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Billet de blog 24 mars 2025

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A un ami qui n'aime pas mon humour

Cher *** Tu réponds à ma proposition de faire la paix, deux ans après notre rupture, par une nouvelle accusation et de nouveaux reproches. Ils sont mesurés, comme d’habitude chez toi, et formulés avec sincérité et gentillesse. J’y répondrai donc, une seconde fois.

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A un ami qui n’aime pas mon humour

(et à tous ceux qui sont d’accord avec lui)

Andrésy, le 24 mars 2025

Cher ***

Tu réponds à ma proposition de faire la paix, deux ans après notre rupture, par une nouvelle accusation et de nouveaux reproches. Ils sont mesurés, comme d’habitude chez toi, et formulés avec sincérité et gentillesse. J’y répondrai donc, une seconde fois. Comme c’est un problème qui touche beaucoup de gens aujourd’hui, j’y réponds de façon publique, parce que je crois que nos positions sur ces questions peuvent intéresser tout le monde. Je prends le temps de le faire, au nom de l’estime que j’ai pour toi, que je crois que tu as pour moi, et au nom de notre ancienne amitié. Je ne t’ai pas répondu plus tôt, parce que j’avais besoin d’y voir clair ; aussi, j’espère que tu pardonneras le retard de cette lettre. Je ne pratique plus l’humour que tu me reproches de faire, parce qu’il blesse la personne que j’aime. Ainsi, non alimenté, il est vrai qu’il s’éteint ; mais je ne crois pas ne pas devoir répondre à ce que tu pensais de moi il y a deux ans, et que tu as rappelé dans ton précédent courrier.

C’est un débat de valeurs, non pas de logique, raison pour laquelle il est si difficile d’y penser. Tu dis que mon humour provocateur propage des clichés racistes et misogynes. Il le peut ; il peut, et facilement, servir de lien fédérateur et complice entre plusieurs qui appartiennent à une classe dominante, et se servent ignominieusement d’un rire dirigé contre quelqu’un pour souder leur groupe. Mais il peut aussi être une parole libre, qui permet de mettre le doigt sur des plaies dont on aurait du mal à parler autrement, ou sur lesquelles il serait, du moins, difficile de parler avec légèreté. Dans une société où les haines vont vite, se cristallisent autour de nœuds qui bloquent souvent la pensée et empêchent qu’on aille de l’avant, on a besoin de légèreté. On a besoin de cette parole impertinente et désinvolte grâce à laquelle, outre qu’elle peut parler de tout, on peut se mettre à la place de l’autre et, après le rire, prendre pour soi l’injustice dont il est victime. L’humour, même quand il est provocateur, n’est en soi pas un mal. C’est la pensée qui l’accompagne qui peut être empathique ou stupide. Il aurait dû t’appartenir, je crois, de comprendre dans quelle catégorie il se rangeait chez moi, et que je me suis toujours refusé à manier un humour qui humiliait et blessait gratuitement.

Ta position, toutefois, j’en ai bien peur, t’empêche de faire la part des choses, de distinguer quelle parole est laquelle. Tu veux compenser la douleur des victimes par un silence respectueux, et un rejet immédiat de tout ce qui peut laisser entendre une parole de domination, en clamant haut et fort quand elle vient : « Non, je ne serai pas complice ». Dans cette attitude, qui refuse tout ce qui peut apparaître comme blessant, tu ne fais pas la différence, pourtant fondamentale, dont on aurait tant besoin aujourd’hui, entre « faire référence à » et « dire que ». Tu repères des zones de danger, des idées ou des postures qui pourraient conduire à une position politique de rejet, de haine, et tu l’empêches chez l’autre avant même qu’elle ne soit formée. Ainsi n’y a-t-il plus de débats possibles, de temps pendant lequel chacun explique, nuance ses positions, même quand il te dit, fermement, comme je l’ai fait « je ris, mais je ne rejette pas l’autre ; je ris, mais je tâche de soigner ces situations injustes dont je suis témoin comme toi, et qui me révoltent comme toi ».

