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Billet de blog 15 janvier 2026

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Islamophobie : changer des outils de mesure défaillants

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

En France, le débat sur la haine confessionnelle se heurte souvent à un paradoxe statistique. D’un côté, les chiffres de l’antisémitisme bondissent, captés par un dispositif de veille efficace. De l’autre, les actes antimusulmans stagnent à des niveaux étonnamment bas (173 actes recensés en 2023 contre 1 570 actes antisémites), en décalage total avec les discours de stigmatisation de l’islam et des musulmans de plus en plus fréquemment observés sur les réseaux sociaux, dans les médias d'opinion et même dans le discours d’une partie des responsables politiques. Ce grand écart des chiffres n'est pas dû au hasard : il reflète des différences profondes dans les mécanismes institutionnels et sociologiques de l’enregistrement statistique.

Un modèle de référence : le cas du recensement des menaces et violences antisémites

L’antisémitisme en France bénéficie d’un système de recensement original et particulièrement efficace. Il repose sur un partenariat entre le Ministère de l’Intérieur et le Service de Protection de la Communauté Juive (SPCJ), une association créée au lendemain de l'attentat de la rue Copernic, par la volonté des trois "piliers" de la communauté juive de France (le CRIF, le Consistoire Central et le Fonds Social Juif Unifié).

Le travail conjoint du SPCJ et du ministère permet de croiser les dépôts de plainte réalisées par les victimes avec les signalements communautaires. Le SPCJ agit comme un accompagnateur des victimes et un expert de terrain : il aide à qualifier correctement les actes (ce qui permet de re-qualifier comme antisémites des actes qui avaient été initialement enregistrés comme de simples agressions par la police), il accompagne les victimes au commissariat et s’assure, lors de réunions mensuelles avec les renseignements territoriaux (SCRT), que chaque incident antisémite est correctement répertorié. 

Les statistiques officielles de l’antisémitisme ne sont donc pas de simples chiffres de police, mais le résultat d'une veille active et militante validée par l'État. Sans l’intervention du SPCJ, on estime (en se fondant sur les rapports annuels de la travaux de la commission nationale consultative des droits de l'Homme) que plus d’un quart des agressions antisémites actuellement recensées n’apparaîtraient pas dans les statistiques sur l’antisémitisme en France.

La violence antimusulmans : une violence largement invisibilisée 

Face à la précision du décompte des faits antisémites, le décompte des actes anti-musulmans s’avère lacunaire, comme le confirment les enquêtes dites de victimation (enquête Genèse du Service Statistique Ministériel de la Sécurité Intérieure ou enquête "Trajectoires et Origines" de l'INED). Ces études, qui permettent d’évaluer la part des victimes qui déclarent les faits à la police, aboutissent à un constat cinglant : pour les faits de haine anti-musulmans, le taux de plainte est inférieur à 5 %, contre 15 à 20% pour les actes antisémites. Autrement dit, 95% de la réalité de l’islamophobie échappe aux radars statistiques de la Place Beauvau. En matière d’exhaustivité, on peut mieux faire… Plusieurs facteurs expliquent cette sous-évaluation.

Une absence de partenaire institutionnel de terrain 

Pour les actes antimusulmans, le partenaire principal de l'État est l'Observatoire national de lutte contre l'islamophobie, rattaché au Conseil français du culte musulman (CFCM). Une convention existe depuis juin 2010 entre le ministère de l'Intérieur et le CFCM, analogue a celle qui lie le SPCJ au ministère depuis 1997, et qui vise précisément à mettre en place un suivi statistique et opérationnel des actes hostiles aux musulmans de France.

Toutefois, le CFCM ne dispose pas des mêmes moyens humains, financiers et techniques que le SPCJ, ce qui l’empêche d’être présent sur le terrain pour assurer la remontée et le signalement des faits, pour accompagner physiquement les victimes au commissariat ou pour "expertiser" chaque dossier avant les réunions avec la police.

Par ailleurs, il se heurte à un manque de représentativité. Contrairement au SPCJ, qui est une émanation du CRIF, institution reconnue comme le représentant de la communauté juive, tant en interne qu’en externe, le CFCM n’a ni la même visibilité ni la même légitimité. De nombreuses victimes se tournent plutôt par exemple vers des associations comme le CCIE (ex-CCIF, dissous par le gouvernement en 2020). Dans ce cas, les actes antimusulmans ne remontent pas dans les statistiques officielles, car les chiffres du CCIE ne sont pas validés par le Ministère de l'Intérieur en l’absence de méthodologie harmonisée. Les critères de définition de "l'acte antimusulman" du CCIE sont en effet plus larges que ceux du code pénal pris en compte par le ministère. Par exemple, le CCIE recense ce qu’il considère comme des discriminations liées à l’application des lois sur les signes religieux. L’exclusion d’une jeune fille de son établissement scolaire à cause d'un "hijab" ou d'une "abaya" sera enregistrée comme un acte islamophobe par le CCIE, tandis que le ministère considérera qu’il n’y a pas d’islamophobie mais simplement application de la loi.

