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Billet de blog 27 janvier 2026

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Sur la pudeur

Je passai la tête en salle des professeurs hier, et, parce que j’étais un peu surpris des choses que j’avais entendues à la radio le matin même, demandai si je les avais bien entendues. « C’est bien cela, me dit-on. On affirme, chez Trump, en niant complètement des faits dont on a pourtant toutes les images, que l’homme abattu par la police était un dangereux opposant démocrate

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Je passai la tête en salle des professeurs hier, et, parce que j’étais un peu surpris des choses que j’avais entendues à la radio le matin même, demandai si je les avais bien entendues. « C’est bien cela, me dit-on. On affirme, chez Trump, en niant complètement des faits dont on a pourtant toutes les images, que l’homme abattu par la police était un dangereux opposant démocrate ; mais il est surprenant que vous en soyez surpris, puisqu’en France il y a bien six ou sept ans que nous faisons la même chose ».

Non pas, et c’est bien le point. L’administration Trump se félicite ouvertement, et sans scrupules quant à la vérité, qu’un homme ait pris dix balles dans le corps, parce que c’était un dangereux opposant, alors que tout dit qu’il ne l’était pas. Ce que je vois, chez nous, ne prend pas le même chemin. Quand il y a bavure, on dit que c’est bavure. Quand il y a abus, on dépêche des enquêtes, ou on fait mine de dépêcher des enquêtes. Quand des vidéos de Sainte-Soline sortent, on veut savoir publiquement ce qu’il s’est passé à Sainte-Soline. Je ne dis pas qu’on ne le savait pas, notez. Je dis qu’on dit qu’il est important qu’on le sache.

Car ce sont les apparences qui comptent. Attendons la fin du mandat de Trump, s’il doit finir un jour. Il n’est pas dit que le nombre d’assassinats politiques ou de bavures policières y soit, qu’on me pardonne d’être un peu franc, moins nombreux qu’en France, sous le mandat de deux présidents de gauche, plus un président du centre. Trois contre un, me direz-vous, mais l’un des deux pays est trois fois plus gros que l’autre, et, dans l’ensemble, les chiffres s’équilibrent. On n’en veut pas à un régime de prendre des mesures pour protéger ses arrières, ou pour protéger la clique de ceux qui le gouvernent. Cela peut être bien laid, mais, mis à part celui de Monsieur Peyo, il n’est aucun régime auquel cela n'arrive pas, et, en disant que cela est mal, on met du moins une petite barrière morale qui empêche la chose de devenir monnaie courante. Et puis, il faut maquiller ces morts, cela demande quelques tracas, et il y a des frais. C’est l’écot que donne l’État à la honte, à défaut de payer pour les funérailles, à défaut d’avoir pris toutes les mesures qu’il fallait pour éviter d’en arriver là. C’est faire acte de pudeur, par quoi on reconnaît que la vérité existe, et qu’il est autorisé de rougir devant elle.

Outre-Atlantique, pas de mesures, pas de funérailles, pas de honte, pas d’écot. Pas de pudeur. On ment, on ment de concert, et on ment officiellement. Et, non seulement on ment en disant que cela n’est pas grave, mais on ment en alléguant que cela était nécessaire, parce que cet homme était dangereux. On transforme ce qui est mal en ce qui est bien, et on donne des motifs de s’en réjouir. On affirme, dès lors, qu’il n’y a pas d’importance à donner à la vérité, et que la vérité dépend de ce que le régime a dit qu’il était bien de faire. Cela fait une grande différence avec ce qu’il se passe chez nous. Tout homme peut lever la main, arrêter le temps, demander où est la vérité, et demander à ce qu’on juge au nom de la vérité. Est-ce fait ? Est-ce fait dans les délais ? Est-ce fait avec honnêteté ? Ne l’empêche-t-on jamais de le faire ? Je ne dis pas cela. Je dis que cela suffit à attirer sur soi le regard public, et donne des scrupules aux gens qui nous gouvernent. Le même homme lève-t-il la main là-bas, on lui répond dorénavant, au plus haut de sommet de l’État, qu’on s’en moque. On glisse ainsi, sans trop de problèmes, de ce qui est juste, à ce que l’État estime qui est juste.

