Bombardements : les Etats-Unis d’Amérique continuent de faire des victimes au Cambodge

À plusieurs reprises, au cours de la guerre d’Indochine, les gouvernements américains, Johnson avant octobre 1968 puis Nixon-Kissinger de 1970 à 1975 ont autorisé des bombardements systématiques contre un pays neutre, ce qui constitue un crime de guerre et un crime contre l’humanité avec un résultat inverse à celui qui était attendu: l'arrivée des khmers rouges. On n’apprend rien de ses erreurs.

Les journaux cambodgiens[1] rapportent qu’une femme, mère d’une famille de l’ethnie Phnong a été tuée et trois membres de la famille blessés par l’explosion d’une grenade de l’armée américaine datant des années soixante du siècle dernier. Le samedi 28 novembre, un garçon de 6 ans qui se baignait dans une rivière dans la province du Mondolkiri dans l’est du Cambodge, trouve une grenade qu’il rapporte à la maison et l’offre à sa mère pour qu’elle la vende au marché. 

C’est le 63ème incident de ce type au Cambodge pour cette seule année et le deuxième fatal pour ce mois. Pourtant l’action de déminage du centre d’action contre les mines au Cambodge est jugée exemplaire.

Comment l’expliquer ?

C’est que l’armée des Etats-Unis en guerre au Vietnam a fait du Cambodge un des pays au monde les plus bombardés de l’histoire. Richard Nixon, le président, assurait en avril 1970 que son pays avait scrupuleusement respecté la neutralité du Cambodge. On est resté longtemps sans savoir. En 1974, on parlait de 100 000 tonnes larguées contre le Cambodge d’ailleurs camouflées en bombardements contre le sud Vietnam, ce qui apparaissait énorme. On pensait qu’ils n’avaient bombardé que la piste Hô Chi Minh qui courait le long de la frontière avec le Vietnam. On était loin du compte.

On sait désormais grâce à la base de données de l’Université de Yale[2] combien les bombardements des Etats-Unis furent intensifs et touchèrent l’ensemble du pays comme le montre la carte dressée par des historiens de cette université. Ce petit pays a reçu, à partir de 1965 sous la présidence de Lyndon Johnson, puis sous celles de Richard Nixon au moins autant de bombes que le tonnage total de celles larguées sur l’Europe par les Etats-Unis et le Royaume-Uni pendant la seconde guerre mondiale soit  2 756 941 tonnes visant 13 000 villages lors de 230 516 sorties aériennes sur 113 716 sites autant que les 2 770 540 de tonnes de bombes larguées sur l’Europe durant toute la seconde guerre mondiale[3].

bombardements de 1965 à 1973 au Cambodge (Université de Yale) bombardements de 1965 à 1973 au Cambodge (Université de Yale)

C’est à la demande de Bill Clinton que les listings furent rendus publics par l’armée américaine mais incomplètement car ils ne concernaient que les opérations du 4 octobre 1965 au 15 août 1973 à l’exclusion de la période de 1973 à 1975 et manquaient aussi des données de courtes périodes entre 1965 et 1973.  C’était un geste de bonne volonté fait avant son voyage au Vietnam en 2000, le premier d’un président des Etats-Unis après la fin de la guerre du Vietnam d’autant qu’il ne fut pas question pour lui de reconnaître les crimes de guerre ou de s’en repentir.

Alors que les bombardements sur le Vietnam cessèrent après la signature des accords de Paris en janvier 1973, les bombardements sur le Cambodge continuèrent jusqu’en 1975 date de la victoire des Nord Vietnamiens et de la débâcle du régime du Sud Vietnam tenu à bout de bras par les Etats-Unis. Une guerre qui a duré 16 ans au Vietnam et  a fait 3 millions de victimes. Des bombardements qui ont duré dix ans au Cambodge et fait entre 100 000 et 500 000 victimes. Il y eut aussi le Laos peut-être encore plus bombardé que les deux autres.

