Je trouve affligeant de voir combien de personnes il est possible de croiser en l’espace d’un seul et même jour qui ne sont pas responsables de leurs actions. Même dans les choses les plus simples, l’écart entre la somme des choses qu’il nous faut faire pour arriver au but, et la chicheté du but en lui-même a quelque chose de monstrueux et de débilitant. J’écris ici débilitant dans les deux sens que ce mot peut recouvrir : nous sommes affaiblis, et rendus idiots par toutes les précautions qu’il nous faut prendre pour arriver au but sans risques. Cette femme au Leclerc à qui je fais remarquer qu’on peut installer une ou deux caisses automatiques pour désengorger les queues, qui me répond qu’il faut voir ça avec la direction. Ce guichetier de la ligne 13 devant lequel je me plains des annonces sonores qui passent à répétition et traitent les voyageurs de cette ligne, déjà pauvres, comme du bétail, en ne laissant pas à leurs oreilles fatiguées trente minces secondes de répit. « Mais moi je ne peux rien dire : remplissez tel formulaire sur Internet. – Transmettez à votre hiérarchie, peut-être, non ? – Je ne sais pas comment ça marche pour leur parler : remplissez ce formulaire ». Ces méandres secrets qu’il nous faut prendre pour obtenir le bon papier de l’assurance maladie après lequel court ma copine, le bon numéro de Siret qui s’est perdu, et met temporairement mon père dans la merde, en ajoutant des angoisses à un tempérament déjà très anxieux par nature ; ma cheffe d’établissement qui me répond, alors que je pointe l’injustice qu’il y a à affecter les élèves suivant les quotas de places disponibles venus d’en haut, et non pas selon leurs capacités, « Ah mais moi, Monsieur, je ne désobéis jamais » : tous ces petits exemples vont tous dans le même sens et prouvent une seule et même chose : l’écart entre notre action, telle qu’on la veut, telle qu’on la pense, telle qu’on la rêve, en accord avec notre morale et notre puissance d’agir, et son but, n’a jamais été aussi grand.
Un Grec a dit qu’au moyen d’un levier il soulèverait le monde. L’outil démultipliait ses forces. Les nôtres les fragmentent en petits morceaux desquels aucun n’a d’importance, parce qu’aucun ne peut atteindre son but. Il n’y a plus de bien, de mal, de transformation du monde par mon action, ajout d’un petit peu de bien au monde parce que j’ai fait telle chose, ou empêché telle chose de mal de se produire : il y a protocoles, et cloisonnement de nos gestes au point où aucun, lorsqu’on les jette dans la mare, ne peut plus produire le moindre remous. Nous avons réussi à bâtir un monde semblable à ces rêves que nous avons tous faits au moins une fois : frapper dans l’eau pour nous défendre, sans que nos coups puissent porter, ne pas arriver à courir ; sauter, et se retrouver tout d’un coup dans les airs, en lévitation, sans qu’il y ait moyen de toucher le sol. Quel monde est-ce là ? Et, dans ce monde, quelles importances ont nos vies ? Comme nous sommes étouffés à chaque pas que nous faisons, où trouvons-nous le contentement d’avoir pu faire quelque chose de juste, de bon, de vrai ?
Mystère. Ainsi vivons-nous dans un monde où les gens ne vivent plus, mais expliquent aux autres comment vivre. Une fourmi s’écarte de la file en clamant où aller, tel danger qui est ici, le fossé qui est plus loin, sans penser qu’elle ferait peut-être mieux de rentrer dans le rang et de charger ses épaules comme les autres. Ah ! Mais il y a un risque, ah ! mais il y a un danger. Oui. Le risque, le danger, font partie de la mesure des choses qui nous permettent d’établir si notre geste était bon ou mauvais. Ils hiérarchisent les actions humaines, permettent aux bons de se démarquer, aux mauvais de voir les conséquences de leurs actions, et de s’amender. Si encore il n’y allait que de cela ! Mais il y va de notre bonheur, de notre mérite à vivre, d’avoir la satisfaction, au moins, d’avoir fait face à cette vie qui n’est de toute façon que hasard, et d’avoir pris les mesures pour y faire face avec bonté, avec justice, avec grandeur. Notre bonheur dépend de notre capacité à jeter la pierre, et à voir que cette pierre a créé de beaux remous.
Le plus étonnant dans tout cela est la force avec laquelle on promeut ces termes qui n’ont plus rien à voir avec le contexte qui les a vu naître. Le plus étonnant est la facilité avec laquelle on répète les termes d’Hannah Arendt, que tout le monde connaît, bons sous sa plume, desquels on ne s’est jamais plus écartés qu’à notre époque. On s’en nourrit, on s’en gave jusqu’à l’explosion de notre estomac, sans voir qu’il ne veulent plus rien dire du tout : la résilience, la liberté, l’indépendance, la responsabilité, la justice, la solidarité. Où cela ? Parce que nous avons voulu écarter le risque nous vivons de protocoles, mettons plus de soin à suivre le protocole qu’à se demander s’il est bon, craignons plus les conséquences de ne pas avoir suivi le protocole, à cause des risques que son manquement aurait pu entraîner, qu’à suivre une action juste, quitte à réparer les effets néfastes qu’elle aurait pu avoir à sa suite. Où est la responsabilité, là-dedans ? Où peut-on dire, nettement et à haute voix : j’ai fait ce qu’il me semblait juste, et j’en assume les conséquences ? Ah, mais le risque. Ah, mais le danger. Nos actions n’ont plus aucune conséquence sur le monde. Ne nous étonnons pas si ce monde est malheureux. Faites des enfants. Et, surtout, félicitez-les quand ils se cassent la gueule.