Ce n’est pas qu’une question de valeurs. Quand un homme sait que ni l’État ni la justice ne l’accompagneront dans sa démarche de recherche de la vérité, il a deux solutions. Il s’indigne, vit malheureux ou en exil, ou prend les armes : cet homme estime que la vérité est au-dessus de ce qui peut être entrepris par l’État. Comme il donne à la vérité cette place, ce qui lui importe n’est pas d’avoir raison, de justifier son pouvoir, ou celui de l’État, mais de rechercher cette vérité. Il écoute, il débat, il se demande où est le milieu entre plusieurs positions, il accepte le consensus. Cet homme est un homme de paix. Deuxième option : il change son rapport à la vérité, estime de degré en degré, par lâcheté, par paresse ou opportunisme, que la vérité se trouve du côté des plus forts, et que ce que disent les plus forts qui est bien est effectivement le bien. Cet homme ne recherche plus la vérité, il admet en lui-même que cette vérité est donnée par l’État, et que tous ceux qui ne pensent pas comme lui ne sont pas du côté du bien. Il ne débat plus, il ne recherche plus le consensus, il invective, ou il laisse faire. Cet homme est un homme de guerre. L’un a l’espoir de continuer à se battre pour la vérité, qu’il sait difficile à chercher, impossible à obtenir, et résulter d’un consensus. L’autre n’a plus d’espoir, ne se soucie plus, en écoutant les autres, de ce qui est juste pour tous, mais, ne s’écoutant que soi-même, de ce qui est bien pour lui.

Ce qu’on appelle l’État de droit n’est pas autre chose que cette subordination de tout ce qu’entreprend la puissance publique, qui est secondaire, à la recherche de la vérité, qui est prioritaire. En maintenant du moins les apparences de la recherche de la vérité, l’État est obligé de se soumettre au peuple et, bon an mal an, la démocratie se maintient : il reste une porte ouverte pour mettre l’État face à ses fautes, et demander des comptes de son action. Mais, dès lors que l’État ment ouvertement, il montre qu’il abandonne la recherche de la vérité, et affirme qu’il la détient, lui et lui seul. Dès ce moment, le débat n’a plus d’importance, ce que dit le peuple est dénué de valeur, et l’État n’a plus de comptes à lui rendre. C’est abolir la démocratie, mais je ne veux, par là, effrayer personne.

Il y a des gens qui râlent contre la gauche en France. Je fais, à l’heure du réveil, du coucher, et de la sieste, plus certains week-ends – mais à ces heures uniquement – partie de ceux-là. Que ceux chez qui cette colère dure plus longtemps que chez moi se posent cette question : préférez-vous que l’État, au risque de paraître niais, s’occupe de savoir comment on arrive à l’égalité entre une jeune fille homosexuelle, d’origine étrangère, qui ne parle pas français, adore un autre dieu que le vôtre, se fait soigner gratuitement, voire, même, ne paie pas ses impôts, et un jeune homme du XVIe arrondissement, ou qu’il se demande comment faire appliquer un bien qu’il a déjà trouvé ? Préférez-vous qu’on se pose publiquement cette grande question, cette question fondamentale, jamais épuisée, toujours exigeante, de savoir qui est autrui, et comment on peut vivre ensemble, dans cette recherche perpétuelle du consensus, ou que la vérité soit déjà toute trouvée, et qu’on n’ait plus aucun effort intellectuel à faire ? Choisissez le côté que vous voulez, mais priez pour que, quand ils arriveront, les forts soient avec vous, qu’ils vous écoutent quand vous lèverez la main, et qu’ils aient un peu plus de pudeur que vous n’en avez eue vous-mêmes. 

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