 L’ex-universitaire Henry Kissinger devenu conseiller à la sécurité nationale « plaida en mai 1973 auprès du Congrès des Etats-Unis la cause des bombardements (...) au Cambodge, seul moyen d’imposer au Vietnam du Nord le respect des accords de Paris. »[4]. Comme on le sait, Henry Kissinger reçut le prix Nobel de la paix en 1973 qu’il accepta contrairement à Le Duc Tho, avec lequel il devait le partager, son homologue du Nord Vietnam qui considérait la paix comme non encore établie d’autant que son pays avait continué à être la cible des bombardements pendant les négociations.

Richard Nixon expliqua dans un télégramme diplomatique daté du 8/9/1973 dévoilé par Wikileaks[5],à propos de l’arrêt des bombardements sur le Cambodge : « qu’une avancée précipitée (vers l’arrêt des bombardements) aurait empêché ou détruit les chances d’arriver à un accord négocié au Cambodge, la stabilité du sud-est asiatique aurait été mise en danger et nous aurions souffert un tragique recul de nos efforts pour créer une structure de paix durable ». Pour lui, la stabilité et la paix valaient bien quelques bombardements. Les Cambodgiens ont eu les bombardements et les destructions et la misère puis les Khmers rouges mais ni la stabilité ni la paix ni la sécurité.

Ces bombardements au Cambodge ont détruit rizières, routes et maisons privant les rescapés des moyens de survie. Le maquis des Khmers rouges qui avait 3000 combattants en 1970 a vu arriver des paysans chassés de leur terre en nombre et s’est progressivement transformé en une armée de plus de 200 000 hommes à la fin de 1972[6].

Ces bombardements systématiques de civils d’un pays neutre devaient être le meilleur moyen, selon ses concepteurs, d’éviter l’arrivée des communistes au pouvoir. Ils n’ont été que des crimes contre l’humanité restés impunis et des défis à la moindre parcelle d’intelligence. D’ailleurs le sénateur McGovern condamna la politique de bombardement de M. Nixon  « comme l’action la plus barbare qu’aucun pays ait commise depuis les efforts de Hitler pour exterminer les juifs »[7] 

Conclusion de David P. Chandler, ancien diplomate en poste à Phnom Penh dans les années soixante et historien états-unien[8] en 1991:

« Ceci démontre que la voie choisie par un pays pour sortir d’un conflit peut avoir des conséquences désastreuses. Ceci concerne aussi les guerres contemporaines y compris les opérations états-uniennes en Irak. Malgré bien des différences, un rapport similaire alarmant existe entre la guerre en Irak et le conflit cambodgien : la dépendance croissante envers le pouvoir aérien pour lutter contre une insurrection hétérogène et explosive ».

Et bien, nous y sommes en plein.

 


[1] Phnom Penh Post 1er décembre 2015

[2] http://www.yale.edu/cgp/

[3] http://www.wwiiarchives.net/servlet/action/document/index/113/0

[4]  Roger Pinto, « De la parole manquée aux bombardements terroristes », Le Monde diplomatique, décembre 1974

[5] « A PRECIPITOUS STEP WOULD HAVE CRIPPLED OR DESTROYED THE CHANCES FOR ACHIEVING A NEGOTIATED SETTLEMENT IN CAMBODIA,THE STABILITY OF SOUTHEAST ASIA WOULD HAVE BEEN THREATENED, AND WE WOULD HAVE SUFFERED A TRAGIC SETBACK IN OUR EFFORTS TO CREATE A LASTING STRUCTURE OF PEACE. » (extrait du télégramme aux ambassades asiatiques daté du 8/9/1973)

[6] Simon Sheldon « War and politics in Cambodia ».

[7] Roger Pinto, « De la parole manquée aux bombardements terroristes », Le Monde diplomatique, décembre 1974.

[8] David.P.Chandler « The tragedy of cambodian history » Politics, war and revolution since 1945 Silkworms books Chiang Mai, 1991. « The data demonstrates that the way a country chooses to exit a conflict can have disastrous consequences. It therefore speaks to contemporary warfare as well, including US operations in Iraq. Despite many differences, a critical similarity links the war in Iraq with the Cambodian conflict: an increasing reliance on air power to battle a heterogeneous, volatile insurgency. »

 

 

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