La France insoumise doit arrêter le processus d’autolyse de son leader

Il faut être aveugle et sourd ou un cynique en acier trempé (Serge July in memoriam), pour ne pas voir les ravages de la séquence funeste des récentes perquisitions sur l’image de La France Insoumise et de son leader Jean-Luc Mélenchon. Disons toute suite d’où j’écris : je suis un peu militant (avec le maigre temps que laisse la vie familiale et professionnelle) mais surtout sympathisant et compagnon de route de la France Insoumise.

La triste journée de 16 octobre aura été l’acmé des pires moments de Jean-Luc Mélenchon, colère incontrôlable, injures à large spectre à l’encontre des journalistes vus comme un monolithe hostile, sulfateuse maniée sans discernement, dérapages incontrôlés, perte de maîtrise dans la mise en scène de la colère qui est pourtant un des ingrédients du succès de JLM et de la FI.

Ce processus d’autodestruction est encore à l’œuvre à ce jour. Malgré les appels paradoxaux à l’apaisement de l’intéressé et en dépit des bonnes séquences d’explication des députés et des responsables de la FI sans oublier l’intervention plutôt réussie sur BFM TV de l’autre protagoniste vedette malgré elle, Sophia Chikirou.

JLM, sempiternel relaps, continue pour le plus grand bénéfice de l’éditorialisme de service à alimenter une image de paranoïaque éructant.

Il ne suffit pas de dénoncer - à juste titre - la psychiatrisation de l’opposant politique encore faut-il ne pas offrir généreusement à la gourmandise des médias dominants un tableau clinique édifiant dont JLM devrait savoir par expérience l’usage immodéré qu’ils en feront.

Quelle consternation aussi de voir que l’attitude du leader déteint sur de trop nombreux militants qui, couverts par l’anonymat se comportent en meute comme de vulgaires fanzouses hanounesques. Pis encore, j’ai lu que certains reprenaient même le terme « journalope » forgé dans les bas-fonds de la fachosphère pour insulter tout journaliste dont l’expression leur déplait.

Le découragement me saisit à nouveau. Je suis encore passé en quelques heures d’un Jean-Luc Mélenchon réalisant un exposé brillant sur la situation géopolitique du bassin méditerranéen dans sa dernière livraison de sa « Revue de la semaine » à un méluche éruptif, hurlant sur un policier d’un sang-froid de niveau olympique, bousculant un procureur hébété dans une pagaille invraisemblable après avoir tenté de forcer une porte en aboyant des ordres à ses troupes sur un ton de conducator d’opérette.

Ce n’est pas la peur du dictateur qui m’a saisi à ce moment mais celle du ridicule, le grotesque de la situation dans laquelle s’empêtre le leader et son entourage rejaillissant sur moi, l’électeur, le militant, le sympathisant, le compagnon de route qui devra encore subir les éditos à charge auxquels nous aurons nous-mêmes fourni le carburant et qui devra affronter les sarcasmes de mes copains de la gauche de droite « ben dis donc ton méluche hein…ça déconne à plein tube».

La récurrence du jaillissement grandguignolesque de Mr Hyde/Hulk/Gainsbarre/Méluche sur un mode digne du film l’exorciste (ta mère s…des b… en enfer ) constitue un obstacle irréfragable que La France Insoumise ne peut plus ignorer parce qu’il met en péril tout le travail politique réalisé et toute la crédibilité du mouvement en tant qu’alternative pour faire émerger un projet de transformation social susceptible de rassembler une majorité populaire pour donner corps à la révolution citoyenne autour du programme l’Avenir En Commun.

Ce passage permanent de la fierté d’un vote pour un candidat cultivé, lucide et intelligent à la honte du compagnonnage pour un énergumène grossier et excité tapant dans la démesure tant sur ses adversaires que sur ses amis est lassant.

La place du leader dans le dispositif politique est centrale tant dans les institutions de la Vème République que dans la stratégie «populiste » consistant à contourner les appareils politiques démonétisés pour s’adresser à une population dégoûtée, en colère, tentée par l’abstention et malheureusement aussi trop souvent appâtée par la rhétorique identitaire simplificatrice du Front National.

Si dans la stratégie de la France Insoumise l’action collective est déterminante notamment par la création de mouvements et l’encouragement de formes d’auto-organisation, le leader reste le catalyseur, l’ingrédient indispensable pour que se produise un effet politique de large ampleur.

Jean-Luc Mélenchon est un puissant catalyseur. Militant professionnel à l’instar de Jeremy Corbyn et de Bernie Sanders, il a réussi par son expérience, sa culture, son instinct, sa persévérance, mais aussi par son intransigeance à créer un début d’alternative politique au socialisme mondain, à l’internationalisme postural de tribune et à l’écologisme bourgeois auxquels se réduirait sans lui « la gauche » discréditée par son assimilation au palais borgiaque qu’est devenu le parti socialiste depuis de nombreuse années.

