On trouve, dans London, des gens aux îles Fidji et au début du siècle dernier se baladant avec une dent de cachalot charriée dans un petit panier. Cette chose est rare dans l’archipel et ne court pas les chemins, mais ceux qui en ont une l’ont tous obtenue lors d’un pacte étrange : qui se voit proposer la dent doit accepter la requête de celui qui l’offre, quelle qu’elle soit, et elle sera formulée après le don. On est libre de prendre la dent ou de la rejeter, mais qui la reçoit s’engage à rendre le service demandé, meurtre, alliance, mariage, sans quoi sa mémoire sera damnée à jamais. Je suppose qu’elle devait également se recevoir en héritage, mais London n’en dit rien, et je ne sais si le fils était alors tenu d’honorer la promesse du père.
Ainsi circule, dans l’archipel, variant seulement selon les hommes qui les échangent et les motifs des échanges, des promesses morales impérieuses, où les uns sont successivement les obligés des autres. La première chose à laquelle on pense, et on la dira vite, parce qu’il n’est pas besoin de la dire lentement, est qu’il est plaisant de voir le contrat social que Rousseau appelle de ses vœux incarné dans une dent qu’on promène dans un panier. A le suivre, nous en avons, même si elle est invisible, tous une qui nous oblige à l’égard d’autrui, à ceci près que les demandes sont formulées d’après la loi, et ne doivent en aucun cas s’en extraire, et qu’autrui n’est personne en particulier, mais bien tout le monde.
L’autre chose, qui est celle qui m’a fait quitter les Contes des mers du Sud pour pousser un peu la plume ce matin, c’est que, ma foi, et peut-être me détrompera-t-on, du moins à l’issue du Moyen-Age et de son système féodal, je cherche, je regarde, mais je regarde en ayant préalablement chaussé mes lunettes, et j’interroge, et je demande, et j’ai beau y faire, je ne trouve nulle trace chez nous de pareil engagement pris entre deux hommes. Ils sont mis par écrit, me répond-on. Je vous entends, et c’est là précisément ce mot de contrat qui revient. Mais l’écrit décharge un homme d’avoir à honorer sa dette par lui-même, puisqu’une force tierce – celle de la loi – prend sur elle de l’y contraindre. Ou plutôt, l’engagement qu’il a pris ne l’oblige plus vis-à-vis d’un homme, son semblable, qui est proche, mais vis-à-vis d’un texte, qui n'est qu'un texte, et qui est loin.
Je ne pars pas du principe que le fait de promener leurs obligations morales dans des paniers rendaient ces gens plus droits, plus loyaux et plus honnêtes que nous. Mais je réfléchis un peu à notre histoire, et trouve que, pour en comprendre les premiers rudiments, tout étudiant doit accepter, avant d’ouvrir l’un de ses livres, que depuis les Grecs les hommes se mentent les uns aux autres, et que les successions de guerres et de règnes qu’on y voit ne sont qu’une longue liste d’hommes qui se défont, au moment précis où il était pertinent qu’ils le fassent – et nous les admirons pour cela – d’une parole qu’ils avaient donnée au préalable, et dont le non-respect leur a assuré la victoire.
Nos vies ne sont pas si différentes des leurs. Et, de fait, nous ne blâmons personne de rompre un engagement dont on pourrait penser qu’il durera toute une vie, tant notre littérature est pleine de ces exemples, et tant ils nous plaisent et ils nous font rêver ; amour, travail, promesse politique, nous acceptons bien plus volontiers une rupture opportune qu’un prolongement que nous jugerions naïf, s’il venait égaler, par ses inconvénients, les avantages que nous en tirons. Cela ne pose de problème à personne ; c’est qu’on rompt un engagement mis par écrit, et qu’une feuille, contrairement au visage d’un Fidjien, ne pourra jamais exprimer ni tristesse, ni dépit, ni colère, ni honte.
De quoi je conclus deux choses, avant d'aller me replonger dans London. La première, c’est que le précepte selon lequel les paroles s’envolent et les écrits restent est bien une invention de Romains, qui furent les premiers à rompre leurs contrats quand cela les arrangeait. La seconde, est que je regrette assez un temps où les hommes se promenaient avec une promesse d’honneur dans un petit panier qu’ils tenaient à la main. Celui-ci, celui-là, tient parole, c’était le plus beau compliment qu’on pouvait leur faire, et cela se voyait pendant leurs promenades. Nos promesses n’ont plus besoin de se lire sur nos visages, ou sur un pendentif qu’on porterait autour du cou, visible de tout le monde : elles sont enfermées dans le coffre d’une banque, qui tient secret le fait de savoir si nous tenons parole ou non.