Enfin, le CFCM n’a pas une coopération aussi bien rodée avec le ministère de l’intérieur que le SPCJ. Il n’existe pas notamment entre les renseignements territoriaux et le CFCM les réunions mensuelles destinées à comparer et requalifier le cas échéant les menaces et violences recensées.

Un phénomène d’autocensure de la part des victimes 

L’absence d’acteur institutionnel de terrain jouant un rôle actif de remontée de l’information et de soutien aux victimes est d’autant plus préjudiciable que les victimes d’actes islamophobes sont spontanément peu portées à se tourner vers la police et la justice. Comme l’ont montré les travaux sociologiques de Pierre Bourdieu ou d’Alexis Spire, même s’il est formellement ouvert à tous, le recours à la justice nécessite en réalité une certaine dotation en capital culturel et social, qui va créer la légitimité nécessaire pour exercer ce droit. Porter plainte suppose de maîtriser les codes de l'institution et d'avoir les moyens (temps, avocat, réseau) de porter le dossier... 

On peut penser que l’écart abyssal de déclaration des agressions qu’on observe entre les populations juive et musulmane de France s’explique en partie par des différences relatives de dotation en capital culturel et social entre ces deux populations. Les membres de la population de confession musulmane, plus souvent issus de milieux populaires ou de l'immigration, globalement beaucoup moins bien dotés en ressources de tout genres que les membres de la population de confession juive, ont plus de chances de se sentir démunis face aux institutions judiciaire et policière, de se sentir moins sures de leurs droits et d’avoir en définitive davantage tendance  à considérer qu’il est inutile, compliqué, voire même risqué de s’adresser à la police et à la justice.

La crainte du court-circuit institutionnel : quand le greffier est suspecté d’être du côté des agresseurs

C'est là un point critique qui est largement occulté par le débat politique : comment inciter une victime à signaler une agression à une institution qu'elle perçoit souvent comme indifférente à ses problèmes, quand ce n’est pas comme  responsable d’une partie de ses problèmes ? 

De fait, pour une partie de la population musulmane, la police est perçue davantage comme un instrument de contrôle que de protection. Ce climat de défiance, largement réciproque, empêche vraisemblablement nombre de victimes de se rendre au commissariat pour signaler une agression de peur d'être mal reçues, de voir leur parole remise en question, voire même de subir une inversion de la charge. Certaines études, notamment celles de la plateforme Trajectoires et Origines de l'INED, montrent qu’une partie des victimes d'actes racistes craignent que leur dépôt de plainte ne se retourne contre elles ou ne déclenche un contrôle plus poussé sur leur propre situation (titre de séjour, situation fiscale, etc.)

Cette autocensure alimentée par la méfiance est évidemment à son paroxysme si l’acte hostile qu’on veut dénoncer (propos racistes, contrôle au faciès, comportement dégradant) émane d'un agent de police. Qui irait dénoncer des propos racistes ou un comportement dégradant subi lors d'un contrôle... au guichet du commissariat de quartier ? Exiger d'une victime qu'elle confie sa plainte aux collègues de son agresseur conduit sans doute à occulter tout un pan des actes racistes en France. Sans l’intercession d’un tiers institutionnel — ce que le SPCJ assure pour la communauté juive — la statistique restera désespérément vide, non par absence de crimes, mais par autocensure de la parole.

L’urgence de réformer le dispositif de signalement des actes islamophobes 

  • Créer un "tiers de confiance" indépendant pour améliorer le recensement par la direction nationale du renseignement territorial 

À l'instar du SPCJ, l'État devrait soutenir et financer des plateformes associatives, pas forcément confessionnelles d’ailleurs, capables de recueillir les témoignages, d’assurer la bonne qualification des faits et d’accompagner les victimes dans leurs démarches. Ces organismes serviraient de relais sur le terrain entre la victime et la police, sécurisant le dépôt de plainte. À défaut de politique nationale en ce sens, c’est une démarche que pourraient entreprendre des municipalités en pointe dans le combat contre le racisme. 