La colère légitime du peuple doit sans nul doute trouver un écho nécessaire dans la colère du leader. Mais cette dernière doit être contrôlée et sa mise en scène soigneusement maîtrisée faute de quoi elle ne parvient pas à être le vecteur d’un projet politique de transformation et d’émancipation et se réduit à entretenir une vocifération qui maintient le peuple dans une anomie funeste.

Le grand mérite de Jean-Luc Mélenchon est d’avoir réintroduit la conflictualité dans l’espace politique de la gauche française c’est-à-dire d’avoir réhabilité la politique elle-même en replaçant la critique sociale de la domination capitaliste (désormais appelé néo-libéralisme) au centre du débat.

Son succès a reposé sur l’utilisation d’une terminologie et d’une dramatisation adaptées mais aussi et surtout sur l’usage magistral et hyper maîtrisé en dépit de faibles moyens des nouveaux canaux de communication que sont les réseaux sociaux. Cette maîtrise a notamment permis en France comme aux Etats-Unis avec la campagne de Sanders d’atteindre une jeunesse populaire éduquée, surinformée mais ubérisée qui expérimente à son détriment l’envers du décor de la soi-disant nouvelle économie, village Potemkine du capitalisme le plus crasse.

Cet électorat est sans doute le plus stratégique pour l’avenir parce qu’il est déterminant pour construire l’hégémonie culturelle chère à Gramsci qui permet de faire levier sur toute la société.

Le 16 octobre, la France Insoumise était sur une trajectoire favorable, ses porte-parole s’installant dans le paysage politique et bénéficiant d’une sympathie de l’opinion publique, l’image pourtant controversée de JLM étant elle-même à son meilleur niveau de popularité. La France Insoumise bénéficiait alors d’un contexte porteur avec une chute de la popularité de Macron, la supercherie du « Nouveau Monde » étant devenue si évidente et le caractère si grossièrement antisocial de son programme commençant à faire l’objet de critiques même dans les organes de presse les plus dociles.

La France Insoumise était en passe de valider le succès de sa stratégie, de confirmer sa centralité à gauche et d’acquérir une taille dont la capacité d’attraction gravitationnelle lui permettait de s’imposer structurellement comme la force majeure de recomposition de la gauche en remplaçant dans ce rôle le parti socialiste. A cet égard, constituait une bonne nouvelle le ralliement d’une minorité historique du PS enlevant à celui-ci ses dernières cautions de gauche authentique que lui donnaient encore des personnes de grande qualité.

Le problème Mélenchon c’est que la catalyse se transforme en autolyse lorsque le leader entre en fusion, tous les ingrédients sont dissous et son immense travail politique et intellectuel est sinon perdu du moins fortement compromis.

L’élection présidentielle de 2017 a été l’Austerlitz de Mélenchon, le 16 octobre semble être son Waterloo. Comme à Waterloo, la journée n’avait pas si mal commencé : Mélenchon fait d’abord calmement face à la perquisition qui le frappe, il se filme et s’explique posément, malgré sa colère légitime.

Puis survient ensuite la fureur qui déboule comme un Blücher sur une morne plaine. Le pire étant que l’entourage du leader le suit dans son déjantage et participe à ce déchaînement de l’hubris. Il ne se trouve là aucun camarade, aucun spin doctor, aucun conseiller en communication pourvoyeur habituel d’idées «assez géniales » (qui était semble-t-il pourtant à proximité immédiate du grand homme quelques heures plus tôt), aucun avocat, et même aucun ami pour tempérer le leader, lui suggérer d’aller faire un tour, de souffler un peu, de trouver un terrain d’entente avec le procureur, de faire venir le JLD, de transformer calmement la perquisition en happening politique, bref de retourner favorablement le sort des armes.

La rage de Mélenchon à l’égard de Médiapart est symptomatique de la perte de lucidité que le passage en mode Hulk déclenche chez le sujet. Jean-Luc Mélenchon met ainsi dans le même sac la racaille éditoriale de la pire espèce dont l’hostilité à la FI est un marqueur génétique qu’il conchie à juste titre avec l’un des rares organes de presse indépendant qui produit un journalisme d’information et d’investigation dont l’honnêteté est difficilement questionnable. Au moment même où JLM injuriait Fabrice Arfi et Edwy Plenel, Danièle Obono s’exprimait clairement, calmement et longuement sur le plateau de Médiapart dans une émission de haute tenue. JLM pourra utilement visionner l’émission que Médiapart a aussi consacré aux perquisitions dans laquelle ses journalistes présentent l’affaire de manière balancée, documentée et contextualisée dans une tonalité générale loin d’être défavorable à sa personne et à la France Insoumise.

Cette hargne contre Médiapart et contre la radio de service public est d’autant plus néfaste que leur public se recrute sans doute largement aussi dans l’électorat de la France Insoumise. Certes le bien nommé Aphatie, Léa Salamé, dernière mise à jour du journalisme de connivence mondaine et l’hostilité de l’éditorialisme de maison sévissent dans ledit service public. Pourtant sur ses ondes subsistent aussi des journalistes qui en dépit de tout produisent des émissions de grande qualité qui ne méritent pas l’infamie dont les couvre sans discernement Mélenchon. Le président Macron est d’ailleurs l’un des sujets de dérision les plus récurrents des humoristes de France Inter.

