Je ne relis jamais Anna Karénine de Tolstoï sans plaisir. Il est vrai que je tiens ce roman pour le plus abouti de ceux que la littérature occidentale nous a laissés. D’autres explorèrent après lui des voies nouvelles et eurent des résultats heureux, mais c’était à chaque auteur sa recherche et sa propre conception du roman, qui changeaient selon le but que chacun s’était fixé. Si on en revient à cette manière commune d’écrire qui existe depuis la naissance de la littérature d’analyse, et qui consiste à présenter l’intérieur d’un personnage, tout en laissant se dérouler un monde extérieur dans lequel le lecteur puisse se perdre, Tolstoï est au-dessus des autres, plus complet, plus riche dans la transcription de ces débats intérieurs, plus soigneux dans celle de la nature, et il parvient à exprimer les deux avec la même force, là où il est fréquent chez les auteurs que l’un prenne le pas sur l’autre. Cet équilibre fait qu’en le lisant on comprend mieux la fois le monde et les hommes, et je ne vois pas ce qu’on peut demander de plus à roman – du moment qu’on ne lui demande pas de penser, comme firent ceux qui arrivèrent après lui. Je crois que cela tient à l’empathie dont il fait preuve, qui lui permet de ne jamais raconter les événements selon le strict point de vue du narrateur, mais en se mettant toujours à la place de celui qui les vit ; sa langue, ses points de vue, ses jugements s’adaptent aux yeux de son personnage, et il le fait avec un tel naturel qu’on a l’impression de vivre parmi eux, dans leur monde, et que le narrateur n’est là que pour reprendre ces rares moments où l’intrigue n’avance plus, parce qu’il faut sortir des personnages qu’on a préalablement habité. Mais ce n’est pas le lieu d’en parler, et je suppose que chacun trouvera midi à sa porte.
Le passage que je relis toujours avec bonheur est celui où Lévine, après sa première tentative de mariage manquée, rentre sur ses terres, renonce à la vie mondaine, met de l’ordre dans ses cultures et auprès de ses paysans, sans vouloir rien changer, sans être porté par l’enthousiasme d’idées nouvelles, parfois trompeur, et qui remplace volontiers la discipline par une énergie violente, mais passagère. Notons comme il est fréquent dans les histoires qu’un personnage qui se retire après un échec consacre tous ses efforts à réfléchir, afin de trouver la nouvelle idée qui lui permettra de repartir de plus belle. Au contraire, Lévine ne cherche rien de nouveau, il tâche seulement de bien faire avec ce qu’il a déjà, et d’écrire, quand il le peut, un traité d’économie dans lequel, ici non plus, il ne s’agit pas de céder à l’excitation d’un nouveau système qui mettrait tout à plat, mais simplement de corriger les défauts de ce qui existe, pour donner un peu plus de paix aux hommes et faire qu’on les comprenne mieux ; sorte, peut-être, de mise en abyme du roman lui-même. Lévine goûte la solitude. Il s’astreint aux travaux des champs, fauche le blé avec ses paysans, tâte de leur pain, visite ses terres ; un peu plus loin dans le livre il chassera avec sa chienne, et ces pages de chasse, déjà à l’époque de la publication, avaient marqué les esprits comme étant les premières écrites sur un sujet si simple, et qui pourtant étaient douces à lire, parce que Tolstoï y montrait un monde détaché de toute intrigue, dans lequel il est parfois bon de vivre.
Nous ne connaissons plus ces plaisirs simples et nous perdons dans notre monde de vitesse. Ce ne sont pas que les distances qui s’amenuisent, les informations qui arrivent plus vite, les myriades de possibilités qui existent pour nous divertir, ce sont aussi nos esprits qui vont plus vite et ne sont jamais rassasiés, qui ont désappris à vivre et à profiter des plaisirs lents. Il faut toujours que tout change ; notre esprit se dépêche de penser aussi vite que possible et passe à autre chose dès qu’il a l’impression d’avoir fait le tour de ce à quoi il était occupé ; il le peut, parce que tout est plus complexe, et qu’on a à présent la possibilité de s’intéresser à cent choses en même temps. Nous ne pensons pas plus vite, pourtant. Et nos capacités d’analyse n’excèdent pas celles des hommes qui nous ont précédés. Mais notre résistance à l’ennui, elle, diminue, avec elle, notre capacité à jouir du monde tel qu’il est, et peut-être, à y trouver notre place. Le divertissement, sur lequel un mathématicien français je crois d’un certain niveau a écrit, nous ronge ; esprits agités, nerveux, impatients, auprès desquels il semble, non pas que le monde a des problèmes, mais que le monde a créé ses problèmes pour les leur donner à résoudre.
La vraie solitude est un exercice perpétuel du contentement de soi. Elle donne à l’esprit de quoi se satisfaire seul de ses efforts. Ce qui revient, si je me fie à mon Lalande, à prendre un peu plus conscience du monde dans lequel on vit. Mais cette conscience est lourde, mais elle est pesante, et en effet, je trouve tout de même fâcheux, quand je jette un œil à ma posture, de voir que mes deux jambes, qui commencent à peu près à la hauteur de mon bassin, s’arrêtent là où commence la terre ferme. Nos pères s’en divertissaient, et revenaient ensuite à leur solitude ; ils y étaient forcés. Mais aujourd’hui tout est divertissement, et on les classe de telle sorte qu’il existe le divertissement du divertissement, et qu’un homme peut mener sa vie entière en passant d’un divertissement à un autre. Il est malheureux de voir qu’on a oublié ces choses simples, dont on ne prend conscience que quand on n’a rien d’autre à penser : « si je tends la main paume ouverte, je touche telle chose », « si j’arrête ce que je suis en train de faire et que je dresse les oreilles, j’entends tel bruit », « si je regarde quelque peu autour de moi, voici sur quoi je peux agir, voici ce qui m’échappe ». Série de causes et de conséquences bien plus plates, en vérité, que les chimères que nous poursuivons ; mais sur elles nous n’exerçons aucune responsabilité, et n’avons aucun pouvoir. Il y a un plaisir simple dans l’exercice net et régulier de notre volonté, qui avance pour elle-même, et nous fait prendre conscience de la responsabilité que nous avons sur le monde, sans que ne soit donnée la possibilité de s'en extraire. On étudie les lois du rêve bien mieux que celles de la vie, que nous regardons si peu en face. Et on s’étonne, et on ouvre de grands yeux d’enfants lorsqu’elle en vient à nous rattraper. Quoi de plus naturel ? C’est qu'on aime à observer les remous, jamais le centre où la pierre est tombée.