  • Intégrer systématiquement les enquêtes de victimation

Le chiffre administratif doit être systématiquement confronté aux données de l'INSEE et de l'INED. La DILCRAH devrait publier chaque année un "écart de signalement" pour rendre compte de la haine non déclarée.

  • Qualifier les signalements numériques

La plateforme PHAROS doit être mieux connectée au recensement des actes antireligieux. Une campagne de harcèlement coordonnée sur X (Twitter) doit être comptabilisée comme une menace caractérisée, au même titre qu'un tag sur un mur.

  • Faire évoluer le dispositif de dépôt de plainte pour mieux qualifier la nature des actes discriminatoires

Aujourd’hui, lors d’un dépôt de plainte, les agents utilisent le logiciel de rédaction de procédure (LRP) qui s’appuie sur la nomenclature NATINF. Bien qu'il existe des codes spécifiques pour la provocation à la discrimination ou la violence raciale (comme les NATINF 22840 ou 22841), ces derniers restent souvent trop transversaux.

Ils permettent de qualifier l'infraction (par exemple : injure à caractère aggravé), mais ne permettent pas de coder systématiquement dans la base de données judiciaire la nature de la cible (antimusulmane, LGBTphobie, etc.) avec la même précision que celle des services de renseignement. En l’absence de sous-codes de motivation systématiques et obligatoires dans l'outil de saisie, une part immense de l’information brute recueillie lors des plaintes est perdue pour la statistique publique.

Or, il serait techniquement possible de permettre, au moment du dépôt de plainte, la sélection d'un sous-code permettant de caractériser à titre complémentaire la motivation de l’acte (antisémite, antimusulman, etc.) 

Cette qualification par la victime, validée par l'agent, permettrait au système statistique du ministère de l’intérieur (SSMI) de produire une donnée chiffrée complémentaire de celle, plus restrictive, issue du système d’information des renseignements territoriaux. Le chiffre du SSMI donnerait en quelque sorte la borne supérieure de la mesure du phénomène et celui des renseignements, sa borne inférieure. En affichant les deux bornes (le judiciaire et le renseignement), l'État gagnerait en transparence et les citoyens verraient enfin leur réalité quotidienne (la "borne supérieure") reconnue officiellement.

Conclusion : Pour une égalité républicaine devant la statistique

L’asymétrie des chiffres entre l’antisémitisme et l’islamophobie n'est pas le reflet d’une différence de réalité vécue, mais celui d’une inégalité de traitement par l’État. Continuer à brandir des statistiques administratives notoirement lacunaires pour minimiser le racisme antimusulman n'est plus seulement une erreur méthodologique : c’est une faute politique.

Le succès du modèle de recensement de l’antisémitisme prouve que l'État sait être efficace lorsqu’il s’en donne les moyens. La solution n’est pas un mystère : elle passe par la fin du monopole policier sur la collecte des données et par la reconnaissance de partenaires institutionnels robustes, pas forcément communautaires, dotés de vrais moyens et d'un accès réel aux services de la DILCRAH.

Il est temps de sortir du déni. Utiliser un thermomètre défaillant, c’est condamner des millions de nos concitoyens à une souffrance silencieuse et nourrir, jour après jour, un sentiment de citoyenneté de seconde zone. La République ne peut pas prétendre protéger tout le monde si elle refuse de regarder en face ce qui frappe les uns avec la même rigueur qu’elle emploie pour les autres. La crédibilité de la lutte contre le racisme est à ce prix.

Sources et références pour aller plus loin :

Fondements sociologiques :

  • Pierre Bourdieu, « La force du droit. Éléments pour une sociologie du champ juridique », Actes de la recherche en sciences sociales, 1986
  • Alexis Spire, Accueillir ou reconduire. Enquête sur les guichets de l'immigration, Raisons d'agir, 2008.

Données statistiques et enquêtes de victimation :

  • INED / INSEE, Enquête Trajectoires et Origines (TeO2), 2022. (Source de référence sur le taux de non-plainte et le sentiment de discrimination).
  • SSMSI (Service Statistique Ministériel de la Sécurité Intérieure), Enquête Genèse, 2021. (Données sur la victimation et la déclaration des crimes et délits).

Rapports institutionnels :
• CNCDH (Commission Nationale Consultative des Droits de l'Homme), Rapport annuel sur la lutte contre le racisme, l'antisémitisme et la xénophobie, édition 2024. (Analyse des chiffres officiels et des biais de recensement).

• Ministère de l'Intérieur / DILCRAH, Bilan des actes antireligieux, antisémites et racistes, 2023-2024.

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