Pourquoi d’ailleurs, le ci-devant Macron s’embarrasserait-il d’une radio d’Etat ? La presse tenue par ses amis milliardaires le sert largement et fidèlement, le service public encore contraint à une relative obligation de neutralité lui est certainement plus utile comme ultime caution démocratique pour faire oublier l’unanimisme des médias privés moins aux ordres que soumis à l’air du temps (ou assignés à l’infotainement ce qui revient au même).

On peut aussi déplorer que souvent dans ses emportements Jean-Luc Mélenchon soit objectivement proche du trumpisme caractérisé par le fait que l’expression de toute opposition ou nuance voue son émetteur au flot d’injures du chef.

Le tribun du peuple ne doit pas être un guide suprême, mais un leader que le peuple respecte et dans lequel il se reconnaît. L’attitude du leader doit refléter la vision que lui-même a du peuple et la manière dont il le définit. C’est là que se situe sa responsabilité puisque par construction, sa légitimité ne procède pas (en tout cas pas explicitement) d’un appareil politique.

Quelle image la survenance de Mr Hyde/Hulk/Gainsbarre/Méluche donne-t-elle AU peuple et DU peuple ? En réalité, elle ravale le peuple au niveau de la populace hargneuse, prompte au lynchage et à cet égard les appels à pourrir les journalistes, auront été désastreux.

Pourtant Jean-Luc Mélenchon a construit son succès en faisant le pari de l’intelligence du peuple, en sollicitant son expertise et sa connaissance des conditions réelles de la vie sociale du pays.

Ce pari de l’intelligence renvoie à une conception exigeante du peuple, celle du peuple qui suit le cortège funèbre de Victor Hugo, qui s’enthousiasme pour (feu) l’université populaire de Michel Onfray, qui au travers des associations nombreuses dans les quartiers populaires prend en charge toutes les solidarités, qui ouvre sa porte, qui consacre son temps aux restos du cœur et qui repeint une école délabrée à Marseille.

Le rapport du leader à la dignité du peuple est central. Le tribun du peuple ne doit pas réclamer la dignité pour lui-même, sa personne n’est pas sacrée ès qualité. La dignité du tribun du peuple reflète celle du peuple. L’honneur du tribun du peuple c’est d’être au niveau de la décence ordinaire (pour reprendre un concept orwellien) de la grand-mère qui malgré sa retraite famélique glisse un billet dans la poche de son petit-fils, du syndicaliste qui s’oppose au licenciement de son collègue en prenant tous les risques, de l’étudiant boursier des facs de banlieue qui tente malgré tout d’assurer son avenir et celui du pays, de l’infirmière et du médecin qui prennent en charge les pires moments de nos vies, des ouvriers, techniciens, ingénieurs qui maintiennent à flot ce qui reste de notre industrie, et plus généralement de tous ceux qui, quelque soit leur position dans la société, « font le boulot ».

Le tribun du peuple doit faire prendre conscience aux gens de peu (ceux qui disent « les mots des pauvres gens, ne rentre pas trop tard, surtout ne prends pas froid ») de leur valeur et du fait que rien n’est possible sans leur travail, source de toute richesse en prenant ainsi le contrepied du discours du tribun des gens de biens (spéciale dédicace à Henri Guillemin), Macron, qui ne voit en eux que des gens « qui ne sont rien ».

Jean-Luc Mélenchon s’est incontestablement élevé à cette hauteur en suscitant un immense espoir de reconstruction d’une force politique capable de proposer un projet démocratique de transformation sociale à ce titre, il est porteur d’une responsabilité énorme qui lui vaut tous les honneurs.

Hélas, le surgissement trop fréquent de son côté obscur obère les conditions de réussite du projet qu’il porte et qui le rend peu désirable pour les électeurs mais aussi pour tous ceux, intellectuels, artistes, journalistes, personnel politique qui sont susceptibles de rallier la cause et qui sont nécessaires à l’émergence de l’hégémonie culturelle indispensable au succès.

Il est urgent que Jean-Luc Mélenchon aidé par sa garde rapprochée se reprenne. Un aggiornemento démocratique de la France Insoumise est indispensable, il passe par la création d’un corps électoral formel, par la diffusion d’une éthique de la discussion et par le renforcement d’une culture de la transparence déjà présente au sein du mouvement.

Faute de quoi, Jean-Luc Mélenchon, admirateur de Mitterrand qui lui n’a jamais insulté personne et surtout pas l’avenir risque de connaître le sort de Georges Marchais, bon client, mais dont la réussite électorale était une fonction décroissante des succès médiatiques. Comme le disait si bien l’Empereur : du sublime au ridicule il n’y a qu’un pas !

Jean-Luc Mélenchon doit s’empresser de corriger le tir de manière définitive au risque de n’être qu’un pitre politique de plus.

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