Le décalage est grand entre ce que nous enseignons aux petites filles et ce qu’elles trouvent en sortant du lycée. Je dis lycée, parce que je ne veux pas me perdre dans les petits détails, mais il est vrai que cela commence dès la maternelle. Égalité entre les hommes et les femmes, mais, le plat déborde-t-il, et c’est elle qui se lève. Madame met-elle sa petite jupe ? Monsieur a sa petite remarque. Il y a une tache ici, mais Monsieur vit dans une maison magique, et cette tâche s’enlèvera toute seule. Madame se présente-t-elle à l’embauche ? On lui demande en passant, mais avec politesse, si elle prévoit d’être enceinte.
Je passe, d’une part sur la violence, trop facile à voir, d’autre part sur les autres petites choses, bien plus insidieuses, visibles chez les adolescents, dont l’analyse requiert un déploiement de force exténuant. Il semble que, plus on descend et qu’on s’approche de l’âge tendre, plus les comportements qu’on appelle genrés sont plus difficiles à saisir, et qu’il soit, étrangement, plus compliqué de comprendre pourquoi une petite fille est une petite fille, que pourquoi une femme est une femme. Mais passons. A cinq ans, elle n’a pas encore compris pourquoi l’égalité entre les hommes et les femmes est un impératif moral. A dix-huit, si.
Sort-elle des classes, elle a deux options. La première consiste à baisser son seuil d’exigence, et à accepter les petites concessions qu’elle fait chaque jour à la grande loi morale. Si elle veut vivre heureuse et ne pas entrer dans une lutte quotidienne, elle accepte. Son mari est féministe. Oui, mais bon. Quatre mille ans de patriarcat : elle ira donc chercher les enfants à l’école. C’est elle qui signera les mots dans le carnet, et ira aux rendez-vous. C’est elle qui pensera aux courses, à l’aspirateur, à nettoyer l’évier, ramasser les serviettes qui traînent. Notez que lui aide : il était présent à l’accouchement, assiste aux entraînements de foot, s’occupe du vin dans la cave, et sait, mieux que quiconque, comment cuire les merguez. En somme, elle sait que l’égalité dont on lui a tant parlé n’est pas respectée. Mais voici : son mari est aimable, son humour n’est pas misogyne ; il y a bien quelques petites choses à revoir, mais, que veut-on, c’est un homme, et la vie ne doit pas être une lutte perpétuelle. L’égalité entre les hommes et les femmes est un mythe, un beau mythe, mais elle n’est pas respectée.
Deuxième option. Elle s’insurge de voir que ce qu’on lui a dit n’est pas, ou n’est que dans les livres. Elle ne conçoit pas l’écart entre ce qu’on lui a tant de fois dit et répété, et ce qui est. Elle trouve que les hommes sont menteurs, que les femmes sont faibles et menteuses, que l’ensemble est hypocrite, et que chaque concession faite devant ce qu’on dit qu’on va faire est un recul, un manquement au point d’honneur, une fausse promesse, une trahison. Elle prend les armes, et sa vie est un combat chaque jour. Elle ne veut qu’une chose : qu’une parole soit une parole. Chez les hommes, cela s’appelle Le Cid. Chez les femmes, on nomme cela une emmerdeuse.
J’en ai connu quelques unes, qui m’expliquaient tous les pêchés que j’avais du seul fait d’être un homme. C’étaient des discussions longues et compliquées, où l’on s’évertuait à vouloir me prêter a priori des défauts propres à mon sexe, qu’il se trouve, que, quoique j’en ai d’autres, je n’ai pas, et dans lesquelles je m’insurgeais, parce que personne ne supporte l’idée d’être réduit à un type. On imagine que ces discussions étaient graves. Et, de mon côté, par tempérament, beaucoup, et aussi un peu par conviction, je me méfie de tous ceux qui ne veulent pas rire comme du chikungunya. Mais la faute n’est pas immense d’induire, après mille comportements déviants observés chez un homme, que, parce que j’en suis un, j’ai les mêmes. De même qu’il n’est pas extraordinairement compliqué de supposer un état d’alerte et de défiance excessif chez les femmes de notre temps envers les hommes, état d’alerte que nous n’avons, nous, par ailleurs, que rarement l’occasion de connaître. Aussi, quoique l’agression ait été quelques fois grande, le meilleur parti à prendre m’a toujours paru de la laisser passer – en amitié, m’empresse-je d’ajouter, parce que, en amour, la chose est bien plus difficile à faire.
