me disais-je. Je demandais au guide combien de personnes avaient été nécessaires à l’élaboration d’une telle somme : une, me répondit-on, pendant trente ans, aidée par deux ou trois petites mains qui s’y succédèrent. Une ! Une seule, pendant trente ans dans la discipline la plus monastique et austère ! Il faut que cet homme-là ait eu une passion folle, centrée sur le même but, à laquelle il aura consacré son existence. Et j’imaginais, parce que je suis assez rapide à cela, quelle a pu être sa vie, et comment j’aurais pu, moi, mener à terme ce travail, trente ans de suite, sans jamais sortir de cette pièce.
Une réflexion, naturellement, me vint. Si vous deviez passer trente ans à faire la même chose, inlassablement, sans jamais vous écarter du chemin, ne rendriez-vous pas, à votre façon, une sorte de petit hommage à la vie, à cette vie sur laquelle vous avez fait une croix, que vous avez repoussée du pied dans les sous-bassement du monde, dédaignant les autres qui, en bas, profitent, pendant que vous, là-haut, vous vous consacrez à votre œuvre ? Kant lui-même, si je me souviens bien, lui a rendu hommage, quand il a dévié de sa promenade quotidienne, la seule et unique fois de sa vie, pour aller acheter le journal.
Je me demandais, ainsi, si un homme qui avait consacré sa vie à reproduire des scènes où tout le plaisir du visiteur était de les observer avec attention, pour qu’il comprenne ce qui était ainsi reconstitué, puis qu’il laisse son regard se promener dans la variété de la vie reproduite sous ses yeux, nourriture, ameublement, couleurs des robes, expressions du visage, pouvait ne pas avoir glissé une scène qui obéissait à une loi contraire, une scène que, justement, on serait gêné de regarder, où l’œil, plutôt que d’approfondir son examen, l’arrêterait tout net, parce que ce sont des scènes qui d’habitude échappent aux regards. Le lecteur l’aura compris, je cherchais, et je cherchais vite, parce que nous étions à cinq minutes de la fin de notre visite, une scène d’amour. Et, quoi ? Quel meilleur hommage à la vie, pour un homme qui s’est enfermé dans une discipline mutique, que la reproduction d’un instant de fantaisie intime ; que, dans une œuvre résultant d’un travail si austère et si minutieux, la reproduction d’une scène qui, bien au contraire, symbolise joie de vivre, insouciance, et laisser-aller ?
J’avisai donc les petites cabanes reproduites dans la campagne et leurs volets fermés, mais transparents : nulle trace de bergère et son fermier. Je scrutai l’un après l’autre tous les wagons, et même les locomotives, pour n’y trouver que des clients assis confortablement sur leurs sièges. Là, peut-être ? me dis-je, et j’avisai les hôtels de la Gare de l’Est, en espérant y trouver mon bonheur, parce que nos cinq minutes étaient sur le point de finir. J’étais, pour tout vous dire, fâché de penser que ce dernier lieu possible pour la représentation d’une telle scène ne la montrerait pas, et d’imaginer qu’il n’y aurait là que des chambres bien sages, où des voyageurs attendant leur train font la sieste. Quel manque de fantaisie, me disais-je, et à quoi bon travailler, si c’est pour ainsi renoncer à la vie, à ses joies simples, et quel dommage qu’un artisan si capable, si dédié à son œuvre, n’ait pas voulu la signer d’un geste contraire, simplement pour prouver qu’il existait ? Mais je me trompais, et ce fut une victoire. A travers la fenêtre d’une chambre à demie éclairée par une lumière électrique qui indiquait le réveil au petit matin pendant nuit d’hiver, une femme s’étirait, à demi-nue, la poitrine proéminente bien en vue derrière le premier carreau, avec, à côté d’elle, un homme qui la regardait faire, nu lui aussi.
J’étais content, et doublement content. Content de mes yeux, tout d’abord, assez bons encore pour pouvoir repérer ce qu’il n’est pas désagréable, je crois, de repérer, qui plus est d’aussi loin, à une échelle du quarante-troisième. Mais content, surtout, de cet homme, qui pense comme moi, qui a la même vision de la vie et du travail que moi. Il faut travailler, puisque la Genèse, Dieu, et aussi la pomme nous le disent. Mais il faut aussi attribuer au travail l’importance qu’il mérite, c’est-à-dire un quartier de pomme, et travailler, en somme, assez sérieusement pour ne pas avoir à mener l’existence terrible de ceux qui ont le malheur de prendre leur travail au sérieux.