Hérodote, curieux de tout, nous dit que l’éducation des Mèdes tenait dans l’apprentissage de ces trois choses : monter à cheval, tirer à l’arc, dire la vérité. Étrange partition que celle qui paraît accorder le même prix au fait d’être toujours droit celui de prendre la vie d’un homme. Peut-être est-ce l’avertissement chez ces peuples anciens que ne pas obéir aux règles établies équivalait à la peine de mort : comme c’était, du reste, le cas partout ailleurs.
Mais peut-être ces trois règles nous frappent-elles autant en ce qu’elles mettent l’homme face à lui-même. Face à sa propre survie dans le maniement des outils de la guerre, face à celle de la société dans le fait de rester probe. Ces préceptes s’apprenaient sans doute de façon séparée : l’avantage à être moderne, c’est qu’on peut s’extraire des limites de l’histoire, et rêver un peu à ce que fut un homme de Médie pour qu’il les apprît l’un en relation avec les autres. Outre la métaphore, qui est simple, mais qui est belle, d’une vérité tirée comme une flèche, le fait de lier l’expression du mensonge à celle de la peine de mort nous invitera peut-être à réfléchir un peu.
Dans ces trois règles je vois l’honneur, qui est engagement de principe à ne pas manquer à la parole qu’on donne. J’aime assez ceci. J’aime assez qu’un engagement pris à tel moment, suivant telles conditions, soit honoré quand le temps passé peut laisser penser qu’il ne le soit plus, à tel autre moment, et sous telles autres conditions. Ce n’est pas peu de chose quand on y songe : rien ne nous engage à accomplir ce qu’on a promis si l’on veut considérer que les conditions de la promesse ont changé et que, partant, cette promesse n’en est plus une. Elle l’est, cependant, par ce trait étrange que nous sommes incapable de ne pas nous projeter dans l’avenir si nous désirons vivre en commun, ce qui, comme a dit Aristote dans son chapitre sur les griffes du lion et la carapace de la fourmi, n’est pas négociable.
Dans bien des cas où je sors faire ma promenade, je vois que la promesse est une monnaie d’échange. J’achète tel bouquet chez le fleuriste, en lui promettant que l’argent que je lui donne aujourd’hui vaudra demain quelque chose. J’attends que le feu soit vert pour traverser la rue, parce que le gendarme au carrefour m’a promis qu’il n’userai de la force que pour m’empêcher de mettre en cause ma sécurité, et avec la mienne, celle des autres. Je prends sous le bras le veston d’un ami en lui promettant que j’arrangerai ces deux boutons qui commencent à bâiller ; lui me promet une bouteille de vin vieux pour quand ce sera fini. Il peut boire sa bouteille ; je peux garder son veston. J’ajoute même, il pourrait d’autant mieux le faire si sa cave à vin commençait à s’épuiser ; moi, si tous mes vestons avaient rétréci au lavage. Mais alors, plus de parole, et donc plus d’échange. Tout nous engage ; partant tout est promesse. La plus grande de toutes ces promesses est l’amour, dont je ne parle point parce qu’il ne se fait point dans les rues ; au demeurant est-il celui qui nous engage à faire les promesses les plus déraisonnables, et dans le temps le plus reculé. L’amitié, nourrie par la culture d’un intérêt commun, a moins ce problème ; et c’est en quelque sorte se promettre à soi-même, que de s’engager auprès d’un ami fidèle. On ne donne rien en échange de sa parole ; pourtant l’on reçoit quelque chose ; l’équilibre n’est respecté que si l’on donne ce qu’on a promis pour plus tard. Le terme de « crédit », avant d’être un mot de banquier, vient de là. Celui de confiance vient avec lui.
Je ne fais pas confiance à un homme qui change toujours de pensée, parce qu’il ne se fait pas confiance à lui-même. Comment le pourrais-je ? Il se donne quelque chose en promettant de le rendre à l’avenir ; ce quelque chose est souvent une belle pensée, un engagement vertueux ; il se dédie de sa parole, recommence le lendemain, et sa vie est une succession de résolutions que son action ne met jamais au jour. Tite-Live rappelle souvent, ce qui est une chose, mais ses commentateurs avec lui, ce qui en est une autre, que les généraux romains tinrent scrupuleusement toutes les promesses qu’ils firent au dieu avant d’engager une bataille qu’ils gagnèrent, dussent-elles engager la moitié d’une récolte.
On prend souvent des engagements pour complaire – pour plaire aux autres, s’entend, ce qui revient à se flatter soi-même. « Je viendrai te voir samedi », « je serai avec toi quoi que tu fasses » : parce qu’on craint de blesser, on s’excuse en promettant d’un premier refus ; la promesse est légère, elle n’est pas suivie ; vous voilà avec deux refus au lieu d’un seul. Si la parole donnée n’était pas capable de réconfort pour les autres, nous la donnerions moins, et sans doute la tiendrions-nous davantage. La politesse, la sympathie, la convoitise nous amènent à dire ceci, à s’engager sur cela. Engagement rapide, mais engagement quand même : il fallait, sinon, ne point promettre. C’est dire, autrement, que les mots n’ont pas de sens. Qu’on y réfléchisse bien : on parle presque toujours de soi et des autres au futur ; rarement au présent.
Je ne dis pas que les Mèdes n’étaient pas civils, mais seulement que j’aime à voir une parole à laquelle on donne un prix qui engage autant, puisqu’il semble se payer de mort. Ce n’est pas une mort individuelle et immédiate, quand on ment ou qu’on ne tient pas parole ; c’est une mort projetée et collective. A la flatterie de soi-même, aussi, qui fait toujours du bien, il faut opposer l’amour de soi-même, qui quelques fois n’en fait pas. On est de soi-même le premier juge et le premier déçu lorsque l’on dit quelque chose qu’on ne tient pas. Et le principe revient toujours au même : s’accorder, au présent, une valeur qu’on ne rendra pas à l’avenir ; à y bien regarder, ce n’est pas tant mensonge que vol ; raison pour laquelle les Mèdes en firent une question d’honneur.
Ceci, notamment, pour expliquer le mot d’Alain, qu’on a pu juger impoli : « Je n’explique jamais les raisons d’un refus, autrement ce n’est point refus ».