C’est bien plus difficile à faire parce qu’en amour se mêlent quelques idées difficiles à comprendre, comme la confiance, l’engagement, l’harmonie dans le couple et l’entente, plus quelques états que l’amitié ne connaît pas, la fatigue, l’humeur, les reproches inavoués, ou quelques chagrins antérieurs qu’on a gardés pour soi. Or, voilà le point. J’habite Paris. Il paraît que j’ai un peu de culture. J’ai, surtout en ce moment, la satisfaction morale à nulle autre pareille de voter à gauche. Les amis qui me connaissent mal, me faisant en cela plus d’honneur que ceux qui me connaissent bien, disent et répètent que je pense droit. On m’a dit que j’étais féministe, et je laisse ceux qui le pensent y croire un peu plus que je n’y crois moi-même. Je suis professeur, j’ai du temps pour réfléchir. J’ajoute, parce que la chose est probante, que j’ai fait un test de QI dernièrement, et que c’est la DGSE qui est venue m’apporter les résultats. Si moi je ne parviens pas à démêler ces petites choses qui se glissent en amour, et m’en trouve, lors de ces disputes, réduit au malheureux parti de la colère, qu’en sera-t-il pour d’autres, qui n’ont pas ou peu de culture, pas ou peu de temps, qui vivent en province où il paraît que les mœurs sont barbares, et qui se retrouvent face à ces féministes énervées qui leur rappellent à tout bout de champ qu’il faut surveiller et traquer en soi-même les restes nauséabonds du patriarcat ?
Car cela demande des efforts, du temps, de la patience, de la volonté, de l’éducation, et de la cohérence. Entre les textes et les mœurs il n’y a jamais eu de grand écart. Un paysan d’il y a quelques siècles comprenait ce qu’il avait à faire, et entre ce qu’il y avait à faire et ce qu’il faisait, s’il faisait mal, n’était qu’une affaire volonté. Entre un homme d’aujourd’hui qui veut être bon et se conformer scrupuleusement à la loi, et ce qu’il fait, s’est ajouté un paramètre de plus : l’auto-surveillance, l’auto-éducation, le discernement individuel entre le bien et le mal. Il ne s’agit plus de savoir que sa femme a le droit de voter. Il s’agit, quand la marmite déborde, de se lever avant qu’elle ne le fasse, et cela demande beaucoup, beaucoup, beaucoup plus de temps et d’éducation pour le faire. Ne le font-ils pas, ils encourent des reproches à longueur de journée, que, pris dans le travail, avec un soupçon en moins de culture, les mœurs barbares, l’Europe, Poutine, et le Groenland, ils ne comprennent pas.
On voit où je veux en venir. L’écart d’aujourd’hui est entre les hommes et les femmes, les hétéros et les homos, les tannés et les moins tannés. Mais il y a un autre écart, qui me fait bien peur, parce qu’il nous condamne à moins nous comprendre : celui entre les éduqués et les moins éduqués. Un ouvrier, hier, et son cousin ingénieur se retrouvaient à table pour Pâques. Différences de salaires, différences de menus, différences de sujets de conversations, différences de vacances. Mais ils restaient à table à la fin du repas, prenaient un calvados, faisaient deux ou trois blagues de mauvais goût, et les femmes débarrassaient. Aujourd’hui la différence est entrée dans les mœurs, et on ne se ressemble plus, jusque dans les moindres petites choses. Et, plus l’histoire sociale de notre pays avance, plus cet écart se creuse. La loi, et ceux qui la comprennent, nous engagent à être bons, et il est devenu très difficile d’être bon. Et la loi, et ceux qui la comprennent, passent leur temps à expliquer à ceux qui ne la comprennent pas qu’ils font mal. Comment réagissent-ils, dernièrement ? Ils se réfugient et se répartissent entre ces deux vieilles tutelles, qui donnent un mode d’emploi simple et immédiat à tous ceux qui sont fatigués de s’entendre dire qu’ils font mal, et leur prodiguent, d’un coup, des solutions faciles pour être bon : l’extrême-droite identitaire et réactionnaire, d’un côté, le communautarisme religieux, de l’autre.
On me dira que je radote mais voici ce que je pense : nous aurions dû, vraiment, et vraiment plus que nous n’avons fait, mettre le paquet sur l’éducation.