Je refuse que l’humour entre dans cette catégorie de parole interdite. C’est une arme, et, quand toutes les autres sont tombées – comme c’est en train d’arriver autour de nous – la dernière expression libre qu’il nous reste. Tu dis qu’elle blesse, qu’il faut traiter les victimes avec respect. Mais je ne crois pas qu’elles aient besoin de respect, ou du moins de cette forme de respect qui est la tienne. Ton respect consiste à ne rien dire qui puisse choquer, parce que ce sont des victimes. Le mien consiste à dire que je peux en rire et les faire rire, parce que ce sont des personnes. Je crois que ce que tu nommes « respect » envers elles, je le nomme, moi, « commisération », et que ce dont ces personnes ont le plus besoin, ce n’est pas de silence respectueux, mais d’intelligence. Elles souffrent de la bêtise des autres. Je leur propose les seules armes qu’on connaisse contre la bêtise : l’intelligence, l’ironie, le second degré, la provocation, qui, eux, font réfléchir, et permettent de prendre du recul. Tu fais de moi un complice de ces oppressions insupportables parce que j’en ris ; tu devrais te demander si le rire n’est pas plutôt un moyen de les dénoncer dans une société qui, par son silence respectueux et justement complice, ne dénonce plus rien.

Les sociétés puritaines, et il y en a une que nous connaissons bien tous les deux, sont celles qui, tout en interdisant l’humour, pratiquent le plus ouvertement, le plus scandaleusement, ces oppressions que tu combats, que tu me trouves à tes côtés pour combattre. Ce sont celles qui créent des Tartuffe ; ce sont celles qui, en ne mettant plus le doigt sur aucune plaie, ne parlent plus de rien et, quand le rieur prend la liberté de le faire, regardent le doigt, l’accusent, et non pas la plaie. Comme c’est commode, et comme c’est simple. Je refuse de vivre dans une société comme celle-ci. Je trouve trop facile cette position morale soi-disant supérieure dans laquelle ils se drapent, qui ne conduit qu’au silence, et, par le silence, au laisser-faire. Le rire dit, lui, au contraire, que les problèmes sont toujours là. Il n’est pas une fin, mais un début. Il ne dit pas : « C’est tant mieux ». Il dit : « Que fait-on ? » Il gêne et dérange, parce qu’il rompt avec le confort des habitudes admises, et permet, par sa légèreté, qu’on les regarde en face, et qu’on les dénonce.

Alors, oui, il y a des cons. Il y a des cons qui répètent stupidement les plaisanteries des autres, et s’en servent pour créer un lien de complicité odieux. Ils sont la cause que l’humour est tant attaqué aujourd’hui, qu’on en conteste même la démarche, et qu’on veut tout aborder avec sérieux. Mais cet esprit de sérieux, ou de faux respect si tu préfères, n’apporte rien de plus à l’analyse, ne règle pas davantage les problèmes qu’il veut éradiquer. Il gueule seulement plus fort, avec plus d’indignation, et croit compenser, par la force de son cri, la douleur de ceux qu’il veut protéger. Ce n’est pas ainsi qu’on s’en sort, et cela ne compense rien. Je refuse que ces cons aient le monopole de l’humour et, plutôt que d’attaquer tout rire provocateur, tu pourrais le refuser avec moi. Je crois que cela ferait bien plus avancer notre cause.

Car, penses-y : avant la complicité abjecte, avant le rire d’exclusion, avant le rire crétin des dominants qui s’en servent comme moyen d’oppression, de renouvellement béat d’une société odieuse, il y a dans l’humour un premier geste que tu sembles avoir oublié, que, avec toi, notre époque semble avoir oublié. Il y a quelqu’un qui, conscient des oppressions, des victimes, des habitudes, des dominants, aplanit soudain tout au même niveau, et qui dit : « Moi, tout cela, je m’en fous. Voici ma parole, et je vous emmerde ». Premier geste, premier réflexe, première réaction, avant toutes les autres que tu dénonces chez moi. C’est celle d’une parole libre. C’est celle d’une parole égale à celle des autres. C’est celle d’une parole qui, justement, au contraire de ce que tu dis, et de ce que beaucoup disent aujourd’hui avec toi, n’est pas contre les victimes, mais bien avec elles, à leur côté, même dans leurs tripes, parce que c’est par cette parole, c’est par ce geste, c’est par ce réflexe, qu’elles commencent toujours à se libérer. Regarde de nouveau La Vie est belle de Benigni : dès que les victimes se traitent elles-mêmes avec le même sérieux qu’utilisent leurs oppresseurs pour les caractériser, elles ont perdu. Mais dès qu’elles disent au contraire qu’il n’y a rien d’admis, rien de stable, pas d’oppresseurs, pas de victimes, mais qu’il n’y a que des hommes, alors elles commencent à s’extraire du rôle de victime dans lequel on veut qu’elles se tiennent, et se mettent à manier une parole égale.

Avec toute mon amitié, et l’espoir de pouvoir un jour de nouveau en débattre de avec toi,

William

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