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Billet de blog 27 mars 2023

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Quelques mots sur l'intelligence artificielle

Je pensais l’autre jour, puisqu’elle me laisse encore libre de le faire, aux inquiétudes de mes amis sur l’émergence d’une intelligence artificielle. Laquelle pourra bientôt, à ce qu’il se dit, supplanter l’homme dans tout ce qu’il fait

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Je pensais l’autre jour, puisqu’elle me laisse encore libre de le faire, aux inquiétudes de mes amis sur l’émergence d’une intelligence artificielle. Laquelle pourra bientôt, à ce qu’il se dit, supplanter l’homme dans tout ce qu’il fait : « plus de livres, me disaient-ils, plus de peinture, plus d’art, puisqu’elle commence à écrire et à peindre, et qu’elle le fait si bien qu’elle publie seule des romans, et qu’on affiche ses reproductions de Vermeer au musée, sans qu’il soit possible de distinguer l’original de la copie ».

Ce n’est, curieusement, pas ce qui m’inquiète. L’art ne nous a jamais touché de ce qu’il était parfait, quoique la perfection dans la reproduction de la nature ait pu être l’un de ses buts esthétiques. Je crois plutôt qu’il nous touche dans ce qu’il a d’imparfait, d’humain et de fragile ; pour le dire autrement, ce n’est pas la rigueur mathématique que nous admirons dans la phrase de Bach, mais le fait qu’un esprit humain, à peu de choses près comme le nôtre, ait pu l’écrire. Il me semble également que, ce que nous aimons dans cette maîtrise technique indispensable pour faire une belle œuvre n’est pas la pureté de son code ni son intelligence, mais le fait qu’un homme ait pu traduire dans une technique si rigoureuse la joie, la tristesse, la mélancolie qu’il ressentait ; supprimez cet intermédiaire par lequel nous trouvons l’émotion derrière la technique, vous supprimez l’émotion artistique. Je ne doute pas qu’un robot pourra très vite écrire une phrase bien plus rigoureuse et structurée que celle de Bach, inventer des fugues et des contre-points auxquels il n’aurait jamais pensé ; je dis que, après une première et une deuxième écoute où vous admirerez la technique et vous émerveillerez devant ce qu’une intelligence artificielle peut faire, vous resterez froids, parce que vous n’associerez cette merveille technique à aucune joie ni à aucune douleur. Je vous mets au défi de ne pas revenir très vite à Bach, que vous pourrez écouter vingt fois de suite sans vous lasser.

Nous pourrons sans doute bientôt chacun avoir une reproduction de la Joconde chez nous, imprimée sans défaut ; nous admirerons le trait du Vinci de la même manière que nous le ferions au Louvre, moins cette immense vitre qui empêche de bien voir, pourrons l’étudier, en reconnaître, encore mieux qu’aujourd’hui, le degré de perfection et d’habileté ; mais ces plaisirs, de nature purement intellectuelle, ne remplaceront jamais celui de savoir que nous nous trouvons devant la toile que le maître a touchée, mûrie, et portée dans ses bras jusqu’à ce qu’elle devienne ce chef-d’œuvre. Barthes disait, dans un tout autre but, à propos d’une photographie de Napoléon III : « Je vois les yeux qui ont vu Bonaparte » ; cela le touchait et n’avait qu’un intérêt bien faible ; mais il avait raison d’en être touché, et prenait sans doute la photographie dans ce qu’elle avait de mieux à offrir.

L’art n’est qu’un moyen pour transférer une émotion d’un cœur à un autre ; il faut que la technique soit belle, parce qu’autrement nous ne sentons pas ce que l’œuvre a d’original ; mais l’originalité n’est pas tant gage de perfection et de maîtrise technique, qu’elle est gage que l’auteur qui a trouvé ce qu’il nous présente est bien de lui, qu’il a souffert et aimé pour le produire ; ainsi nous admirons la technique d’un pastiche de Balzac chez Proust, et sourions de sa maîtrise du style, mais n’y trouvons pas l’émotion authentique qu’une seule phrase d’A la Recherche du temps perdu suffit à nous faire éprouver.

Je me réjouis, plutôt, de ce que l’intelligence artificielle pourra bientôt faire ; il me semble seulement, et pour aborder le problème sous un autre angle, que nous devrions veiller à nous préparer pour le moment où elle arrivera, et former dès à présent les travailleurs dont elle exécutera la tâche mieux qu’eux, sans fatigue, et à moindre prix. De même, nous avons toujours curieusement trouvé le moyen, depuis ces trente dernières années, de travailler plus alors que les machines font trois à quatre fois plus vite ce que nous faisions ; elles pourraient être vecteurs de repos ; étrangement, nous les avons transformé en vecteur de fatigue. Un ami me disait l’autre jour que lorsque les Français achetèrent aux Indiens leurs denrées deux fois plus cher, ils n’en produisirent pas la même quantité, ni le double, ni le triple : ils travaillèrent deux fois moins ; et cet exemple a malheureusement quelque chose qui nous échappe encore.

Ce qui m’inquiète, en revanche, de façon plus sérieuse, n’est pas dans ce que l’intelligence artificielle pourra bientôt faire, c’est plutôt l’habitude intellectuelle que nous prenons de projeter ses capacités, et la façon nouvelle que nous avons de tout rationaliser. Car en effet, quand on regarde le monde et qu’on se met à réfléchir à ce qu’elle pourra bientôt faire, nous nous mettons à calculer d’une manière qui n’était pas la nôtre encore il y a peu. Cette couleur peut s’encoder de telle et telle façon ; cette phrase de Bach n’est au fond que l’application de tel ou tel modèle mathématique ; ce rayon de lumière sur un feuillage n’est qu’une association de tel et tel pigment, que nous pouvons faire reproduire à la machine ; et ainsi du reste. Cette hyper rationalisation nous fait perdre un contact innocent et ingénu au monde, et nous prive de nous en émerveiller ; et sans doute, quand nous serons capables de tout reproduire, n’éprouverons-nous plus de joie pure, parce que nous verrons derrière tout ce qui nous entoure l’origine de ce qui l’a fait naître. Il faut que cette origine soit cachée à notre regard pour que nous puissions nous émerveiller. Ce qui s’applique dans l’émerveillement que nous éprouvons devant la perfection de la nature s’applique également dans l’art ; les artistes ne font que dire, de façon imparfaite, la perfection du monde qu’ils aiment, et j’ai bien peur que devant la perfection technique du monde qui nous attend nous ne serons plus capable de le voir, et ainsi d’aimer comme ils aimèrent. Je ne fais ici que dire ce qui a cent fois été dit : un monde où la technique est parfaite est un monde triste.

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